Chapitre 1
Chapitre 1
Jâai passĂ© la majeure partie de ma vie dans une grotte obscure. Et je ne dis pas ça de façon mĂ©taphorique. Câest la stricte vĂ©ritĂ©.
Le sous-sol de BD Systems nâest ni grand ni luxueux. Câest une boĂźte de sardines qui peut contenir trois personnes â Ă condition que quelquâun accepte de se faire couper un membre ou deux. Mais il y a la clim et câest calme. Le meilleur dans tout ça ? Personne ne prend la peine de descendre pour taper la discute avec les geeks qui lâoccupent.
Sauf, bien sĂ»r, sâils sont pressĂ©s, que lâimprimante bourre et que vous ĂȘtes la seule Ă savoir comment la rĂ©parer. Parce que câest ce que je fais de mes journĂ©es. Je rĂ©pare les trucs cassĂ©s.
Je suis Sloane Heathrow, architecte des systĂšmes dâinformation. Câest une façon trĂšs chic de dire que je suis lâIT girl de service. La dĂ©panneuse dâimprimantes. La magicienne du redĂ©marrage.
Je passe mes journĂ©es Ă boire du cafĂ© dans un mug Ă©brĂ©chĂ© avec la tĂȘte de Yoda dessus. Il y est Ă©crit : « Les ordinateurs, tu rĂ©pareras. Les casser, tu ne devras pas. »
Il Ă©tait 19 h et jâĂ©tais coincĂ©e dans cette boĂźte de thon pendant que les cadres pianotaient sur leurs claviers Ă lâĂ©tage. Mais ça ne me dĂ©rangeait pas. JâĂ©tais payĂ©e Ă lâheure et je nâavais pas payĂ© ma facture dâĂ©lectricitĂ© depuis quelques mois. On allait me couper le courant dans quelques jours si je ne lĂąchais pas un peu dâargent.
Cette soirĂ©e ne ressemblait Ă aucune autre â jusquâĂ ce que je la voie.
Lâannonce.
Pendant que je tournais sans but sur ma chaise en sirotant mon cafĂ© tiĂšde, jâaimais surfer sur le web. Mais pas nâimporte lequel. Le dark web.
CâĂ©tait surtout pour dĂ©conner. Jâadore lâadrĂ©naline de savoir quâon fouine dans les secrets sombres dâinconnus. On y trouvait de la drogue et des armes, bien sĂ»r, mais je ne prenais pas la peine de regarder ça. Ce qui me plaisait vraiment, câĂ©taient les donnĂ©es volĂ©es.
CâĂ©tait mon petit jardin secret. Les donnĂ©es volĂ©es.
Ăa a commencĂ© assez innocemment. Un petit hack de Facebook par-ci, par-lĂ . Mon voisin de palier. Lâinconnu qui mâa traitĂ©e de connasse au Starbucks quand jâai renversĂ© mon cafĂ© sur lui.
Mais maintenant, câĂ©tait plus que ça. Je piratais des comptes bancaires juste pour voir ce quâil y avait dedans. Je ne prenais jamais rien ; je voulais juste jeter un Ćil.
Parfois, je me payais une bonne tranche de rigolade en piratant un tableau de bord de prévisions météo pour annoncer : « Nuageux avec un risque de pluies de bites. »
Ou alors je piratais les camĂ©ras de surveillance de la ville. Pas pour jouer les Batman. PlutĂŽt pour faire un OĂč est Charlie, mais en vrai.
Alors que je faisais dĂ©filer lâun des navigateurs sur GhostPort, le plus gros serveur du dark web de la planĂšte, je lâai vue. En grosses lettres capitales :
UN MILLION DE DOLLARS. UNE VIERGE.
Jâai failli recracher mon cafĂ©. Ăa ne pouvait pas ĂȘtre sĂ©rieux.
Jâai cliquĂ© sur le lien et jâai continuĂ© Ă lire.
UN MILLION DE DOLLARS POUR UNE VIERGE.
LES ENTRETIENS COMMENCENT DEMAIN.
CONFIDENTIALITĂ EXIGĂE.
CLIQUEZ SUR LE LIEN SĂCURISĂ POUR DĂPOSER VOTRE CANDIDATURE.
LIEU : LOS ANGELES, CALIFORNIE.
« Quoi ? » ai-je chuchotĂ© pour moi-mĂȘme en secouant la tĂȘte. Jâai parcouru lâannonce encore quelques fois.
Jâai ri et jâai cliquĂ© sur le bouton en bas qui disait POSTULER MAINTENANT. Un formulaire vide est apparu sur mon Ă©cran avec un fond noir et des lettres dorĂ©es Ă©lĂ©gantes. On me demandait mon prĂ©nom, puis une seule question simple :
Ătes-vous vierge ?
Jâai ri de nouveau et jâai cochĂ© Oui.
AprĂšs tout, câĂ©tait vraiâŠ
Candidature envoyĂ©e. Vous recevrez les dĂ©tails concernant le lieu et lâheure de lâentretien.
Je me suis figĂ©e. Comment le site pouvait-il en savoir assez sur moi pour mâenvoyer une confirmation ? CâĂ©tait soit une blague, soit⊠quelquâun savait comment obtenir mes infos.
Et lĂ , jâai paniquĂ©.
Mes doigts volaient sur le clavier. Je tapais du code plus vite que jamais. Jâai essayĂ© de forcer le premier pare-feu.
ACCĂS RESTREINT.
Le message a clignotĂ© devant moi et jâai grognĂ©. Jâai cliquĂ© et tapĂ© frĂ©nĂ©tiquement, parvenant Ă passer quelques ports visibles. Jâai scannĂ© le tout Ă la recherche dâun code CSS mal foutu.
Rien. CâĂ©tait une forteresse numĂ©rique.
ACCĂS RESTREINT.
« Putain ! » ai-je hurlé en frappant le clavier de mes mains.
Jâai regardĂ© lâhorloge. Il Ă©tait temps de rentrer. Jâai soupirĂ©. CâĂ©tait probablement juste une blague de toute façon. Jâai Ă©teint mon ordinateur portable et je lâai glissĂ© dans mon sac.
Jâai coupĂ© les lumiĂšres et la clim, puis jâai verrouillĂ© la porte derriĂšre moi. Je me suis dirigĂ©e vers la sortie en me disant de ne plus y penser. Ce nâĂ©tait pas rĂ©el.
Mais pour une raison obscure, ça me trottait encore dans la tĂȘte.
ArrivĂ©e devant la porte de mon appartement, je le voyais encore : ce fond noir, ces lettres dâor.
UN MILLION DE DOLLARS POUR UNE VIERGE.
Je me suis affalĂ©e sur le canapĂ© en poussant un soupir de soulagement. JâĂ©tais vannĂ©e.
Puis jâai entendu le bruit.
Ding.
Jâai sorti mon tĂ©lĂ©phone. Une nouvelle notification sur ma boĂźte mail perso.
Objet : Confirmation dâentretien
« Non, non, non », ai-je murmurĂ©. « Ce nâĂ©tait pas pour de vrai. »
Jâai ouvert le message, et elle Ă©tait lĂ . Toujours aussi mystĂ©rieuse, la missive affichait le mĂȘme fond noir et les mĂȘmes lettres dorĂ©es :
ChĂšre Sloane,
Votre candidature a bien été reçue. Veuillez vous présenter au Diamond Montgomery Hotel demain soir à 20 h précises. Aucun retard ne sera toléré.
Cordialement,
Le Conservateur
« Câest pas possible », ai-je dit tout bas, les yeux rivĂ©s sur lâĂ©cran, relisant lâe-mail sans y croire.
Je ne leur avais jamais donné mon adresse mail.
Le lendemain matin a commencĂ© comme nâimporte quel autre jour. Mon mug Yoda Ă©tait rempli jusquâau bord de cafĂ© bon marchĂ©. Mon collĂšgue Steve jurait contre son moniteur en marmonnant un truc du genre : « Pourquoi je passe tout mon temps Ă lui expliquer comment rĂ©initialiser son ordi ? »
Il Ă©tait de lâautre cĂŽtĂ© de notre bureau-boĂźte de conserve. Il portait un T-shirt de groupe de rock et un vieux pantalon kaki quâil avait probablement achetĂ© quand il Ă©tait au collĂšge.
« Salut », ai-je grognĂ© en mâasseyant sur ma chaise et en sortant mon portable.
Il nâa pas pris la peine de se retourner. Les geeks ne sont pas toujours des as de la communication, et on prĂ©fĂ©rait nettement le silence.
« Tâas une voix de merde », a-t-il dit. « Nuit difficile ? »
« Ouais », ai-je soupiré.
Il nâa pas demandĂ© pourquoi. Il ne le faisait jamais.
Mais je nâavais pas fermĂ© lâĆil. Ăvidemment. JâĂ©tais bien trop occupĂ©e Ă repenser Ă cette candidature.
Vous savez. Celle oĂč je proposais de vendre ma virginitĂ© Ă un inconnu pour un million de dollars.
Jâavais passĂ© la nuit Ă vĂ©rifier mon pare-feu, Ă chercher des piĂšges de phishing, en espĂ©rant que ce soit juste quelquâun qui essayait de me pirater. Ăa, je pouvais gĂ©rer. Un hacker.
Ăa arrivait tout le temps quand on traĂźnait sur le dark web.
Mais celui qui avait postĂ© cette annonce, bordel de merde, câĂ©tait un pro. Et jâĂ©tais dĂ©terminĂ©e Ă dĂ©couvrir qui câĂ©tait. Je nâavais pas lâintention de lĂącher le morceau.
Le téléphone du bureau a sonné, me tirant brusquement de mes pensées.
« Ă ton tour », a dit Steve dâun ton sec. Jâai jetĂ© un Ćil Ă son Ă©cran. Il jouait Ă un RPG sur un moniteur et rĂ©digeait un mail sur lâautre, expliquant que la pub pour de la pĂątĂ©e pour chien nâĂ©tait pas un virus.
Jâai gĂ©mi et jâai dĂ©crochĂ©. « Support technique. Sloane Ă lâappareil. »
« Ma rĂ©union est dans cinq minutes. Lâimprimante est foutue. Jâai besoin de vous ici », a lancĂ© une voix paniquĂ©e.
Je me suis tournĂ©e vers Steve, qui regardait maintenant par-dessus son Ă©paule. Jâai articulĂ© sans bruit : Devine qui câest ?
Il a levé les yeux au ciel et a chuchoté : « Barb ? »
Jâai hochĂ© la tĂȘte en pressant mes doigts sur ma tempe. On la dĂ©testait tous les deux, et jâĂ©tais presque sĂ»re que ses collĂšgues aussi. Elle travaillait au 28e Ă©tage, lĂ oĂč se trouvaient beaucoup de cadres. On lâappelait affectueusement La garce du 28e.
Je lâai laissĂ©e dĂ©blatĂ©rer un moment, puis jâai demandĂ© gentiment : « Avez-vous essayĂ© de lâĂ©teindre et de la rallumer ? »
Steve a ricanĂ© tandis que son sorcier dĂ©gommait un zombie Ă lâĂ©cran.
« Pardon ? » a-t-elle suffoqué.
« Jâenvoie quelquâun tout de suite », ai-je dit dâun ton professionnel et poli.
Je savais quâelle le ferait. Elle lâĂ©teindrait, puis la rallumerait. Et je nâentendrais plus parler dâelle jusquâĂ la prochaine catastrophe.
Pendant quelques instants, jâavais presque oubliĂ© lâannonce.
Puis jâai entendu le bruit Ă nouveau.
Ding.
Mais cette fois, ce nâĂ©tait pas un mail. CâĂ©tait un SMS.
Jâai dĂ©verrouillĂ© mon Ă©cran et jâai retenu mon souffle. Un message dâun numĂ©ro inconnu :
DĂšs votre arrivĂ©e, veuillez retrouver mon assistante dans le hall de lâhĂŽtel. Elle saura qui vous ĂȘtes.
Comment diable était-ce possible ?
waouh, i like it
lol fabulous start! đȘđŁ
omgg