Les fondations du Désir

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Summary

Une rencontre fortuite dans un bar. Une nuit d'oubli avec un inconnu qui s'avère être le chef de la mafia. Et puis, la fuite. Cinq ans plus tard, Hop est devenue une architecte de talent. Lorsqu'elle accepte de rénover un manoir prestigieux, elle ignore qu'elle retourne directement dans l'antre de - M. LE REQUIN-. Victor n'a rien oublié, et il est prêt à tout pour découvrir pourquoi elle est partie... et ce qu'elle lui cache depuis cinq ans.

Status
Complete
Chapters
37
Rating
4.7 13 reviews
Age Rating
13+

L'averne

Je me suis arrêtée devant le premier bar que j’ai croisé dans ce quartier beaucoup trop chic pour moi. J’avais le cœur en miettes et les yeux probablement trop rougis pour croiser des regards. J’ai levé la tête ; l’enseigne affichait L’Averne, d’une élégance qui ne convenait certes pas à mon style vestimentaire du moment. Mais j’étais prête à me faire mettre à la porte et à vivre cette humiliation supplémentaire s’il le fallait.

En mettant le pied à l’intérieur, j’ai été frappée par la richesse des matériaux. Le décor était sombre, mêlant bois précieux, reflets d’or et lumières tamisées. Je me suis assise au bar, sentant les regards peser sur mon vieux jean et mon pull gris trop large, des regards que j’ai refusé de croiser.

— Un double whisky. Sans glace, ai-je demandé d’une voix que je voulais ferme.

Le barman a marqué un temps d’arrêt, ses yeux faisant l’aller-retour entre mes traits fatigués et le luxe qui nous entourait. Il s’apprêtait sûrement à me demander si j’avais de quoi payer ou, plus simplement, à m’indiquer la sortie. J’ai serré les doigts sur le bord du comptoir, prête à ce que le sol se dérobe sous moi.

— Servez-la. Sur ma réserve personnelle.

La voix est venue de l’ombre, à quelques centimètres de moi. Elle était basse, d’une politesse glaciale, mais chargée d’une autorité qui a fait s’incliner le barman instantanément. Sans un mot, il a sorti une bouteille sombre, sans étiquette apparente, et a versé le liquide ambré dans un cristal lourd.

J’ai lentement tourné la tête.

Il était là, debout contre le bar. Il portait un habit noir et une chemise noire d’une coupe impeccable. Il n’avait rien d’un client ordinaire. Tout chez lui — de sa posture droite à son regard bleu et fixe — respirait le contrôle et une forme d’élégance dangereuse.

Il ne m’a pas souri. Il m’a simplement observée, comme s’il lisait chaque fissure de mon cœur à travers mon pull trop large. J’aurais dû avoir peur, mais dans l’état où j’étais, son intensité était la seule chose qui me semblait réelle.

— Merci, ai-je murmuré avant de porter le verre à mes lèvres.

Le whisky a brûlé ma gorge, une douleur bienvenue qui a brièvement étouffé celle de ma poitrine et de mon esprit. J’ai fermé les yeux pour savourer le silence que le liquide produisait en moi. Un frisson a remonté ma colonne vertébrale. Ce n’était pas une menace, c’était un constat calme : il voyait en moi quelque chose que j’ignorais encore.

— Tu sembles en avoir besoin, me dit l’homme.

Il n’avait pas idée. Le whisky commençait à peine à diffuser sa chaleur dans mes veines quand la porte du bar s’est ouverte avec fracas, brisant le silence feutré de l’endroit. Aussitôt, deux ombres imposantes ont surgi des coins sombres de la pièce, se rapprochant de l’entrée d’un pas lourd avant de s’arrêter sur un signe discret de l’homme au regard bleu.

Le bruit de ses pas pressés sur le parquet, cette façon d’occuper l’espace comme s’il lui appartenait... c’était lui.

— Hop ! Putain, je savais que tu serais dans le coin. Ton GPS m’a rendu dingue.

Arnaud. Il était là, toujours impeccable dans son costume gris cintré, la cravate à peine desserrée. Son visage, d’ordinaire si calme et séduisant, était déformé par un mélange d’agacement et de fausse inquiétude. Il s’est approché de moi, ignorant totalement l’aura pesante qui régnait dans le bar.

— Viens, on s’en va. Tu te donnes en spectacle, a-t-il lancé d’un ton autoritaire en attrapant mon coude. Ce qui s’est passé avec ma collègue... c’était une erreur de parcours, rien de plus. On en parlera à la maison.

Sa main sur mon bras me brûlait. J’étais prête à céder, à m’effondrer. Comment avait-il pu ? Je n’avais plus la force de rien. J’ai vu l’ombre de l’homme bouger dans mon champ de vision. Il ne s’est pas tourné brusquement. Il s’est simplement redressé, une élégance glaciale émanant de chaque fibre de son être. Il a posé son verre avec une lenteur calculée qui a fait taire les derniers murmures dans la salle.

— Pour être ici, il faut une invitation. Tu n’en as pas.

Le tutoiement tomba comme un couperet. L’homme le dépouillait de son importance sociale, de son costume, de son titre. Sa voix n’était pas forte, mais elle cloua Arnaud sur place.

Arnaud a blêmi, pourtant son ego était trop gonflé pour qu’il reculât sans faire de bruit. Il a jeté un regard fuyant aux deux colosses qui l’encadraient avant de braquer ses yeux sur moi, son visage se tordant dans une grimace de reproche. Il a resserré ses doigts sur mon bras, tentant de me faire plier par la culpabilité, son arme favorite.

— Tu vois dans quoi tu nous embarques, Hop ? Tu traînes dans des endroits louches avec des gens dangereux juste pour te venger ? Arrête ton cirque et viens, maintenant ! Tu sais très bien que tu ne tiendras pas une semaine toute seule.

Il parlait fort, essayant de reprendre le dessus par l’intimidation, mais je sentais sa main trembler contre ma peau.

L’inconnu a fait un pas de plus. Son élégance était devenue une menace silencieuse. Fixant la main d’Arnaud sur mon coude, il s’est adressé directement à lui d’une voix dont le calme m’a glacé le sang :

— Retire ta main de cette jeune femme. Tout de suite. Sinon, ce n’est pas vers la sortie que mes hommes vont t’escorter, mais vers l’arrière-boutique. Et je te garantis que l’invitation n’est pas requise pour y entrer.

Arnaud a lâché mon bras comme s’il venait de toucher un fer brûlant. Il a regardé l’inconnu, puis moi, la bouche entrouverte, cherchant une répartie qui ne venait pas. La pression qu’il essayait de mettre sur mes épaules venait de s’évaporer, balayée par l’autorité absolue de l’homme en face de lui.

Je n’ai pas pris la peine de lui répondre. Les mots de reproche, les larmes, les cris... Tout cela me semblait soudainement épuisant et inutile. J’ai lentement détourné mon regard de son visage déformé par la panique pour fixer le liquide ambré dans mon verre. Je lui ai tourné le dos, un geste de mépris total, et j’ai porté le cristal à mes lèvres.

Je sentais la chaleur de l’homme juste derrière moi. Il ne m’effleurait pas, mais sa présence était comme un mur d’acier entre mon passé et moi. Il restait debout, silencieux, maintenant une pression invisible qui semblait aspirer tout l’air de la pièce.

Arnaud, réalisant qu’il avait perdu tout pouvoir, a reculé vers la porte. Sa lâcheté a alors pris la forme de la cruauté la plus vile.

— C’est ça, reste avec ton nouveau protecteur, Hop ! a-t-il hurlé, la voix brisée par la rage et l’humiliation. Tu ne perds rien pour attendre ! De toute façon, elle... elle fait de bien meilleures pipes que toi !

Le cri a résonné contre les boiseries sombres, jetant un froid polaire dans le bar. La porte s’est refermée violemment derrière lui.

Le silence qui a suivi était assourdissant. J’ai décidé de garder le dos droit, les doigts crispés sur mon verre, le cœur battant à tout rompre. L’insulte m’avait frappée, mais moins que je ne l’aurais cru. Ce qui me troublait le plus, c’était l’homme qui se tenait toujours derrière moi. J’ai bu une longue gorgée de whisky, laissant le feu brûler l’humiliation qu’Arnaud avait essayé de m’infliger, les oreilles encore sifflantes après son départ.

La honte aurait dû me consumer, mais la présence de l’inconnu agissait comme un bouclier. Il a fini par briser le silence, sa voix murmurée juste au-dessus de mon épaule :

— Alors Hop, c’est ça ?

Le son de mon nom dans sa bouche m’a fait l’effet d’une décharge électrique. Il ne le prononçait pas comme les autres. Il y mettait un poids, une sorte de respect étrange. Je me suis enfin retournée sur mon tabouret. Il était si près que je pouvais sentir la chaleur qui émanait de lui. Ses yeux bleus fouillaient les miens, sans une once de jugement.

— Oui, ai-je répondu, essayant de raffermir ma voix. Hop.

Il a eu un léger mouvement de tête, comme s’il enregistrait l’information, puis il a jeté un regard circulaire sur les clients qui faisaient mine de ne pas nous observer.

— Ce bar est trop bruyant pour une femme qui a le regard aussi lourd que le tien.