LES CORBEAUX BLANCS

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Résumé

Dans un paysage enneigé et enchanté, se trouve l’Orphelinat. Les habitants de la Rue Bancale surnomment les pensionnaires les Corbeaux Blancs. Parmi ces derniers, on trouve Marly, Joan et Mordicus. Alors que l’établissement n’a pas reçu de courrier depuis cinquante ans, voilà̀ qu’une enveloppe atterrit dans la boîte aux lettres, à l’intention de Marly. "Coucou, c’est moi. Je t'écris tout cela avant de partir, parce que je préfère te prévenir. Cet endroit n'est pas ce que tu crois." L’enquête commence alors pour Marly, Joan et Mordicus.

Genre :
Mystery
Auteur :
AndreaDalva
Statut :
Terminé
Chapitres :
12
Rating
5.0 2 avis
Classification par âge :
16+

UN

MARLY

Il existe des choses paradoxales.

J’aime les jours de blizzards autant que je les déteste.

Le feu peut se révéler à la fois dangereux et réconfortant.

Et notre quartier abrite ce qu’on appelle des corbeaux blancs.

Madame Hermary, notre Directrice, joue souvent sur le côté mystique de l’Orphelinat, avec de petits conseils philosophiques ou des expressions énigmatiques. Je crois surtout qu’elle compense le fait que nous soyons abandonnés pour essayer de nous faire sentir comme des enfants spéciaux. Nous savons bien sûr que ce n’est pas le cas, mais comme cela lui fait plaisir, nous la laissons croire que ça fonctionne.

À sa décharge, le foyer pour enfants est installé dans un cadre qui prête une grande place à l’imagination.

Reculée de toute ville, la maison victorienne, composée de dorures, de balcons et de tourelles, se tient aux creux de trois pâtés de maisons. Avec un lac gelé à moins d’un kilomètre et l’hiver éternel régnant sur ce pays, l’environnement est tout désigné pour y faire naître toutes sortes de légendes et autres histoires insolites.

« Il existe le noir et le blanc, mais également des choses plus nuancées, tels que les corbeaux blancs, m’expliquait-elle pendant mon enfance. C’est ainsi que nos voisins qualifient les enfants perdus. Cela désigne en réalité quelqu’un de rare et de singulier, et c’est un grand pouvoir.

-Comment cela peut-il représenter un grand pouvoir de ne pas avoir de parents ? »

Nous étions assises sur les vieux canapés décrépis de la bibliothèque. La salle était immense, s’étendant sur deux étages, dont les murs sont surchargés d’œuvres, des plus anciennes aux plus récentes à mesure qu’on grimpait l’escalier en colimaçon, situé au centre de la pièce.

« Les corbeaux blancs possèdent une formule magique. Cette dernière n’est pas très commune, telle que Abracadabra ou Sésame ouvre-toi. »

Je la regardais avec de grands yeux.

« La fonction de ce mot est d’apaiser le cœur, continuait Madame Hermary. Il n’y a que deux catégories de personnes qui le comprennent ; les orphelins et les lecteurs. Il est facile de deviner pourquoi cela concerne les enfants sans famille. Quant aux lecteurs, on peut effectivement en déduire que la réalité paraît parfois un peu terne face aux merveilles qui nous plongent entre les pages d’un livre. »

Une cheminée était allumée en permanence dans toutes les pièces de l’Orphelinat, et c’était au son du crépitement des flammes, que la Directrice m’avait révélé, quelques années plus tôt, le mot, aux consonances d’ailleurs ; Hiraeth.

Littéralement, il signifie un « mal de pays » pour un endroit qu’on n’a jamais connu ou qui n’a jamais existé. Lorsque je demandais en quoi il s’agissait d’une formule magique, Madame Hermary souriait ;

« C’est un mot qui énonce des maux. Reconnaître un mal, c’est déjà faire la moitié du travail.

-Quel travail ?

-Celui de construire son identité sur une base solide, sans avoir l’impression de ne pas être à sa place.

-Mais nous ne sommes pas à notre place, avais-je observé. Nos parents ne voulaient pas de nous. »

Tapotant mon nez de son doigt, elle avait répliqué ;

« C’est là que tu as tort, Marly. Vous êtes vivants. Par définition, vous êtes là pour une raison.

-Laquelle ? »

Elle s’était redressée ;

« Ça, c’est à vous de le découvrir. »

Si tous les enfants de l’Orphelinat ont fini par comprendre que malgré les propos de Madame Hermany, nous sommes banals, nous utilisons pourtant beaucoup Hiraeth.

Comme moi, aujourd’hui.

C’est un jour où le blizzard prend le pas sur toute la lumière qui existe dans le monde. Des vents violents se déchaînent, derrière les grandes fenêtres de l’Orphelinat, chargés de flocons et de grêles.

J’ai besoin d’un mot rassurant.

Le blizzard semble avoir également envahi l’intérieur de ma tête, où les pensées ricochent les unes contre les autres, prises dans des bourrasques interminables. Mes yeux contemplent l’extérieur parce qu’ils sont faits pour voir, pas parce qu’ils regardent vraiment.

Tous les enfants de l’Orphelinat partagent la même sensation lorsqu’un événement tel que celui-ci survient. Il s’agit d’un mélange d’excitation, mais aussi de peur et je sais pourquoi.

C’est en cela que réside l’étrangeté de ces tempêtes de neige. Nous avons appris depuis notre enfance à craindre l’obscurité, mais lors de tels déchaînements météorologiques, on comprend finalement qu’on s’est peut-être trompé sur ce qui est de plus terrifiant entre le noir total et le blanc immaculé.

JOAN

Joan se prononce Joanne.

Au début, seule la Directrice parvenait à le prononcer correctement, puis au fil des années, tous les orphelins ont fini par en assimiler la prononciation.

Allongée sur mon lit, j’ai les yeux rivés sur le plafond où se peignent des scènes de combats d’antan et de vastes étendues arides. En rénovant l’Orphelinat, que tout le quartier surnomme le Manoir, Madame Hermary a tenu à relier chaque chambre à une figure historique particulière.

Tandis que Marly a écopé de Marie-Antoinette, je dors toutes les nuits en présence des peintures de Calamity Jane et des représentations d’un far West qui n’existe plus, avec des paysages où courent les chevaux sauvages dans un désert brûlant.

Dehors, c’est la tempête du siècle.

Il y a encore quelques heures, je pouvais faire la différence entre les flocons, la neige qui recouvrait les arbres et le ciel dénué de couleur. À présent, les vents sont si violents que tout s’est confondu. L’extérieur n’est plus qu’un amas blanc.

Marly se glisse dans ma chambre à petits pas dans l’espoir de me surprendre. Elle passe comme une ombre derrière le lit à baldaquin. Je ferme les yeux pour faire semblant de dormir, puis souris en sentant la lame dont la pointe repose sur ma gorge. Je soulève une paupière.

« Salut. » dis-je.

Marly, l’épée de collection tenue des deux mains tellement elle est lourde, fait la moue. Elle recule la lame et repose la pointe sur le sol en s’appuyant sur la garde comme on le ferait avec une canne.

« Je vais finir par croire que tu as de véritables pouvoirs de divination.

-Joyeux Anniversaire. »

Elle sourit, lâche l’épée et vient s’asseoir en tailleur sur le lit.

« J’aime ta mémoire indéfectible.

-Vraiment ? » grommelé-je en me redressant sur les coudes.

Marly se penche en avant ;

« Et tu sais ce que je veux faire en ce jour si particulier ?

-Quelque chose de génial ?

-Quelque chose de très stupide. »

Ses yeux se dirigent vers la fenêtre, s’attardant sur le chaos qui règne au-delà de la vitre. « Tu veux aller dehors ? » demande-t-elle.

Plus tard, dans l’après-midi, nous revenons frigorifiées dans le hall. Hermary nous y attend avec des serviettes moelleuses et épaisses. Elle nous a espionné toute la journée depuis la grande fenêtre de la tour de l’Orphelinat.

À l’extérieur, tandis que nous essayions de nous frayer un chemin à travers les congères de neige, nous pouvions apercevoir sa silhouette stricte derrière les rideaux.

Dans notre périple, nous ne sommes pas allés plus loin que l’allée principale du Manoir, ensevelie sous la poudreuse.

À notre retour, Hermary nous ordonne de monter nous doucher dans nos chambres respectives, puis de revenir aux cuisines où nous attendra de quoi nous réchauffer. Effectivement, des chocolats chauds sont à notre disposition, ainsi que des biscuits tout juste sortis du four.

« C’était stupide, dit la Directrice lorsque nous nous installons toutes les deux en pyjama autour de l’immense table vide.

-C’était génial, je rectifie. J’ai l’impression d’avoir vécu trente ans dehors, puis d’être revenue de mon voyage glorieux sans grand dommage.

-Et surtout sans en perdre la tête. » articule la Directrice.

Je ne sais pas pourquoi elle regarde fixement Marly en prononçant ces mots.

MARLY

De la tasse de chocolat chaud, s’élèvent des tourbillons de fumée. Ils créent des images, des visages et des formes complexes. J’ai l’impression de boire une potion magique.

Mes yeux observent Joan qui argumente avec Hermary de la nuance fine qui existe entre le génie et l’imbécillité. Elle me convaincrait presque.

Joan n’aime pas son sourire. Elle le trouve bizarre depuis la nuit des temps. C’est vrai que son sourire n’est pas très joli mais c’est le sien, alors je ne vois pas trop où est le problème.

On dirait toujours qu’elle est sur le point d’éclater de rire. Ça donne même de la vie à son allure banale.

Dotée de la silhouette d’une planche à pain, Joan me dépasse d’une tête. Elle pourrait aisément être surnommée la fille des glaces avec ses yeux gris terne, ses cheveux blond platine et sa peau très pâle.

À croire que les fées de son berceau lui ont refusé la couleur.

Cette théorie, bien sûr, n’est pas exclue étant donné que nous ne connaissons rien de nos origines.

L’avantage à cela, c’est que nous pouvons nous en inventer une qui soit marrante. Lors du dîner, nous faisons parfois des paris là-dessus, ce qui mène à d’innombrables hypothèses farfelues. Comme nous sommes trente enfants dans l’Orphelinat, ce genre de débat devient vite incontrôlable, mais c’est drôle.

Le blizzard a encore duré trois jours. Joan et moi avons préféré rester au chaud le reste de la semaine, pour nous éviter une pneumonie, mais lorsque le temps est mauvais, il faut trouver de quoi s’occuper. Tandis que certains se retranchent dans la cuisine autour des louches de bois plongées dans des marmites de chocolats chauds, d’autres s’installent dans le salon devant la minuscule télévision avec des plateaux ensevelis de cookies. La question de l’emplacement se détermine alors entre les cinq canapés, les six fauteuils ou encore les quelques dizaines de cousins éparpillés le sol. Plusieurs peintures, entourées de cadres dorés, donnent une certaine chaleur à la pièce. Madame Hermary tricote souvent, près de la fenêtre, nous surveillant de ses yeux inquisiteurs. À d’autres moments, elle s’installe à nos côtés pour nous raconter des histoires à dormir debout.

Nous y parlons du troll des bois, des fantômes qui hantent l’Orphelinat et des fées méchantes qui vivent près du lac.

Ce soir-là, Betsie a peur d’aller dormir. C’est la plus petite d’entre nous. Elle a huit ans.

Madame Hermary nous ressort alors le conte des enfants oubliés.

« Le monde réel se souvient d’eux, mais ces enfants se sont oubliés eux-mêmes.

-Alors ils ne savent plus qui ils sont ? demande Betsie, son ours en peluche sous le bras.

-Exact, dit la Directrice.

-Si on ne leur dit pas, ils ne peuvent pas le deviner, grommelle Mordicus, allongé sur un des canapés.

-Ils ne se rappellent pas de leurs identités, reprend Madame Hermary. Mais c’est au plus profond de leur esprit que se trouve la réponse. Pas à l’extérieur.

-On a déjà entendu cette histoire cent fois, intervient Joan. On peut avoir celle de l’œuf qui a la taille d’un haricot magique ? -Qu’est-ce qui en sort, déjà ? demande Pooja. Un criquet, non ?

-Pas n’importe quel criquet, souffle Joan à Betsie. Le criquet de la conscience.

-Vraiment ? insiste la petite fille, les yeux grands ouverts.

-Il aide à rééquilibrer le monde, développe Madame Hermary. Il conseille les décisions des gens et les rend plus gentils que méchants.

-Oh oui alors ! s’exclame Betsie. Raconte-nous cette histoire. »

Mon regard se perd à l’extérieur parce que ce mensonge-là aussi, je l’ai déjà entendu cent fois.

La Directrice dit souvent que lorsque nous ne nous sentons pas à sa place, c’est parce que nous ne sommes pas bien avec nous-même, mais je pense qu’elle donne des réponses trop compliquées à des questions simples.

Ne peut-on pas se sentir mal justement parce que nous ne sommes pas dans le bon environnement ? Parfois, l’ailleurs ne peut-il pas être la solution ?

Joan me donne un coup de coude.

« Hé. Tu dérives.

-Désolé.

-Faut pas. Mais j’ai une idée.

-Quelque chose de stupide ?

-Demain, la tempête sera calmée. On va faire du patin à glace sur le lac. »

Je sais déjà à cet instant que c’est aussi stupide que génial, mais je dis oui quand même.

JOAN

Dans les familles traditionnelles, les frères et sœurs se disputent, je le sais. Et lorsque vous enfermez trente gamins dans la même maison, vous n’obtenez pas un résultat différent. Ironiquement, c’est lorsque les plus grosses engueulades éclatent, que nous avons l’impression d’être la plus grande famille de tous les temps. Au fur et à mesure des années, nous avons remporté quelques batailles. Pour la seconder dans son travail, Madame Hermary possède deux adjointes. Leur objectif est de nous faire grandir de la meilleure manière possible, mais les enfants sont toujours plus nombreux que les adultes dans le Manoir et parfois, lorsque la majorité parle, la majorité gagne. C’est pour cela que nous pouvons regarder la télévision jusqu’à vingt-et-une heures au lieu de vingt heures et que nous avons gagné le droit de grignoter avant les repas.

Le seul domaine où Madame Hermary a le plus de mal à céder, c’est lorsque nous nous apprêtons à sortir. Je ne sais pas ce qui effraie la Directrice chaque fois que nous mettons un pied dehors, mais elle devient plus stricte, si une telle chose est possible.

Nous avons déjà eu quelques problèmes avec les enfants du voisinage parce que nous n’avons pas de véritables familles, mais rien de bien méchant.

De plus, savoir qu’en embêtant un orphelin, c’est trente d’entre eux qui vous tombent dessus le jour suivant a freiné beaucoup d’ardeurs.

Madame Hermary, pourtant, n’en démord pas ; dehors, c’est dangereux.

La Directrice possède plusieurs niveaux d’anxiété. Le premier se manifeste quand nous passons le perron. Le second ressort lorsque nous nous promenons dans les ruelles environnantes. Et le troisième agit dès que nous mentionnons une sortie au lac.

À dire vrai, nous ne sommes jamais allés au-delà du lac. Il n’y a rien à y voir. Seulement une forêt enneigée et aucune route qui ne puisse nous sortir de cette vallée perdue.

Mordicus l’appelle le Pays Imaginaire.

Depuis toujours, nous concoctons des histoires entre nous, agrémentées par les dires de la Directrice. Si nous sommes des enfants perdus, nous avons besoin de créatures fantastiques et c’est comme ça qu’a commencé l’histoire des fées du lac.

Autrefois, alors que la vallée se délassait dans la chaleur d’un soleil brûlant, qu’elle se rafraîchissait sous des pluies torrentielles et grouillait de vies animales dans une forêt luxuriante, vivaient des fées, camouflées dans chaque recoin de la nature.

Elles étaient là pour murmurer aux oreilles des cerfs, volaient aux côtés des chouettes la nuit et protégeaient le monde invisible. On disait que les morts leur transmettaient des messages à répéter pour leurs proches, mais c’est à cela que se limitaient leurs rôles. Elles étaient pour le principal, rattachées au passage de l’au-delà, représenté par un magnifique lac, au cœur de la vallée protégée.

Les fées ne se mêlaient pas directement aux existences des vivants, se contentant pour la plupart à chuchoter dans leurs rêves quelques conseils avisés.

De temps à autre, cependant, il arrivait qu’un être humain possède une sensibilité plus accrue que les autres et parvienne à les distinguer, jusqu’à s’en faire de véritables amies.

Mais le dernier humain a démontré un tel intérêt pour elles, a finalement détourné sa fascination en contrôle, accaparant l’attention des fées par des services rendus sans contrepartie. Perdant leur énergie à utiliser leur magie pour des futilités, les fées ne possédaient plus suffisamment de temps à consacrer aux minuscules créatures de la nature, lesquelles ont rapidement dépéri. L’équilibre de la vallée a alors basculé du mauvais côté du monde. Si le malheur s’est présenté par divers signes de prémices, c’est lors de la première tempête de neige que la malédiction s’est abattue sur la vallée, la piégeant dans un hiver éternel.

Les fées, emprisonnées dans le lac, que le givre a recouvert, ne pouvaient que contempler l’étendue du désastre causé par leur erreur de jugement jusqu’à la fin des temps.

On rapportait cependant que ces dernières possédaient encore un peu de magie, ce qui leur permettait de réaliser les vœux des âmes en peine qui priaient au-dessus du lac gelé.

On disait que les vœux se réalisaient toujours.

Il fallait cependant être patient, parce que la glace freinait la magie et n’agissait plus aussi rapidement que pendant les anciens temps.

Je ne me souviens plus avec lequel d’entre nous la légende a pris forme. Je sais simplement que l’histoire était tellement rassurante que certains ont commencé à y croire et murmurer de petites requêtes lors de nos sorties au lac.

Tandis que nous nous y rendons, Marly laisse plusieurs fois échapper ses patins à glace dans la neige. Comme elle a oublié ses gants, ses mains sont déjà rouges à cause du froid. Marly n’est pas une adepte de l’équipement complet. C’est tout juste si elle ne sortirait pas en tee-shirt et en jean parfois. Aujourd’hui, elle a cependant cédé aux températures extrêmes et opté pour un grand manteau ainsi qu’un bonnet enfoncé jusqu’aux oreilles.

Pour ma part, j’ai enfilé deux écharpes, des gants et deux paires de chaussettes épaisses.

Les patins de Marly dégringolent une fois de plus dans la poudreuse, lorsque nos yeux parviennent enfin à discerner l’étendue d’eau gelée.

Les fées n’existent pas, je le sais. Je peux cependant admettre une particularité quelque peu étrange à propos de cet endroit ; qu’importe les kilos de neige qui s’abattent sur la vallée lors des tempêtes, comme celle de la veille, la surface du lac n’est jamais encombrée de couches de neige.

La surface est verglacée et brillante, mais aucunement atteinte par des congères. À croire qu’un chasse-neige passe sur le lac chaque fois, juste avant que l’atteignons. Il y a sans aucun doute une explication scientifique à cela. Je ne l’ai seulement pas encore trouvé.

Marly me désigne un tronc d’arbre renversé près de la rive. Nous nous y dirigeons et enlevons un peu la neige qui le recouvre, puis nous y asseyons pour retirer nos chaussures et enfiler nos patins.

Délaissant nos affaires près du tronc d’arbre en sachant que personne ne vient jamais ici et qu’aucun voleur ne parcourait trente bornes dans la poudreuse juste pour chaparder deux paires de bottes, nous nous élançons finalement sur la glace.

Les débuts sont laborieux. Nous mettons toujours un peu de temps à nous habituer à la différence de maintien, avant d’être plus à l’aise, de minute en minute.

Marly se débrouille bien, mais je suis plus douée. C’est comme ça. Je frime un peu avec quelques figures, ne craignant pas la vitesse que je prends lorsque je dépasse Marly avant d’effectuer un virage serré.

C’est plutôt vibrant comme sensation. Le contraste entre l’atmosphère glacée et les muscles qui s’échauffent est grisant, sans parler de la concentration demandée pour les atterrissages et les gestes détaillés pour chaque voltige.

Lorsque je termine une vrille en l’air, Marly me regarde en croisant les bras, plantée sur ses patins ;

« Peuh, dit-elle. Facile. Je peux t’en faire quatre de suite des comme ça.

-Bien sûr, lui souris-je.

-Je t’assure. Ça arrive toujours quand tu ne regardes pas. »

Je me contente d’acquiescer en passant devant elle en souriant.

Marly n’est pas trop nulle en patin, mais elle possède moins de flexibilité. Par moments, dans ses gestes, on dirait que ses membres sont robotisés et rouillés, alors que tout l’exercice consiste à effectuer un spectacle plein de grâce, en requérant en parallèle beaucoup d’explosivité et de muscles. C’est un sacré paradoxe que Marly a du mal à comprendre.

Mais elle me bat dans bien d’autres domaines, alors elle peut au moins me laisser gagner à celui-là.

Madame Hermary a toujours trouvé cela plutôt amusant d’analyser les affinités qui se créent entre tel enfant et tel autre. Marly et moi ne sommes pas des opposés complets, mais nous avons nos différences, à commencer par le physique. Je ressemble plus à un fantôme translucide, tandis qu’elle possède des cheveux charbons, une peau un peu bronzée et des yeux couleur gadoue.

Marly n’aime pas son nez. Elle le trouve un peu bossu, pas très fin. Elle en parle souvent comme d’une carotte au beau milieu de la figure d’un bonhomme de neige. Je trouve justement que ça va bien avec le reste de sa figure, mais elle m’écoute jamais.

Voilà une autre caractéristique qui nous définit ; tandis que je connais mes limites, Marly est une Mademoiselle je sais tout. Elle a effectivement raison la plupart du temps, mais à la moindre erreur, c’est une mauvaise perdante.

Si on posait la question à Marly, elle dirait que je ne crois en rien.

C’est la vérité, dans un sens ; Marly a toujours été la rêveuse de notre binôme. Je suis plus terre à terre et elle, c’est une fille qui a la tête dans les nuages. Je lui ai depuis longtemps délaissé ce rôle avec plaisir.

Mais même en étant aussi raisonnable qu’un être humain puisse l’être, car nous sommes des êtres de logique, l’esprit de homo sapiens est fait pour être perdu. Malgré toute la prévoyance et l’anticipation mise en vigueur, par des personnes méthodiques et sensées, la vie reste un courant contre lequel personne ne peut lutter.

À la fin, tout le monde perd, partageant le même destin.

C’est à cause de cette certitude lointaine, à laquelle se compilent des millions d’incertitudes quotidiennes, que la peur s’intègre de manière fondamentale dans le cœur humain.

Nous sommes des êtres de doutes, autant que des êtres de foi.

Et c’est pour cela qu’en m’éloignant du lac, ce soir-là, j’ai jeté un regard en arrière pour faire un vœu, juste au cas où.

MARLY

Tous les lieux possèdent leur trouble-fête ; les classes d’écoles, les lieux de travail et les orphelinats. Mordicus est le nôtre. On peut le qualifier d’oiseau de mauvais augure. Il n’est pas gothique, mais avec des cheveux noirs en bataille, ses cernes sous les yeux et son perpétuel air maladif, il en possède un peu l’aspect. L’impression se renforce avec ses vêtements, composés d’une panoplie de tee-shirt noir, pantalon noir, veste noire, bonnet noir, gants noirs, écharpe noire, ce qui noie son corps tout frêle sous des couches de plombs.

À l’Orphelinat, nous ne regardons pas beaucoup la télévision, et comme la bibliothèque est spectaculaire, beaucoup d’entre nous lisent. Mais s’il fallait nommer un record à battre, le nombre de pages mitraillé par les yeux de Mordicus ferait exploser le compteur. Il se balade toujours avec un bouquin sous le bras. Au petit-déjeuner, aux activités, pendant les disputes et en se baladant dehors. Ce soir-là, en rentrant du lac, nous le croisons qui revient d’on ne sait où, alors qu’il nous rejoint sur la Rue Bancale. C’est ainsi qu’a été baptisé la rue principale du patelin dans lequel nous sommes exilés.

Encore trois pâtés de maisons et nous atteindrons le Manoir. On peut déjà apercevoir ses tourelles couvertes de neige qui dépassent des autres bâtisses. Ses fenêtres sont illuminées par les feux de cheminées qui brûlent dans chaque pièce. Je n’ai jamais qualifié le Manoir de maison, peut-être par principe, mais je sais que techniquement, lorsque je le vois, le sentiment qui m’envahit est celui qu’on est censé ressentir lorsqu’on arrive bientôt chez soi.

« Qu’est-ce que tu fiches ? demande Joan à Mordicus, peinant à extirper ses bottes de la poudreuse. -Je marche.

-Je veux dire, avant. Où est-ce que tu es allé ?

-C’est un secret.

-Il n’y a pas de secret à l’Orphelinat, » réplique Joan parce que c’est vrai.

Nous connaissons tout sur tout le monde et un secret s’évente si rapidement en ce lieu qu’il n’a pas le temps d’être qualifié de secret. Les informations fusent rapidement entre trente enfants et le fait de grandir ensemble nous oblige à connaître tous les détails et les caractéristiques de chacun, qu’on le veuille ou non.

Seulement, Mordicus réplique ;

« Il y en a bien plus que tu ne le crois. »

Avec cette affirmation, il me regarde. Ses yeux restent rivés sur moi trop longtemps, alors je commence à me sentir inconfortable dans ma propre peau. J’ai envie de me gratter comme si des fourmis couraient le long de mes bras.

Au lieu de ça, je lance ;

« Quoi ? J’ai oublié de me présenter il y a seize ans ? Zut alors, enchanté, c’est Marly. »

Je m’avance en tendant la main, et Mordicus secoue la tête en levant les yeux au ciel. Il me traite de débile dans sa tête puis se concentre de nouveau sur sa progression.

Survivre à un trajet hivernal peut se révéler plus rude que prévu. Je ne compte plus le nombre de fractures de poignets dues à une chute sur les plaques de verglas. En plus, avec autant d’enfants, quand ce n’est pas l’un qui est malade, c’est l’autre. Et quand ce n’est pas l’autre, c’est le suivant, et ainsi de suite. Vous m’avez comprise.

Avant de pénétrer dans le hall, Joan et moi secouons nos blousons trempés dehors. Seulement ensuite, nous rejoignons l’entrée et les accrochons au porte-manteau. Mais de son côté, Mordicus se dirige aussitôt dans le salon, laissant de grosses empreintes de neige sur le sol. J’en connais un qui va se coltiner le nettoyage pour deux semaines lorsque la Directrice l’apprendra. Joan et moi ne rejoignons le salon qu’après avoir déchaussé nos chaussures et rangés nos patins à glace dans le coffre dédié à cet effet. Mordicus est déjà affalé sur l’un des canapés, son bouquin sous le nez et les chaussures dégueulasses sur la table basse.

« Enlève tes pieds de là, le sermonne Pooja.

-Mmh. Suis occupé. Une minute. »

Il n’en fait rien, alors elle se plante devant lui en croisant les bras. « Et que fais-tu ? Tu l’as lu soixante fois ce bouquin. Quoi ? La fin a changé, peut-être ? Le roi Arthur meurt à chaque fois, tu sais. Toute ta volonté n’y changera rien. »

Pooja est l’aînée de notre groupe. Elle a dix-huit ans. Pour rire, elle dit qu’à trente-six ans, qu’elle sera toujours là et qu’elle mourra dans ce salon. Je ne trouve pas ça très drôle.

Ça me rappelle à chaque fois qu’aucune adoption n’a été demandée en cinquante ans. Je soupçonne même Madame Hermary d’être secrètement une ancienne orpheline du Manoir.

Je me suis perdue dans mes pensées alors je n’ai pas suivi le reste de l’argumentaire, mais finalement la voix de Pooja retient de nouveau mon attention. Elle soupire en dénouant les bras, et désigne Mordicus d’un geste vague ;

« Tu deviens une vraie plaie avec le temps, Mordicus. Tu ne fais jamais tes devoirs, tu ne parles jamais de projet, d’un métier futur... N’as-tu donc aucune ambition ? »

Je crois que Mordicus rêvait qu’on lui pose ce genre de question pour pouvoir répondre la phrase suivante avec un rictus nonchalant ; « Oh tu sais, je me connais tellement, à présent... Ça fait un moment que je n’ai plus d’attentes envers moi-même. »

Pooja finit par sortir de la pièce en serrant des dents et des poings.

C’est au petit-déjeuner le lendemain que nous remarquons Mordicus, assigné aux corvées de dressage de table. À la tête qu’il fait, Madame Hermary lui a rappelé les règles de la vie commune nécessaires au bon fonctionnement de l’Orphelinat. Je trempe ma tartine beurrée dans mon chocolat chaud, lorsque des cris retentissent au-dehors. Joan se rend aussitôt à la fenêtre ;

« Qu’est-ce qu’ils ont tous ? » grommelle-t-elle.

Lorsque je me range à ses côtés, j’aperçois un groupe de filles au bout de l’allée de l’Orphelinat.

Elles piaillent et les voix montent de plus en plus dans les aigus. Une chose sur laquelle Joan et moi nous rejoignons, c’est notre curiosité dévorante.

Nous sommes obligées d’aller voir ce qui se passe, tandis que d’autres restent au chaud. Ils attendront notre retour pour que nous leur annoncions ce qui a déclenché tant d’excitations chez le groupe de la relève ce matin.

L’Orphelinat possède une adresse et par conséquent, il possède également une boîte aux lettres. Il s’agit d’un rectangle en fer, décoré de petites gravures qui représentent des hiboux, le tout monté sur un pied en bois. La boîte aux lettres se trouve au bout du jardin, à moitié ensevelie sous la neige.

Chaque matin, un groupe est désigné pour aller y jeter un coup d’œil pendant le petit-déjeuner.

En cinquante ans, la Directrice n’a jamais reçu une seule lettre.

Jusqu’à aujourd’hui.

Joan et moi, les manteaux à moitié enfilés, nous retrouvons devant le cube de métal, alors que les filles s’agitent sans que je ne comprenne un mot de ce qu’elles disent.

En approchant, j’appréhende. Pour la première fois depuis des décennies, elles ont trouvé une enveloppe. Cette dernière repose toujours dans le cube, blanche, parsemée de quelques mots manuscrits.

Du courrier pour l’Orphelinat. En soit, c’est déjà suffisamment étrange. Mais en plus, il m’est adressé.

Car en effectuant un nouveau pas en avant, je déchiffre le destinataire.

Pour Marjorie.