Ch 01 - Mordue à Sang
Au programme du Conseil d’entreprise, sans surprise, le premier point à l’ordre du jour est une nouvelle histoire à scandale impliquant une ex-employée.
Elle préfère désormais poser pour des photos où de prétendues traces de morsures maquillées ressemblent davantage à une publicité pour ketchup bas de gamme qu’à autre chose.
Ça m’amuse autant que ça me gonfle. Mais perdre du temps pour ce genre d’inepties m’exaspère. Et je ne suis pas réputé pour ma patience.
À l’écran s’affiche la couverture du tabloïd.
Scandale choc ! Mordue à sang, elle accuse Adrian Vedivici !

Est-ce seulement grammaticalement correct ?
La couverture occupe tout l’espace. Rouge agressif. Capitales hystériques.
Je me lève sans un mot.
— Zoomez.
L’image s’agrandit. Je penche légèrement la tête.
— L’écartement des “crocs”.
Je désigne les perforations.
— Dix-huit millimètres environ. Trop large pour une dentition humaine standard. Même masculine.
Un silence.
— La profondeur, maintenant.
Aucune déchirure périphérique. Aucune empreinte d’incisives. Une morsure laisse une trace complète. Ici, deux cavités cylindriques propres. Comme percées à l’embout métallique.
Je me redresse.
— La réaction cutanée.
Claire fronce les sourcils.
— Pas d’œdème. Pas d’ecchymose. Aucune inflammation. Une morsure au cou provoque immédiatement une congestion capillaire.
Je croise les bras.
— L’angle.
Je fais défiler l’image puis me penche vers la nuque de Claire pour illustrer.
— Si quelqu’un mord à cet endroit précis, la tête ne s’incline pas ainsi. La tension du sternocléidomastoïdien serait différente. Là… Elle se fige.
Silence.
Je poursuis, plus bas.
— Et la gravité.
Les coulures sont parfaitement verticales. Uniformes. Régulières.
— Le sang coagule en irrégularités. Il ne descend pas comme un filet de sirop.
Un sourire infime.
— En résumé : mise en scène amateur. Accessoire circulaire. Liquide trop fluide, probablement ketchup bas de gamme enrichi de confiture pour l’épaissir. Angle incohérent. Aucune réponse physiologique.
Je me tourne vers eux.
— Si j’avais réellement mordu quelqu’un, le résultat serait autrement plus convaincant.
Cette fois, le silence est dense.
— Classez cela en divertissement. Concentrez-vous sur les sujets qui impactent notre chiffre d’affaires.
Je regagne ma place.
— Et exigez qu’à l’avenir, tout tabloïd m’accusant de vampirisme engage au minimum un consultant anatomique compétent. Menacez-les également d’une action en diffamation.
Claire reprend.
— Monsieur Vedivici, c’est tout de même la troisième dénonciation en moins d’un mois. Nous pourrions établir un plan de communication pour rassurer.
Je ne la regarde même pas.
— Claire, entrer dans leur jeu reviendrait à valider leur récit. Laissez-les fantasmer.
— Votre image de marque…
Je la coupe.
— Mon classement parmi les trois célibataires multimillionnaires les plus sexy est paru le mois dernier. Quelques déséquilibrées en quête d’attention ne menacent pas un groupe coté en bourse.
Je la fixe enfin.
— Je dirige une multinationale. Pas un refuge pour hystériques.
Passablement à bout de patience, j’enchaîne.
— Revenons enfin à notre travail. Le lancement de nos nouvelles montres connectées doit être avancé. La concurrence parle d’une annonce produit de leur côté le mois prochain. Nous devons les devancer. Le directeur Recherches et développement acquiesce.
— Le développement et les tests sont finis. Le service marketing doit voir si leurs accords publicitaires peuvent s’adapter. Je me tourne vers la directrice marketing.
— Alors ?
Elle bafouille presque quand je plonge mon regard dans le sien mais finit par se reprendre.
— Je m’en charge en priorité Monsieur. Je reviens vers vous avec le nouveau rétro-planning sous quarante-huit heures.
Je m’apprête à clôturer la séance quand le directeur commercial se racle la gorge. Je déteste ça, c’est d’une vulgarité à notre niveau. Mais je me tourne pour l’écouter.
— Monsieur, je sais que les lunches sur le temps de midi sont interdits mais un nouveau prospect qui vaut des milliards nous invite ce samedi pour un golf suivi d’un barbecue au Club Atalante. Je secoue la tête.
— Pourquoi pensez-vous que la règle existe si je plie à chaque demande ?
— Mais Monsieur…
— Pas de “mais”.
Un silence.
— S’il est réellement intéressé, ce sera après le golf. À la tombée du jour. Pas avant.
Il hésite.
— S’il maintient son planning, vous me représenterez. S’il le décale en soirée, je l’honorerai de ma présence.
Je referme le dossier.
— Point.
Ce directeur commercial m’insupporte. Il essaie sans cesse de me déstabiliser en pensant que son job est plus essentiel que le mien. S’il n’était pas aussi bon, je le virerais. Heureusement, il est en fin de carrière.
— Ceci clôture la séance du conseil d’administration.
Mon assistante personnelle, Cassie, trottine derrière moi. Je sais qu’elle a déjà consigné chaque minute. Je ne lui accorde pas un regard.
Je rejoins mon bureau, referme la porte et m’y enferme.
Le silence retombe.
Je m’avachis dans mon fauteuil de cuir, croise les jambes sur le bureau.
Enfin seul.
Je me demande jusqu’où ces groupies iront. Jusqu’où elles oseront pousser le fantasme.
Un soupir m’échappe. L’espoir fait vivre. Un léger sourire étire mes lèvres.
Qui sait…
Si l’une d’elles me surprend réellement, je pourrais finir par la croquer.








