Chapitre Un
Point de vue de Valentino
Mon réveil de 6 h se met à hurler sur la table de nuit. Je tends le bras et l’éteins d’un coup sec en grognant, avant de m’asseoir pour m’étirer le dos. Avant de sortir du lit, je me penche et dépose un baiser léger sur le front de Harper. Elle remue à peine.
Harper et moi sommes ensemble depuis trois ans, mariés depuis un an. On s’est mariés à Vegas – un choix que mes parents ont désapprouvé au plus haut point. En fait, « désapprouvé » est un euphémisme : ils ne m’ont pas adressé la parole depuis deux ans à cause de ça. Tout ça à cause de ma fille, Cecilia. Leur propre petite-fille.
Je me glisse hors du lit, m’habille dans l’obscurité silencieuse et me dirige vers la cuisine pour mettre la bouilloire en route.
Comme sur commande, les pleurs doux de Cece résonnent dans le couloir. J’entre dans sa chambre et la trouve debout dans son lit à barreaux, les mains agrippées aux montants en bois. *Elle grandit trop vite pour ce berceau*, je me dis. *Il faut lui acheter un vrai lit bientôt.*
« Bonjour, ma puce », je murmure en me penchant pour la prendre dans mes bras.
Elle se blottit aussitôt contre mon cou tandis que je la porte jusqu’au salon. Je la dépose sur le canapé d’un baiser sur le front, puis retourne à la cuisine chercher mon café et son bol de céréales – strictement sèches, bien sûr. Si une seule goutte de lait touche à ce bol, elle va piquer une crise.
Je reviens, allume les dessins animés et m’assois à côté d’elle. Pendant une heure, il n’y a plus que nous deux, à profiter du calme du matin.
C’est ma routine quotidienne. Je me lève tôt parce que Harper travaille de nuit, elle sert des cocktails au Lemon Lime Bar de 20 h à 1 h du matin. Moi, je bosse comme mécanicien chez Mark’s Auto de 8 h à 17 h. Entre nos horaires, nos nuits et les tâches ménagères, on ne se croise vraiment que trois heures par jour.
C’est dur, mais c’est la vie avec un petit bout. Et peu importe à quel point c’est épuisant, je ne changerais Cecilia pour rien au monde.
Vers 7 h, j’emmène Cece dans la salle de bain et fais couler un bain tiède. Pendant que je la déshabille doucement et la soulève pour la mettre dans la baignoire, elle éclabousse l’eau en riant toute seule. Elle adore l’heure du bain. Je lui lave les cheveux, la laisse jouer avec ses jouets un moment, puis me brosse les dents et me coiffe en gardant un œil sur elle.
Je prends une serviette moelleuse et l’ouvre en grand. « Allez, ma puce, il faut sortir. »
Un petit rire m’échappe quand elle se hisse maladroitement hors de la baignoire et atterrit droit dans mes bras. Je l’enveloppe dans la serviette, la sèche, puis lui enfile une robe d’été jaune vif. Je lui embrasse la joue, et elle se tortille dans mes bras en regardant vers le couloir.
« Réveiller maman ? » demande-t-elle, les yeux grands ouverts.
« On va réveiller maman », je hoche la tête en la posant par terre avec précaution.
Elle part en courant vers notre chambre, et je la suis de près – Cece a tendance à trébucher sur ses propres pieds quand elle est trop excitée, et je suis toujours sur le qui-vive pour éviter un genou écorché.
Elle grimpe sur le matelas et atterrit directement sur Harper. « Réveille-toi, maman ! »
Harper laisse échapper un grognement endormi en se couvrant le visage avec la couverture. « Et si maman voulait dormir pour toujours ? »
Cece éclate de rire encore plus fort. « Réveille-toi, maman ! »
Avec un petit rire, Harper se redresse et embrasse Cece sur le front. Puis son regard se pose sur moi. Elle mordille sa lèvre inférieure, et je souris en me penchant pour capturer ses lèvres.
« Bonjour, ma belle », je murmure contre sa bouche.
« Bonjour, beau gosse », chuchote-t-elle en retour.
« Papa ! » geint Cece en tirant sur ma manche.
Je m’écarte de Harper et baisse les yeux vers la moue exagérée de notre fille. « Des bisous ? » exige-t-elle.
Je ris et me penche pour lui faire un bisou sur le nez. « Ça va mieux ? »
Elle hoche la tête solennellement. « Oui. »
« Elle a du caractère », dis-je à Harper en secouant la tête. « Tout comme sa mère. »
« Hé, ne me mets pas ça sur le dos », rétorque Harper en jouant avec ses cheveux emmêlés. « C’est la rousse en elle. Tous les roux ont un peu de caractère. »
Je ris et les serre toutes les deux contre moi. Bon sang, j’aime ma petite famille.
« Passe-moi la vis ! » je crie à Tyrone depuis sous la voiture.
Un instant plus tard, une vis à molette atterrit dans ma main.
« Bref, comme je disais, reprend Tyrone en s’appuyant contre l’établi, cette meuf super canon vient me voir et me balance direct : *« Tyrone, tu me la mets profond ! »* Alors, bien sûr, je l’ai fait— »
Je glisse de sous la voiture sur mon chariot, essuyant mes mains pleines de graisse sur un chiffon en le fusillant du regard. « Sérieux, il faut vraiment que j’entende les détails croustillants de ta vie sexuelle tous les mardis ? »
« Personne d’autre ici n’écoute mes histoires », rétorque Tyrone en roulant des yeux. « En plus, t’es jeune comme moi. »
« J’ai deux ans de plus que toi, mec. »
« Ouais, mais tous les autres dans ce garage sont chiants et mariés », fait-il en mimant un haut-le-cœur.
Je ricane en haussant les épaules. « *Moi*, je suis marié. »
« Frère, se marier à Vegas sur un coup de tête, ça compte pas comme un vrai mariage », lance Tyrone en balayant l’air d’un geste de la main.
« Ça compte très bien sur ma déclaration d’impôts », je rétorque.
« Téléphone pour toi, Nelson ! » aboie mon patron, Quintin, depuis le comptoir, sans même lever les yeux de sa pile de factures.
Je me redresse, me lève et me dirige vers le bureau en essuyant le combiné avant de le porter à mon oreille. « Allô ? »
« Bonjour, est-ce que je parle à Valentino Nelson ? » demande une voix de femme, calme et professionnelle.
« C’est moi. »
« Je m’appelle Valerie, je travaille pour le Service de police de Vancouver, dit-elle. Nous avons actuellement un Parker et un Xavier Nelson en garde à vue. Ils vous ont désigné comme leur frère aîné ? »
Mon estomac se serre. « C’est exact. Ils ont fait une connerie ? »
« Non, les agents les ont amenés suite à un accident de voiture mortel, explique Valerie à voix basse. Qui impliquait vos parents. »
L’air me manque d’un coup. « … Ils sont morts ? » je murmure.
« Je suis vraiment désolée, oui, confirme-t-elle doucement. Comme Parker et Xavier sont mineurs, le protocole exige qu’ils soient remis à un membre majeur de la famille proche. Ce serait vous. »
« D’accord », je déglutis avec difficulté, l’esprit en ébullition. « Je… J’arrive tout de suite. »
« Nous vous attendons. »
Je raccroche, reste figé un instant, puis me tourne vers la porte du bureau de Quintin. « Patron… Il faut que j’y aille. »
Quintin lève les yeux, les sourcils froncés en entendant mon ton. « Tout va bien ? »
« Urgence familiale, je réponds brièvement. Je rattraperai les heures plus tard dans la semaine. »
« T’inquiète pas pour les heures, Nelson, dit Quintin, son ton s’adoucissant en voyant mon expression. Tu fais déjà les week-ends. Vas-y, c’est bon. »
« Merci. »
Je sors presque en courant vers le parking, grimpe dans mon pick-up et file droit au commissariat.
En franchissant les portes, j’aperçois mes frères assis sur un banc en bois sur le côté. Ils ont drôlement changé en deux ans, depuis la dernière fois que je les ai vus.
Parker, qui était petit et timide, a pris une bonne taille, ses épaules sont plus larges, musclées. Xavier, qui ne portait que des maillots de sport et des shorts, est affalé dans une veste en cuir usée, un jean noir déchiré et un t-shirt blanc immaculé.
« Valentino », murmure Parker d’une voix brisée. Il se lève en trébuchant et se jette dans mes bras, enfouissant son visage contre mon épaule tandis que des sanglots secouent son corps. Je l’enlace, lui tapote le dos en fixant un point au-dessus de sa tête.
Xavier, lui, ne bouge pas. Il ne lève pas les yeux, ne me reconnaît pas, ne dit pas un mot.
Je m’y attendais. On était inséparables avant la rupture avec nos parents. Il doit en vouloir à la terre entière.
« Si vous voulez bien me suivre jusqu’à la médecine légale », dit un policier en sortant de derrière le comptoir avec un soupir compatissant. « Il nous faut une identification formelle. »
Je hoche la tête en silence, écarte doucement Parker et l’entraîne vers l’avant. Xavier se lève enfin, traînant quelques pas derrière nous sans croiser mon regard.
Le policier s’arrête devant une pièce froide et métallique. « Il faut juste confirmer leur identité. Vous tenez le coup ? »
Je hoche la tête, crispé, et mes frères font de même. On entre, et une employée s’approche de deux brancards recouverts de draps blancs. Lentement, elle les rabaisse juste assez pour dévoiler leurs visages.
Là, pâles et immobiles sous les néons crus, gisent mes parents. Deux ans de silence, réduits à néant pour toujours.
Parker s’effondre, la tête entre les mains, secoué par des sanglots violents. Je pose une main sur sa nuque pour le soutenir.
Mais quand je regarde Xavier, mon souffle se bloque. Il ne pleure pas. Il ne bronche pas. Il fixe nos parents avec un regard si froid, si détaché, si vide que ça me glace le sang.
Mais qu’est-ce qui est arrivé à mon frère ?