PARTIE UN - TERREUR

C’était un mélange de sensations des plus désagréables. Les mêmes que lorsque l’on avait avalé de travers ou qu’un morceau était resté coincé au fond de la gorge. Dans les deux cas, une soif inconnue et indescriptible l’avait assailli.
Juste sa bouche pâteuse et ses lèvres fanaient. Une sécheresse qui mettait tous ses sens en alerte, laissant croire à son esprit qu’il allait succomber.
C’était chaud. Explosif. C’était même sans doute ce qui allait se produire. Il allait finir par détoner dans la foule. Après tout, la chaleur ne faisait qu’augmenter. Dès qu’il atteignait un palier, le cœur persuadé que ça ne pouvait être pire, l’escalade reprenait et son corps s’immolait. Alors, il buvait une gorgée de plus et s’éventait avec sa main. Rien ne changeait, ça grimpait pendant qu’il dégringolait, sa conscience s’effritant peu à peu.
Il pouvait boire toute l’eau du bar ou plonger le crâne dans un bac à glaçon, cela n’aiderait pas sa situation. Ce n’était pas ce dont il avait besoin.
Oui, quelque chose n’allait vraiment pas. Au début, il tentait de comprendre les choses. Rester calme en fixant son verre, faisant le tri dans son esprit. Puis il se rendit compte que cela devenait difficile de formuler des pensées cohérentes, que tout commençait à s’embrouiller. Une seule idée semblait claire à présent : il était en danger !
Plongé dans ses douloureuses réflexions, il cligna des yeux et tenta de reprendre pied. Depuis tout ce temps, ses yeux bleu carcan fixaient son Malibu-ananas,l’évident coupable, du moins en partie… Merde ! On y avait certainement mis quelque chose. Il ne savait pas quoi, ni ce que c’était censé provoquer, mais il devait se tirer de là !
Sa respiration devint foutrement douloureuse, rendant sa bouche encore plus sirupeuse. Il s’approcha pour tenter de demander de l’aide au barman, mais rien ne se passa comme il l’aurait voulu. Il bégaya et ne parvint même pas à articuler le mot « taxi » qui aurait pu le sauver. D’ailleurs, il ne se souvenait même plus comment le dire dans ce pays. Il commença à paniquer, frustré de ne pas réussir à faire obéir son corps. Paumé, à demi conscient, il eut envie de se fracasser la tête contre le bar pour essayer de se reprendre. Autour de lui, tout était trop bruyant, trop coloré, presque écœurant. Sans mentionner la température qui continuait de s’élever. Quoi qu’il se passe, il ne pouvait définitivement pas rester ici.
— Je ne comprends pas ce que vous voulez, monsieur.
L’homme se pencha un peu pour tenter de mieux entendre ce qu’il n’arrivait pas à dire. Mais soudain, la théorie éclata : et si c’était lui ? On avait mis un truc dans son Malibu. Il avait encore le goût de l’ananas flétri qui lui collait à la langue. Et si c’était ce mec ? Il ne connaissait pas le barman et, putain, il n’y avait aucune raison pour qu’il fasse un truc pareil. Mais ce n’était pas le moment de réfléchir à ça de toute façon. Le coupable était autour de lui. L’idée fit son chemin, rendant ce fait bien trop réel et effrayant, et l’angoisse commença à prendre le dessus. La seule chose qu’il réussit à faire fut de lancer un regard pitoyable au barman. Un coup d’œil rempli de « pourquoi, mec ? On s’connaît même pas », auquel il n’aurait sans doute jamais de réponse.
— Ah, tu étais là ! Ça va ?
Phéromones.
Un arôme presque réconfortant, mais qui devint très vite entêtant. Trop présent. L’homme qui venait de crier pour se faire entendre le rejoignit au bar et passa un bras sur ses épaules. Comme de vieux amis. Pourtant, il ne le connaissait pas ! Son visage ne lui disait absolument rien, encore moins ce maudit parfum. Il était... beau peut-être ? Difficile à dire, mais ce qui attirait l’œil chez lui était sans doute le tatouage sur son cou. Un emblème si étrange, il s’en serait souvenu. Par contre, il le comprit immédiatement : c’était un Alpha ! Un Alpha qui le rapprocha soudainement de lui, comme si, en réalité, ils étaient bien plus que des amis…
— Je crois que votre ami a trop bu.
— Oui, baby ne tient pas l’alcool. J’aurais dû mieux le surveiller ! Je vais le ramener, merci.
Le barman n’était pas coupable, mais une aide potentielle.
— S’iou… plaît…
Il essaya vraiment de tendre la main sur le comptoir pour attraper quelque chose. N’importe quoi aurait fait l’affaire ; il s’en serait même servi pour le jeter sur lui. Mais rien. Les phéromones de l’Alpha se firent plus fortes et son cœur réagit en tambourinant plus violemment. Il ne comprenait pas pourquoi son corps réagissait si férocement à cet homme, du moins de cette façon. L’Alpha l’entrainait vers la sortie et plus ils approchaient, plus la terreur bouillonnait. Mais il n’y avait pas que ça, d’un autre côté, son corps le réclamait...
Ce n’était pas le premier Alpha qu’il rencontrait ni les premières phéromones qu’il sentait. Au contraire même, Alex l’avait même baigné dans les siennes durant toutes ces années. Ce n’était pas censé faire ça.
Cette drogue…
— Non…
Ce fut si faible qu’il était évident que personne, pas même l’imposteur, ne l’avait entendu. Il n’arrivait à rien, sinon à suivre le chemin que l’autre traçait pour lui. Il ne savait pas ce qui allait lui arriver. Pas à pas, il marchait vers une destination dont il ne ressortirait pas indemne.
Les idées se brouillèrent encore davantage lorsque le froid du début d’hiver lui claqua le visage. Malgré tout, il brulait toujours un peu plus. Et les phéromones n’aidaient pas. La rue était noire de monde ; il fallait dire que c’était l’Happy Hour. C’était pour ça qu’il était là…
Il voulait juste prendre un verre. Oser. Lui qui avait gagné six mois de liberté s’était préparé une ”to do list" digne de ce nom. Aller boire un verre en faisait partie ! Il s’était donc glissé hors de sa chambre de dortoir, comme le faisaient très fréquemment les autres étudiants, et s’était aventuré dans les rues de Séoul. Ce n’était pas interdit en réalité, mais il savait qu’Alex s’était assuré d’engager certains camarades pour garder un œil sur lui. Il préférait donc s’assurer de rayer ça de sa liste sans avoir à en référer plus tard à son plus vieil ami. Peut-être aurait-il du cependant... S’il n’avait pas été seul, sans doute que rien de tout cela ne se serait produit. Les larmes coulèrent et il ne s’en rendit compte que bien après le début du déluge. La peur lui glaçait le sang tandis que la tension infernale continuait de lui faire perdre la tête.
— Ne t’inquiète pas, baby, je vais bien m’occuper de toi pendant tes chaleurs…
Alors c’était donc ça ? Il était en chaleur ? Pas des chaleurs normales, c’était certain, il n’avait jamais perdu le contrôle de la sorte. Ses propres phéromones jaillissaient hors de lui, laissant son odeur partout où il passait. Il semblait même capable de repérer tous les Alpha aux alentours, les percevant via leurs glandes qui répondaient malgré eux à sa propre odeur. Ce n’était pas censé être comme ça ! Tout comme les phéromones de l’Alpha, son odeur ne devait pas être aussi… puissante !
— Putain, ton odeur, c’est pas une blague. J’ai du mal à me retenir ! On va vraiment bien s’entendre.
— Non…
— Je sais que t’en peux plus. Sois patient, c’est pas très loin.
Ça sonnait si creux. Essayait-il de le rassurer alors qu’il était littéralement en train de l’emmener en enfer ? Les phéromones de l’Alpha se firent plus denses, comme pour l’encourager à tenir, mais l’effet fut tout l’inverse. Comme un coup de poing, la conviction que sa seule chance était bel et bien de fuir, là, maintenant. Il le fallait absolument. Ce gars-là… Il devait le semer.
— Non !
Cette fois, la vigueur était là et il n’attendit aucune réponse de la part de l’autre. Ce malade ne devait pas l’approcher.
L’odeur insolente le ralentissait, mais il y parvint. Prenant l’Alpha par surprise, il se dégagea d’un coup sec et se mit à courir comme un dératé. Personne ne sembla réagir autour de lui, le voyant courir comme si tout était parfaitement normal. Mais ce n’était pas grave ; ce n’était pas les autres, son objectif. Il voulait mettre le plus de distance possible entre lui et l’autre. Loin de ce cinglé d’Alpha. Ou des autres d’ailleurs.
Il fila si vite qu’il fut incapable de savoir si ce gars le suivait ou non. Son téléphone et son portefeuille étaient toujours dans sa poche ; il avait de la chance. La ville lui était encore un peu inconnue, mais il savait qu’il y avait un hôtel non loin. Ils passaient devant régulièrement lorsqu’ils allaient manger le midi. S’il le pouvait, il prendrait une chambre et attendrait sagement d’avoir les idées plus claires pour réfléchir à ce qu’il devait faire. Il maitrisait bien la langue locale, mais son état lui ferait perdre le fil d’une conversation en moins de deux. Quoi qu’il en soit, il devait se mettre en sécurité pour raisonner. Après tout, il avait de la chance : le froid s’était fait son allié, même si sa conscience continuait de lentement diminuer, l’hiver avait nettement ralenti le phénomène. Ça et le fait de s’être suffisamment éloigné des hormones de l’autre. A contrario, il était presque sûr de ne pas tenir s’il le rattrapait. L’odeur était un tout bien trop lourd pour lui.
À la hâte, il tourna dans une ruelle. C’était un raccourci, il le savait. La lumière de la rue disparut et il se sentit complètement à la merci de son assaillant. Il devait tenir le coup, juste après ça, il serait à deux pas de son but. Les larmes lui bousillaient toujours la vue, mais l’angoisse dominait. Impossible de se retenir, il se frotta les yeux avec sa manche et jeta un coup d’œil derrière lui.
Rien… Il faisait trop noir ! Il devait pourtant être là…
Son corps ne suivait pas l’urgence de la situation. Il pouvait supplier ses jambes aussi fort qu’il le voulait, aucune d’elles n’arrivait à accélérer. Même lorsqu’un son résonna à travers son souffle erratique, il n’allait pas plus vite. Cependant cela restait une confirmation. Il y avait définitivement quelqu’un derrière lui.
Puis il déboucha enfin dans une autre rue, bien plus calme. Une allée bordée de hauts gratte-ciel, principalement des bureaux. Il était bien trop tard pour qu’il y ait encore du monde… Trop calme ! Mais au coin de cette rue, il y avait sa cible. Juste là droit devant lui… Une fois de plus, il regarda derrière et remarqua effectivement un gars.
Grand.
Peut-être ?
À quoi ressemblait l’autre déjà ? Il n’en savait foutrement rien. Tout était trop flou, c’était dingue ! Sa gorge était en feu et il tenta d’accélérer. Il ne devait surtout pas replonger dans ses phéromones, ses glandes écumaient déjà. Il ne savait pas si c’était ce connard qui le traquait ou non, mais il n’allait pas attendre pour le découvrir. Chaque pas lui coûtait une énergie folle, mais il continua. Il allait y arriver, bordel, il le fallait !
Il jeta un nouveau coup d’œil, voulant s’assurer de la position de l’homme suspect. Mais il n’eut pas le temps de vérifier qu’il percuta quelqu’un d’autre.
— Hey !
Coupé dans son élan, il eut l’impression qu’il ne pourrait plus faire un pas. Sa respiration hachée l’empêchait de réfléchir correctement. Il se tendit pour regarder l’homme qu’il avait percuté et son cœur vacilla. Ce n’était pas lui. C’était sûr ! Il n’avait rien à voir avec le malade à l’épée tatouée...
- Il faut que vous… m’aidiez ! Par pitié, j’ai…
Il déglutit difficilement. Les idées étaient là, il arrivait à les voir dans son esprit, mais pas à les formuler. Du moins pas totalement. Sa bouche semblait cracher ses poumons, c’était tout ce qu’il réussissait à faire. À nouveau, il sentit une vague de panique lui tordre les entrailles, accentuée par l’air franchement revêche de l’homme qui le fixait en silence. Mais il fallait qu’il s’explique !
Pour ça, il devait se calmer et reprendre le contrôle de son cœur affolé et réanimer ses poumons trépassés. Ses jambes ne le tenaient qu’à moitié, mais, de toute façon, tout tanguait depuis un moment autour de lui. Alors, il ne lâcha pas prise, accentuant sans doute la méfiance chez l’autre homme. Mais il serait son sauveur s’il parvenait à lui faire comprendre la situation. C’était pour ça s’accrocha plus fort à lui, son espoir. Les idées vagabondaient toujours dans sa tête et il tentait de les remettre dans l’ordre tandis qu’il maitrisait son souffle. Il y arriverait s’il pouvait avoir l’esprit plus clair, donc, le nez dans son écharpe, il prit une grande bouffée d’air…
C’était aussi à ce moment-là qu’Amaury dérailla complètement…