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Terriblement, ton coloc

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Résumé

Quand Tessa, 27 ans, paumée, sarcastique, récemment larguée et fauchée, emménage en catastrophe dans la seule coloc abordable de Paris, elle pensait tomber sur une étudiante en droit ou un retraité tranquille. Pas sur Levi, 30 ans, cynique, body sculpté, sourire d’abruti arrogant, et surtout... influenceur fitness. Il est maniaque, bruyant, torse nu 90 % du temps et croit que l’amour est un concept marketing. Elle est bordélique, accro au fromage fondu, et persuadée que les relations, c’est de la merde. Bref, ils se détestent. Sauf que l’univers adore les mauvaises blagues. Et quand une vidéo d’eux deux — en train de se disputer dans la cuisine, version sitcom — devient virale, leur coloc infernale se transforme en faux couple ultra suivi sur les réseaux. Entre fausses stories, vraies engueulades, attirance explosive et secrets bien planqués, Tessa va devoir choisir : garder sa fierté ou perdre la tête... pour ce parfait connard.

Genre :
Romance
Auteur :
Lara Dry
Statut :
Terminé
Chapitres :
37
Rating
5.0 3 avis
Classification par âge :
18+

Chapitre 1

Il y a des moments dans une vie où l’on sait, avec une lucidité presque insultante tant elle est claire et immédiate, que l’on est précisément en train de prendre une mauvaise décision, pas une de ces petites erreurs anodines que l’on rattrape avec un verre de vin, une nuit de sommeil ou une promesse qu’on se fait à soi-même, mais une vraie, une profonde, une de celles qui s’accrochent à la peau et laissent derrière elles ce goût amer et persistant du tu savais pourtant.

Ce moment-là, pour moi, a commencé dans une cage d’escalier parisienne qui sentait la poussière humide et le renfermé, avec une valise trop lourde pour être honnête, un téléphone bloqué à deux pour cent de batterie, et cette certitude désagréable, presque physique, que ma vie venait de se contracter brutalement jusqu’à tenir dans vingt-trois mètres carrés que je n’avais même pas encore vus.

La vérité, c’est que je ne cherchais pas réellement une colocation. Je cherchais une sortie de secours, une porte entrouverte, n’importe quoi qui ressemble vaguement à une issue.

Un mois plus tôt, j’avais encore un appartement, un canapé partagé, une routine à deux, et cette illusion confortable, soigneusement entretenue, que les choses, même bancales, finissent toujours par s’arranger quand on y met un peu de bonne volonté et suffisamment d’efforts. Puis il y avait eu ce message. Court. Propre. Presque poli. Je crois qu’on n’est plus sur la même longueur d’onde. Quatre ans de vie résumés en une phrase dépourvue de toute ponctuation émotionnelle, immédiatement suivie d’un détail pratique que je n’avais pas vu venir et qui avait tout fait basculer : le bail était à son nom, le compte commun vide, et moi, soudainement, de trop.

Je n’ai pas pleuré tout de suite. J’ai d’abord fait ce que font les gens quand le sol se dérobe sous leurs pieds, quand l’émotion est trop vaste pour être affrontée de front. J’ai calculé. Le loyer moyen à Paris. Mes économies réelles, pas celles que je m’inventais pour me rassurer. Mon découvert autorisé. Le nombre de jours pendant lesquels je pouvais encore faire semblant d’avoir une vie stable avant que la réalité ne me rattrape à coups de relances bancaires et de mails trop polis pour être bienveillants.

Le résultat était sans appel. Je ne pouvais pas rester. Je ne pouvais pas louer seule. Je ne pouvais pas me permettre d’être exigeante, difficile ou même simplement prudente. Alors j’ai cherché. De nuit. De fatigue. De panique. J’ai rafraîchi des annonces comme on gratte une plaie qui ne cicatrise pas, j’ai répondu trop vite, trop mal, trop tard, avec cette urgence maladroite de quelqu’un qui n’a plus le luxe de réfléchir.

Et puis il y avait eu celle-ci. Sans photo. Sans fioriture. Colocation. Urgence. Loyer raisonnable. Quartier correct. Un prénom. Levi. Rien d’autre. Pas même une promesse à laquelle se raccrocher.

J’ai accepté avant même de comprendre ce que je faisais, avant même de mesurer les conséquences, parce que j’ai toujours eu ce don particulier, presque inquiétant, pour me retrouver exactement là où je n’aurais jamais dû mettre les pieds.

Quatre étages sans ascenseur, quatre étages à ressasser le même constat jusqu’à l’écœurement : vingt-sept ans, larguée par texto, un compte bancaire à l’agonie, un avenir professionnel flou comme un lendemain de cuite, et cette idée brillante, vraiment brillante — accepter la seule colocation encore abordable de Paris sans poser trop de questions, parce que l’urgence a ce talent sournois pour faire taire la prudence et maquiller la panique en pragmatisme.

Arrivée devant la porte, essoufflée, moite, déjà à bout de nerfs, je m’acharne sur la serrure qui résiste avec une mauvaise volonté presque personnelle, comme si elle aussi tentait de me faire comprendre que je ferais mieux de rebrousser chemin tant qu’il est encore temps. À l’intérieur, une musique résonne. Forte. Beaucoup trop forte. Des basses lourdes et insistantes qui traversent le bois, vibrent dans la poignée, remontent le long de mes bras et viennent cogner directement dans ma poitrine.

Je soupire, lasse avant même d’avoir commencé.

C’est à ce moment précis que la porte s’ouvre. Et que ma vie bascule officiellement dans l’absurde.

Il est là, devant moi, occupant l’espace avec une indécence tranquille, comme s’il avait toujours été prévu qu’il prenne toute la place. Grand. Large d’épaules. Torse nu, évidemment — parce que bien sûr qu’il est torse nu, il n’y avait même pas de suspense. Sa peau est hâlée, ses muscles dessinés avec une précision presque insultante, comme s’il avait été conçu pour provoquer des complexes plutôt que pour cohabiter avec des êtres humains normaux. Une serviette est négligemment posée sur son épaule, un shaker serré dans sa main, des gouttes d’eau encore accrochées à ses cheveux sombres, traces évidentes d’une douche prise sans se presser.

Il me regarde sans surprise. Sans gêne. Avec cette assurance naturelle des hommes qui savent exactement à quoi ils ressemblent et qui n’ont jamais eu besoin de s’en excuser. Je reste figée une seconde de trop, coincée quelque part entre l’envie de lever les yeux au ciel, de rire nerveusement et de refermer la porte moi-même pour faire semblant que cette rencontre n’a jamais eu lieu. Et je sais déjà, sans pouvoir encore l’expliquer, que rien ne va se passer comme prévu.

— … Je me suis trompée d’appartement.

Ma voix est sèche, catégorique, comme si le fait de l’énoncer suffisait à rendre l’erreur réelle, réversible, presque élégante. Il penche légèrement la tête, m’observe de haut en bas, sans la moindre discrétion, mais sans vulgarité non plus — pire, avec une curiosité tranquille qui me donne envie de lui renverser son shaker sur la tête.

— Non, répond-il, sans hausser le ton, avec cette voix grave et posée qui n’appelle ni débat ni justification, terriblement calme justement parce qu’elle sait qu’elle a raison.

— C’est le bon.

Je recule d’un pas, plus par réflexe que par prudence, et je jette un nouveau coup d’œil au numéro vissé sur la porte, avec cette absurdité presque désespérée de quelqu’un qui espère encore qu’il ait changé pendant qu’elle ne regardait pas. 4B. Évidemment. Je relève ensuite les yeux vers lui, déjà agacée, déjà lasse, envahie par cette fatigue sourde et familière qui s’installe toujours juste avant les discussions inutiles, celles dont on connaît l’issue avant même d’avoir ouvert la bouche.

— Je cherche une colocation, dis-je enfin, en appuyant un peu trop sur chaque mot, comme si le préciser pouvait suffire à corriger la situation.

Il esquisse alors un demi-sourire, pas assez franc pour être sympathique, juste assez pour être insupportable.

— Félicitations, lâche-t-il tranquillement. Tu l’as trouvée.

Je le fixe longuement, sans ciller, cherchant le moindre indice d’une blague, d’un éclat de second degré, n’importe quoi qui viendrait contredire l’évidence. Mais non. Il est sérieux. Beaucoup trop.

— Attends… dis-je enfin, la voix un peu plus lente, comme si parler trop vite risquait de rendre la situation encore plus réelle. Tu es Levi ?

Son sourire s’élargit à peine, juste ce qu’il faut pour trahir l’amusement, cette satisfaction discrète de celui qui sait exactement l’effet qu’il produit.

— Ça dépend, répond-il tranquillement. Si tu es la nouvelle colocataire, alors oui, c’est bien moi. Il marque une pause, incline légèrement la tête.

— En revanche, si tu es une fan un peu perdue qui a remonté tout l’immeuble pour me stalker, alors absolument pas.

Je serre la mâchoire, sentant l’agacement grimper d’un cran, vif et immédiat.

— Je suis Tessa, dis-je sèchement. Et crois-moi, je préférerais vendre un rein sur le marché noir plutôt que d’être ta fan.

Son rire éclate aussitôt. Bref, bas, sans retenue aucune. Un rire parfaitement assumé, comme s’il savourait déjà l’échange.

— On va bien s’entendre.

C’est probablement la phrase la plus inquiétante qu’il aurait pu prononcer.

Je passe devant lui sans demander la permission, traînant ma valise dans l’entrée. L’appartement est lumineux, presque trop. Impeccablement rangé. Chaque chose à sa place, chaque surface nette, lisse, organisée. Ça sent le produit ménager et quelque chose de vaguement sucré — noix de coco, peut-être — une odeur qui n’a rien à faire dans un espace censé être partagé.

— Tu vis seul ici ? demandé-je enfin, méfiante, les bras croisés comme une barrière dérisoire entre lui et moi.

— Jusqu’à maintenant, oui, répond-il sans la moindre hésitation.

— Et tu te promènes toujours à moitié nu ? insisté-je, le regard glissant malgré moi sur son torse avant que je ne le force à remonter vers son visage.

— Seulement quand je suis chez moi.

Il marque une pause, calculée, savoure l’instant une fraction de seconde de trop, puis ajoute avec une satisfaction parfaitement assumée :

— Enfin… chez nous, maintenant.

Je ferme les yeux, juste une seconde, le temps de reprendre le contrôle, de respirer lentement, d’inspirer profondément comme on le fait avant un plongeon un peu trop haut, en me répétant qu’il n’y a aucune raison de paniquer, aucune urgence réelle à céder à l’envie très concrète de l’étrangler à mains nues avant même d’avoir posé ma valise..

— Dis-moi que tu n’es pas influenceur, murmuré-je, déjà résignée à la réponse.

Il ricane aussitôt, un son bref et moqueur, comme si la question était délicieusement naïve.

— Trop tard.

Je rouvre les yeux, le fixant droit dans les siens.

— Putain.

— Fitness, précise-t-il tranquillement. Motivation, discipline, mindset. Rien de toxique, promis.

— Tu veux dire obsession maladive, narcissisme assumé et selfies torse nu devant un miroir sale à trois heures du matin ?

Son sourire s’étire encore, insolent, absolument pas offensé.

— Tu veux dire succès, réplique-t-il sans se démonter, avec ce calme agaçant de ceux qui n’ont jamais eu besoin de se justifier.

Je le déteste instantanément. Pas progressivement. Pas raisonnablement. Non. Une aversion nette, immédiate, presque physique.

Je pose ma valise près du canapé, déjà lucide, déjà résignée à l’idée que cet endroit trop propre, trop ordonné, trop maîtrisé va inévitablement devenir un champ de bataille. Mon champ de bataille.

— Très bien, dis-je en me tournant vers lui. Règles de base, alors. Je mange du fromage. Beaucoup. Je fais du bruit sans m’excuser. Je déteste parler à voix basse et je ne crois pas à l’amour, ni à ses déclinaisons modernes.

— Parfait, répond-il sans hésiter. Moi, je prépare mes repas le dimanche, pour la semaine entière, je me lève à cinq heures tous les matins, et je pense que l’amour est avant tout un concept marketing bien emballé.

Nos regards se croisent, s’accrochent une seconde de trop. Quelque chose claque dans l’air, sec, électrique. Pas de l’attirance. Surtout pas. Plutôt cette reconnaissance immédiate et dérangeante du danger.

— Ça va être un enfer, dis-je calmement.

— Absolument.

Il me tend la main, sûr de lui, presque cérémonieux.

— Bienvenue chez toi, Tessa.

Je fixe sa paume ouverte une seconde de trop, puis je cède. Mes doigts se referment sur les siens, fermement, sans hésitation apparente. Sa peau est chaude. Sa prise, stable. Quelque chose se produit alors. Bref. Subtil. Une sensation étrange qui remonte le long de mon bras, pas agréable, pas désagréable non plus — juste déroutante. Comme un déséquilibre. Un avertissement silencieux que je choisis d’ignorer. Je lâche sa main aussitôt. Et je sais déjà que je vais le regretter.

Je traîne ma valise plus loin dans l’appartement, sans savoir encore où je vais dormir, ni à quoi ressemble la chambre que j’ai acceptée sans la voir, avec la certitude que je n’ai plus vraiment le luxe de faire demi-tour, quand Levi referme la porte à clé et baisse enfin le volume de la musique, comme si le simple fait de m’avoir laissée entrer suffisait à officialiser ma présence.

— Tu veux voir l’appart ? propose-t-il, d’un ton neutre, presque professionnel.

Je hoche la tête, parce que refuser serait absurde. Parce que j’ai déjà signé mentalement quelque chose qui ressemble beaucoup à une capitulation.

Il commence par la cuisine. Elle est impeccable. Le plan de travail est vide, l’évier sec, les placards alignés avec une précision militaire. Les bocaux sont étiquetés. Les épices classées par ordre alphabétique. Il n’y a pas une miette, pas une trace, pas un objet inutile. Rien qui dépasse. Rien qui vive.

— Wow, lâché-je malgré moi. On dirait une cuisine témoin.

— J’aime quand c’est fonctionnel, répond-il simplement.

Fonctionnel. Le mot est lâché comme une évidence, alors que moi, je n’ai jamais été fonctionnelle de toute ma vie.

Le salon est dans la continuité. Un canapé clair, sans coussin superflu. Une table basse en verre. Une plante verte manifestement en excellente santé — probablement nourrie, hydratée, aimée selon un planning précis. Pas de livres. Pas de bibelots. Pas de souvenirs visibles. Juste un écran plat immense, fixé au mur comme un autel moderne.

— Tu regardes des films ? demandé-je, plus pour meubler que par réelle curiosité.

— Peu.

Il réfléchit.

— Des documentaires, parfois.

La salle de bain est tout aussi irréprochable que le reste de l’appartement. Trop, même. Les serviettes sont pliées avec une précision presque maniaque, alignées au millimètre près, comme si quelqu’un avait pris le temps de vérifier leur angle avant de quitter la pièce. Les produits sont rangés par taille, par couleur, par fonction peut-être, tous parfaitement à leur place. Pas une trace d’eau sur le lavabo. Pas un cheveu dans le siphon. Rien qui dépasse. Rien qui vive.

Je m’y vois déjà laisser des traces. Une serviette mal reposée. Une goutte oubliée sur le miroir. Un flacon déplacé de quelques centimètres. Déranger quelque chose. Déranger quelqu’un. Exister de travers, simplement.

Et là, ça me frappe.

Je commence à comprendre. Levi ne vit pas ici. Il ne fait pas qu’y passer, ni même y habiter. Il contrôle l’espace. Chaque pièce, chaque surface, chaque détail semble soumis à une logique qui n’admet ni l’imprévu ni le désordre. Comme si l’appartement était une extension de lui-même. Comme s’il n’y avait de place que pour ce qu’il décide.

Et soudain, je ne sais plus très bien si je viens d’emménager… ou d’entrer sur un territoire.

— Et ma chambre ? demandé-je enfin, après un instant de trop, comme si retarder la question pouvait en changer la réponse.

Il hésite. Une fraction de seconde à peine. Juste assez pour que je la voie, pour que quelque chose s’allume derrière mes côtes.

— Par là.

Le couloir est étroit, blanc, silencieux, presque clinique. Deux portes seulement, face à face, comme un choix qui n’en est pas vraiment un. Il ouvre la première.

— La mienne.

Je jette un coup d’œil rapide, sans m’attarder, mais tout est immédiatement lisible. Le lit est parfaitement fait, les draps sombres tirés au cordeau. Les murs sont nus. Aucun cadre. Aucun objet personnel. Rien qui dépasse, rien qui raconte. Une chambre d’hôtel pensée pour durer, mais jamais pour appartenir. Un espace occupé, pas vécu.

Il referme la porte sans commentaire, comme on ferme un dossier.

Puis il ouvre la seconde.

— Et… voilà.

Je reste sur le seuil. La pièce est plus petite que je l’imaginais, plus étroite aussi, comme si elle avait été pensée après coup. Un lit simple, collé contre le mur. Un bureau étroit, fonctionnel. Une armoire fatiguée, dont les poignées ont connu de meilleurs jours. La fenêtre donne sur une cour intérieure grise, encaissée, silencieuse, parisienne jusqu’à l’os. Pas de décoration. Pas de rideaux. Une ampoule nue pend au plafond, crue, sans indulgence.

Ce n’est pas horrible. Ce n’est pas confortable non plus. C’est… suffisant.

Et c’est précisément ça qui me fait mal. Parce que ce n’est pas un choix. Ce n’est pas un refuge. C’est une solution. Une place prévue pour quelqu’un de passage. Pour quelqu’un qui ne reste pas.

Je pose ma valise au sol. Le bruit qu’elle produit en heurtant le parquet résonne plus fort que prévu, sec, définitif, comme un point final posé trop tôt dans une phrase à peine commencée.

— C’est temporaire, dis-je sans le regarder, comme si le dire à voix haute pouvait m’en convaincre moi-même.

— Tout l’est, répond-il calmement.

Sa voix ne cherche ni à rassurer ni à provoquer. Elle énonce un fait. Et je déteste qu’il ait raison.

Je m’assois sur le lit. Il grince légèrement, à peine un soupir de protestation, juste assez pour me rappeler que rien ici ne m’appartient vraiment. Que je ne fais que me poser sur un équilibre déjà trouvé, déjà figé. Une pièce rapportée dans un décor qui n’avait pas prévu de place pour moi.

— Les règles, reprend-il depuis l’embrasure de la porte, la voix posée, sans urgence. On en parlera plus tard. Chacun son espace. Chacun ses habitudes. Pas d’invités sans prévenir.

Je relève les yeux vers lui, adossé au chambranle comme s’il évaluait déjà les dégâts potentiels.

— Je n’ai pas beaucoup d’invités, dis-je simplement.

Il me regarde une seconde de trop. Une seconde qui n’a rien d’indiscret, mais qui pèse. Comme s’il comprenait. Ou comme s’il rangeait l’information quelque part, pour plus tard, dans une catégorie bien précise.

— Tant mieux, conclut-il.

Il s’apprête à partir, déjà tourné vers le couloir, puis se ravise, retenu par une pensée de dernière minute.

— Ah, et…

Il désigne la cuisine d’un léger mouvement du menton.

— Pas de fromage qui pue dans le frigo.

Je le fixe, sans cligner des yeux.

— On verra.

Son sourire apparaît alors. Pas arrogant. Pas moqueur non plus. Un sourire bref, contrôlé, presque stratégique.

Et pour la première fois, je me demande lequel de nous deux cédera en premier.

La porte se referme doucement derrière lui. Je reste immobile quelques secondes, les yeux plantés dans ce plafond trop blanc, trop lisse, comme s’il pouvait me donner une réponse que je n’ai pas envie d’entendre. L’air est sec. La pièce est silencieuse. Et soudain, un détail tout à fait trivial s’impose à moi avec une urgence presque grotesque : j’ai soif.

Une vraie soif. Celle qui gratte la gorge, qui colle la langue au palais, qui vous rappelle brutalement que vous n’avez rien bu depuis des heures parce que votre vie était occupée à s’effondrer.

Je me redresse avec un soupir, enlève enfin mes chaussures, puis me relève en traînant les pieds jusqu’à la porte. J’hésite une fraction de seconde avant de l’ouvrir — réflexe absurde, comme si je m’apprêtais à entrer dans le territoire d’un animal sauvage — puis je sors dans le couloir.

La musique est plus basse maintenant. Une rythmique sourde, lointaine. Levi est dans la cuisine, évidemment. Où pourrait-il être d’autre. Il a remis un t-shirt — mince consolation — et verse de l’eau dans un verre avec la précision méticuleuse d’un rituel.

— Il y a de l’eau quelque part ? demandé-je.

Il lève les yeux vers moi, puis vers le verre qu’il tient.

— Tu veux celle-ci ou celle du robinet ?

— Je ne suis pas difficile.

Il me tend le verre. Nos doigts se frôlent brièvement, et je sens, contre ma peau encore un peu moite, la chaleur tranquille de la sienne. Je détourne les yeux en buvant, trop vite, comme si je cherchais à effacer ce minuscule contact.

— Fais attention, dit-il. Tu vas t’étouffer.

— Ce serait une façon élégante de mourir, répliqué-je. Dans une cuisine immaculée, chez un influenceur torse nu.

Il esquisse un sourire.

Je vide le verre, puis le repose sur le plan de travail. Il le reprend aussitôt pour le rincer, déjà en train de remettre les choses à leur place, comme si mon passage avait laissé une empreinte qu’il fallait immédiatement effacer.

— Puisqu’on est là, ajoute-t-il, autant poser quelques règles.

Je me tourne vers lui, un sourcil levé.

— Je t’écoute, ô grand chef de la colocation.

— Premièrement, commence-t-il sans se laisser distraire, la cuisine est une zone neutre. Chacun nettoie ce qu’il utilise. Tout de suite. Pas plus tard. Pas demain.

— Tu vas adorer mes habitudes, murmuré-je.

— Deuxièmement, poursuit-il, le frigo est organisé. Les étagères ont un sens. Ne les dérange pas.

— Le chaos est mon langage préféré.

— Je ne parle pas cette langue.

Je croise les bras.

— Continue, que je sache jusqu’où va la dictature.

— Le silence entre vingt-trois heures et six heures. Pas de musique, pas de téléphone en haut-parleur, pas d’invités qui pensent être chez eux.

— Et si j’ai une crise existentielle à trois heures du matin ?

— Tu la fais en chuchotant.

Je laisse échapper un rire bref, sec.

— D’autres joyeusetés ?

— Oui.

Il me regarde enfin vraiment.

— Chacun sa vie. Pas de questions inutiles. Pas d’intrusion. Pas de drama.

— Dommage, dis-je. J’avais prévu un effondrement émotionnel hebdomadaire.

— Garde-le pour ta chambre.

Je l’observe. Derrière le ton calme, les règles nettes, il y a quelque chose de plus rigide, de plus fermé. Comme si l’ordre était la seule chose qui l’empêchait de se fissurer.

— Et moi, j’ai des règles ? demandé-je.

— Je t’en prie.

— Ne touche pas à mon fromage. Ne critique pas mon bordel. Et ne crois pas que parce que tu as des abdos, tu as le droit de régenter l’air que je respire.

Il sourit, lentement.

— On dirait que la guerre est déclarée.

— Elle l’était dès la porte d’entrée.

Un silence s’installe, pas hostile, mais chargé. Je prends mon verre, le tiens un instant contre ma poitrine comme un bouclier ridicule.

— Je retourne m’installer, dis-je. Avant que tu ne m’imposes un couvre-feu.

— Bonne nuit, Tessa.

— Ne t’y habitue pas.

J’opère un demi-tour vers le couloir, avec cette sensation étrange que quelque chose vient de se mettre en place, quelque chose de fragile et dangereux à la fois.

Derrière moi, la musique reprend doucement. Et je sais, avec une certitude désagréable, que ces règles, ces murs invisibles, cette distance soigneusement tracée entre nous, ne tiendront pas longtemps.

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Bien écrit

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Super personnage

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Dialogues forts

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Dialogues forts

author

alors.....auteur.....tu sais dans la vie....il ne faut pas chercher A DONNÉ DES CRISES CARDIAQUES À TES LECTEURS !!!! J’AI TROP TROP TROP 😍 AIMÉ DEJA LE PREMIER CHAPITRE !!!! TU VOIS MES COMMENTAIRES ?!?! PRÉPARE TOI A ETRE BOMBARDER !!!

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