Prologue - Mauvaise fille
La lumiĂšre est blanche. Trop blanche.
Pas celle des matins dâĂ©tĂ©. Celle des nĂ©ons fatiguĂ©s et des erreurs de la veille.
Lucy est assise sur un banc mĂ©tallique, dans une robe pas faite pour sâasseoir sur du mĂ©tal froid.
Elle tient un talon cassé dans une main, un bracelet fluo "All Access" autour du poignet, et un faux cil collé à son téléphone vide.
Il est 6h42, et elle est censée se marier dans trois heures et dix-huit minutes.
Le policier en face dâelle boit un cafĂ© tiĂšde et la regarde comme on regarde une mauvaise sĂ©rie française. Un mĂ©lange dâennui, de pitiĂ©, et de "ça, câest pas mon problĂšme".
â Vous savez quelle date on est, mademoiselle ?
Lucy lĂšve les yeux. Cligne une fois. Deux.
â Le 17 juillet.
â Et quâest-ce quâil y a, le 17 juillet ?
Elle sourit, doucement.
â Mon mariage.
Ă ce moment prĂ©cis, les portes du commissariat sâouvrent avec un claquement théùtral.
On entend les talons avant de voir la silhouette.
â LU-CY.
Judith.
Tante, tutrice, organisatrice, gestionnaire de crises, prĂȘtresse du planning.
Robe beige impeccable. Chignon blindé. Rouge à lÚvres parfaitement mis à 6h du matin.
Et les nerfs en pelote.
â Tu veux dire "oui" dans une robe Dior ou dans une cellule avec tes copines bourrĂ©es ?
â JâhĂ©site, murmure Lucy. La cellule a lâair moins stressante.
â Ce nâest pas drĂŽle.
â Câest pas censĂ© lâĂȘtre.
â Tu veux savoir ce qui nâest pas drĂŽle ? Ta grand-mĂšre qui tâattend au salon de coiffure depuis 6h. Le traiteur qui menace dâannuler parce que personne nâa confirmĂ© le nombre dâenfants. Et moi, moi, qui te retrouve dans un commissariat, maquillĂ©e comme une pop star de 2008 et avec un glitter en forme de cĆur collĂ© sur le front.
Judith sâarrĂȘte. Respire. Se pince lâarĂȘte du nez.
â Je suppose que vous avez une bonne raison.
Lucy hausse les épaules.
â On avait des billets VIP.
â âŠDes billets VIP ?
â Pour Harry Styles.
â Harry Styles ?
â Et on les a perdus.
DerriÚre elle, Zoé tousse pour ne pas rire. InÚs ferme les yeux. Jade dort contre un mur.
Judith, elle, reste de marbre.
â Tu tâes fait arrĂȘter. Pour avoir perdu des billets.
â Non. On sâest fait arrĂȘter parce que ZoĂ© a essayĂ© dâentrer par la sortie de secours en criant quâelle Ă©tait la "fiancĂ©e officielle dâHarry Styles".
Silence.
â Bon. Dâaccord, dit Judith. Tu veux jouer Ă la mauvaise fille ? TrĂšs bien. Mais tu vas assumer jusquâĂ la fin.
⊠Flashback â 18h12, la veille, devant le Stade Sylveria
La scÚne était un tableau.
Cinq filles.
Trop maquillĂ©es. Trop excitĂ©es. Trop sĂ»res dâelles.
Des cĆurs peints sur les joues, des pancartes "Watermelon Wife", des cris aigus Ă chaque son test du micro.
CâĂ©tait lâenterrement de vie de jeune fille rĂȘvĂ©.
VIP pour Harry Styles.
Un rĂȘve.
Un plan parfait.
JusquâĂ ce que ZoĂ© fouille dans son sac. Puis dans ses poches. Puis dans le vide.
â Je. Les. Avais.
â Tâes sĂ»re ?
â Je les ai mis dans la petite pochette rose.
â Celle que tâas oubliĂ©e dans le taxi ? demande InĂšs, glaciale.
â Celle avec ton gloss, tes chewing-gums, ta carte bancaire et⊠nos billets VIP ? ajoute Lucy, trĂšs calme.
â Je vais vomir, murmure Jade.
â Tu vomis pas sur mes Converses, tâas jurĂ©, souffle InĂšs.
Silence.
Autour dâelles, le stade vibrait. La foule Ă©tait un animal enragĂ©.
Des fans en larmes, des chorégraphies improvisées, des cris à la moindre ombre derriÚre un rideau de scÚne.
Et elles.
Recalées.
â Donc, dit Lucy, trĂšs posĂ©ment, on a perdu nos billets.
â Techniquement, ils sont juste⊠dans un taxi. Quelque part. Peut-ĂȘtre.
â GĂ©nial.
Lucy regarde le ciel. Puis ses copines.
Puis le stade.
Puis la pancarte géante "Love On Tour".
Et elle dit, sans réfléchir :
â On fait autre chose.
â Comme quoi ?, demande ZoĂ©.
â On sort. On boit. On rit. On oublie.
â Et demain matin ?
â On verra demain matin.
Et elles sont parties.
Loin du stade.
Loin du concert.
Loin du plan initial.
Vers le vrai bordel.








