Personnaliser la lisibilité
Aa

L'Antre D'Eux - La Milice Grise

Tous droits réservés ©

Résumé

Tome 3 L’Antre d’Eux raconte la vie d’un bar discret, niché dans les vieux quartiers, où les êtres magiques viennent enfin respirer loin du regard des humains ordinaires. Lycans, nains, chasseurs, traqueurs, Ylvariens et autres habitués s’y croisent, s’y reconnaissent, s’y attachent.

Genre :
Fantasy
Auteur :
PhileasPhi
Statut :
En cours
Chapitres :
8
Rating
n/a
Classification par âge :
18+

Du sang sur le trottoir

Les travaux avaient une odeur particulière. Pas seulement celle du plâtre, de la poussière et du bois qu’on déplace trop souvent d’un coin à l’autre en prétendant que cela s’appelle avancer. Il y avait autre chose. Une odeur de décision à moitié prise, de fatigue utile, de lieux qui n’étaient plus tout à fait vides mais pas encore assez vivants pour cesser de se défendre.

Sohar se tenait au milieu de l’étage, les mains sur les hanches, et regardait le mur comme si le mur avait personnellement décidé de lui compliquer l’existence. Ce qui n’était pas impossible. L’étage avait ce genre de caractère.

Depuis plusieurs jours, ils avaient commencé à le vider, nettoyer, mesurer, condamner puis dé-condamner dans la même heure selon l’état de leurs nerfs. Rien n’était simple. Les fenêtres fermaient mal. Le sol penchait par endroits avec une discrétion de traître. Un câble ancien pendait encore près du couloir, bien que Nathanaël ait affirmé deux fois qu’il ne présentait “probablement plus aucun danger immédiat”, ce qui n’avait rassuré personne. Le crépi du mur nord tombait en plaques dès qu’on le regardait trop franchement. Et la salle de bain, minuscule, carrelée d’un blanc ancien qui avait depuis longtemps renoncé à l’être vraiment, sentait l’humidité, le savon et la réparation provisoire.

Mais Mina y vivait déjà un peu. C’était cela, surtout, qui changeait tout. Une brosse à dents dans un verre ébréché près du lavabo. Deux flacons de shampoing posés sur le rebord de la baignoire trop courte. Une serviette à motifs orange, rouge, rose et violet, suspendue à un crochet qui n’avait jamais été prévu pour supporter autant d’optimisme textile. Des vêtements pliés dans une caisse ouverte près du mur. D’autres, moins pliés, sur le dossier d’une chaise. Un foulard pendu à la poignée de la fenêtre. Trois paires de chaussures sous un portant métallique. Un carnet abandonné sur une commode récupérée. Un matelas bas contre la cloison, couvert d’un drap propre mais froissé, avec une couverture roulée au pied et deux coussins qui ne s’accordaient avec rien, sauf avec Mina.

Elle avait commencé à s’installer avant que le lieu soit prêt. Évidemment.

Sohar regarda le matelas, puis le mur au-dessus, où Mina avait accroché une petite guirlande de papier malgré l’interdiction presque solennelle qu’il avait prononcée deux jours plus tôt. Rien sur les murs tant qu’ils n’avaient pas été nettoyés, grattés et repeints.

-Je vois la guirlande, dit-il.

Mina, accroupie devant un carton plein de livres, ne leva même pas la tête.

-Quelle guirlande ?

-Celle sur le mur.

-Aucune idée de quoi tu parles.

Elle tira trois livres du carton, les posa sur la commode, recula d’un pas pour juger l’effet, puis les déplaça de six centimètres.

-C’est provisoire, ajouta-t-elle.

-Non.

-On peut l’enlever en deux secondes.

Sohar ne répondit pas. Il s’approcha du mur, attrapa un morceau de crépi mort du bout des doigts et le fit tomber dans sa paume. Mina suivit le geste avec une grimace.

-C’est charmant, non ? On dirait que l’appartement m’offre spontanément des confettis.

-On dirait surtout qu’il faut gratter tout le mur.

-Tu vois toujours le côté ennuyant des choses.

Plus loin, dans la salle de bain, Borik jura avec une profondeur telle qu’on aurait pu croire qu’il venait de découvrir une malédiction ancienne sous le siphon.

-Tout va bien ? demanda Mina.

-Non, répondit le nain.

-C’est grave ?

-Ça dépend. Vous tenez beaucoup à l’idée que l’eau coule dans le tuyau plutôt qu’à travers le sol ?

Sohar ferma les yeux une seconde.

-Borik.

-Je répare, je répare.

On entendit un bruit de métal, un coup sec, puis un nouveau juron plus court. Mina se pencha vers Sohar.

-Tu sais, je commence à penser que son passé de plombier est peut-être une légende qu’il a inventée pour avoir le droit de râler dans ma salle de bain.

-Il sait ce qu’il fait.

-Il a menacé le lavabo de l’abattre avec une masse en lithorite.

-C’est bon signe. Il l’a juste menacé.

Elle sourit, mais le sourire ne dura pas complètement. Sohar le vit. Depuis que l’idée de l’étage était devenue réelle, Mina avait changé de façon presque imperceptible. Elle parlait toujours trop, bougeait toujours trop, emplissait toujours les pièces comme si le silence était une offense personnelle. Mais il y avait dans ses gestes une attention nouvelle. Une manière de toucher les murs, les cartons, le matelas, les vêtements, comme si elle n’osait pas encore croire que tout cela pourrait former une vraie place.

Sa place.

Sohar n’aimait pas ce que cela lui faisait. Ce mélange de soulagement, d’inquiétude, de calculs et d’instinct ancien. Sa sœur au-dessus du bar. Sa sœur plus proche. Sa sœur moins seule. Sa sœur dans un bâtiment qu’il savait mal isolé, plein de fuites potentielles, de câbles suspects et de fenêtres qui n’auraient pas arrêté une personne vraiment décidée à entrer. Il prit une inspiration lente.

-Le verrou de la porte de l’étage sera changé.

Mina tourna vers lui un regard méfiant.

-C’était dans la liste ?

-C’est maintenant dans la liste.

-Elle est de plus en plus inquiétante, cette liste.

Sohar se détourna pour reprendre une caisse vide. Nathanaël apparut sur le palier au même moment, une sacoche à l’épaule et un carnet à la main. Il observa la pièce, la guirlande, le crépi, Mina, puis Sohar.

-Il n’y a pas que la liste qui devienne inquiétante. Plus je regarde ce qu’il reste à faire et plus je me dis qu’on aura pas terminé avant la prochaine fête des moissons.

-C’était la semaine dernière.

-C’est bien ce que je dis.

Mina leva les bras.

-Vous êtes tous d’un soutien magnifique. J’ai hâte d’habiter au-dessus de cette bienveillance.

Nathanaël posa son carnet sur la commode.

-J’ai regardé les fournisseurs. Pour les fenêtres, si on ne change pas tout d’un coup, on peut commencer par celle-ci et celle de la salle de bain.

-Celle de la salle de bain ferme encore, dit Mina.

-Elle ferme. Elle ne convainc personne.

Sohar hocha la tête et ramassa une pile de chaises cassées près du mur. Elles avaient été stockées là depuis trop longtemps, vestiges de l’ouverture, de la première organisation du bar, des promesses absurdes qu’on se fait quand on croit qu’un meuble bancal finira par servir. Il les porta jusqu’au couloir.

-On descend ça.

-Maintenant ? demanda Mina.

-Oui.

-On ouvre dans moins d’une heure.

-Justement.

Elle le suivit avec deux cartons vides dans les bras. Nathanaël prit le carnet, le cala sous son bras, et souleva une lampe morte comme s’il prenait par le cou une petite bête particulièrement décevante.

-Celle-là, on la garde ? demanda-t-il.

-Non, dit Sohar.

-Oui, dit Mina.

Sohar s’arrêta.

-Pourquoi ?

-Parce que je peux peut-être en faire quelque chose.

-Elle est morte.

-Beaucoup de choses mortes ont du potentiel décoratif.

Borik sortit de la salle de bain, les manches retroussées, une tache sombre sur le poignet et l’air satisfait des gens qui viennent de gagner une dispute contre un tuyau.

-Je confirme. J’en connais plusieurs qui tiennent des tavernes.

Mina rit. Nathanaël soupira. Sohar descendit les chaises.

Le bar, en bas, était encore fermé. Les lampes principales n’étaient pas allumées. La salle gardait cette nudité du jour où les tables n’avaient pas encore reçu les bras, les verres, les voix, les fatigues des clients. L’Antre d’Eux paraissait presque petit dans cette lumière. Presque raisonnable. Quelques tables, un comptoir sombre, des banquettes, la porte, la vitre, le couloir vers l’arrière. Sohar savait que cette impression mentait. Rien n’était raisonnable ici.

Il posa les chaises cassées dans la réserve et remonta une dernière fois. Mina était revenue près de son matelas. Elle dépliait une couverture pour mieux la plier. Mauvais signe. Nathanaël vérifiait la fenêtre. Borik, lui, se lavait les mains dans la salle de bain en marmonnant que l’eau coulait maintenant d’une couleur acceptable.

Sohar regarda l’ensemble. Le matelas. Les vêtements. La brosse à dents. Le carnet. La serviette. La guirlande. Mina avait commencé à vivre ici avant que le lieu soit prêt. Peut-être parce qu’aucun lieu n’existait jamais vraiment avant que quelqu’un y apporte sa fatigue et ses affaires.

-On arrête pour aujourd’hui, dit-il.

Mina releva la tête.

-Déjà ?

-On ouvre.

-Ah oui. Ce détail commercial.

Elle reposa un pull en boule sur la chaise.

-Je rangerai ça plus tard.

-Tu dis ça depuis trois jours.

-Et pourtant l’espoir demeure.

Sohar ne répondit pas. Il quitta la pièce, puis s’arrêta sur le seuil. Il regarda l’espace derrière elle, ce lieu encore imparfait qui portait déjà sa trace. Elle le fixa une seconde, puis son visage s’adoucit.

-Merci, Sohar.

Il hocha la tête et descendit.

Une heure plus tard, L’Antre d’Eux avait repris sa voix. Pas une voix bruyante. Pas encore. Le début de soirée était calme, un peu froid, avec cette pluie fine dehors qui rendait les vieux quartiers plus étroits qu’à l’ordinaire. Les premiers habitués s’étaient installés sans hâte. Lucie avait pris une table près du mur avec un petit sac de boulangerie qu’elle refusait d’ouvrir tant que Mina ne promettait pas de juger “avec sérieux”.

Lucas était là aussi, à sa table habituelle près du mur. Les premiers soirs, Sohar l’avait surtout vu comme le jeune lycan tendu, celui qui regardait trop ses propres mains et choisissait toujours une place d’où il pouvait voir la porte sans être trop vu. Depuis, le prénom s’était imposé. Lucas. Pas encore un habitué tout à fait calme, pas encore un homme qu’on pouvait dire apaisé, mais un visage du lieu désormais. Il revenait depuis l’ouverture, assez souvent pour que Mina sache quand lui apporter de l’eau avant la première commande, assez longtemps pour que Nathanaël reconnaisse ses mauvaises soirées avant qu’elles ne touchent sa voix. Sohar, lui, avait appris à lire dans ses épaules les jours où le loup était plus proche de la peau que d’habitude.

Deux chasseurs discutaient près du comptoir. Un couple d’ordinaires s’était assis à une table proche de la vitre, probablement sans savoir que quatre-vingt-dix pourcents des gens présents auraient pu rendre leur soirée beaucoup plus étrange qu’ils ne l’avaient prévu.

Borik avait retrouvé sa place. Sa vraie place. Pas la table du matin près du comptoir, pas la salle de bain qu’il venait de brutaliser au nom de la plomberie, mais sa table du soir, à mi-distance entre la porte et le fond. Son verre était posé un peu à droite du centre. Son manteau pendait désormais dans le couloir de l’arrière, preuve que certaines victoires prenaient parfois la forme d’un crochet utilisé sans commentaire.

Nathanaël servait derrière le comptoir. Mina circulait avec un éclat un peu plus vif que d’habitude, celui qu’elle prenait quand elle était fatiguée mais décidée à faire croire à la salle qu’elle venait d’inventer l’énergie. Sohar suivait ses lignes ordinaires. Porte. Comptoir. Salle. Fond. Retour.

Il aurait aimé que la soirée reste ainsi. Pas parfaite. Pas mémorable. Simplement tenue.

Un homme au comptoir parlait du musée Bellor depuis vingt minutes sans parvenir à décider s’il trouvait l’incendie terrible, fascinant ou utile pour raconter qu’il connaissait quelqu’un qui connaissait vaguement quelqu’un qui travaillait dans la sécurité. Mina l’avait déjà contredit deux fois avec une politesse sucrée. Nathanaël avait cessé de répondre depuis longtemps. Sohar, lui, avait retenu l’information sans s’y accrocher.

Le musée Bellor avait brûlé dans la nuit.

La ville en parlait. Les ordinaires en parlaient comme d’un fait divers spectaculaire. Les autres, dans la salle, en parlaient moins. Ou plus bas. Un incendie dans un musée n’était jamais seulement un incendie lorsque les mauvaises personnes commençaient à regarder les mauvaises portes.

Sohar passa près de la vitre. Dehors, la rue était mouillée, noire entre les reflets des lampes. Rien de particulier. Une voiture descendit la rue trop lentement, puis disparut. Une autre passa plus loin. La soirée reprit son souffle.

Puis Mina sortit par la porte d’entrée avec un cageot vide contre la hanche. Elle devait récupérer une caisse laissée près du seuil par un livreur trop pressé, ou vérifier les bacs, ou déplacer quelque chose d’inutile avec l’assurance des gens persuadés que le monde a besoin qu’on le réarrange. Sohar la suivit du regard sans y penser vraiment.

Elle s’arrêta net.

Pas longtemps. Assez pour que Sohar sente quelque chose se raidir en lui avant même d’avoir compris quoi. Mina posa lentement le cageot au sol. Son regard allait vers la rue, vers quelque chose que l’angle de la porte lui cachait encore. Elle ne cria pas. Mina criait rarement lorsqu’il fallait vraiment l’écouter.

-Sohar.

Il bougea aussitôt.

Le bruit du bar continua une seconde derrière lui, puis changea de texture. Nathanaël leva les yeux. Borik tourna à peine la tête. Sohar passa la porte.

La première chose qu’il sentit fut le sang. Pas beaucoup. Trop quand même. Puis la suie. La fatigue. L’odeur métallique d’une voiture malmenée. La pluie sur des vêtements brûlés par endroits. La peur contenue. La douleur. L’adrénaline déjà retombée trop bas pour être utile.

La voiture était arrêtée devant le bar. Elle aurait dû avoir l’air ordinaire. Elle n’y arrivait pas. Quelque chose dans son châssis, dans sa manière de trembler encore après l’arrêt du moteur, disait qu’elle venait de survivre contre son propre avis.

Cinq personnes.

Un homme pâle aux cheveux clairs, trop calme pour ne pas être dangereux d’une façon ou d’une autre. Ylvarien. Sohar le sut aussitôt. Pas seulement à la peau, ni au regard, mais à cette tenue glacée qui demeurait même sous l’épuisement.

Une femme brune couverte de suie, le visage marqué, l’odeur du feu encore accrochée à elle comme une seconde peau. Pas seulement brûlée. Brûlante encore, en dedans. Chasseuse du Feu. Elle regardait la devanture comme si elle évaluait déjà ce qui pourrait prendre feu si la soirée décidait de mal finir.

Un homme brun avec une trousse médicale, les mains prêtes, le visage tiré par une concentration obstinée. Fatigué au point de trembler peut-être, mais pas assez pour lâcher celle qu’il surveillait.

Un lycan, massif, sombre, portant une jeune femme blessée contre lui avec une douceur qui rendait sa carrure plus inquiétante encore. L’homme avait l’odeur de ceux qui avaient déjà perdu quelque chose ce soir et qui n’étaient pas certains de pouvoir supporter la suite.

Et la blessée. Trop pâle. Trop molle dans les bras du lycan. Respiration courte. Sang. Fièvre froide. Conscience fragile.

Mina s’était déjà approchée d’un demi-pas. Sohar dit :

-Non.

Le mot sortit avant qu’un autre ait le temps de fabriquer une excuse. Mina tourna vers lui un regard qu’il connaissait trop bien.

-Sohar.

-Non. Pas comme ça.

L’Ylvarien leva les mains, ou presque. Un geste trop élégant pour la situation.

-Comme ça comment ? Épuisés, poursuivis et modérément décevants ?

Sohar posa les yeux sur lui.

-Comme des gens qui amènent la fuite devant ma porte.

Le lycan ne bougea pas. Sa prise autour de la blessée se resserra à peine.

-On a besoin d’un endroit pour qu’elle s’allonge.

-Et je n’ai pas besoin de cinq problèmes dont un saigne sur mon trottoir.

Le soigneur fit un pas.

-Elle a besoin de repos. D’eau. De calme. Quelques heures.

Sohar le regarda, puis la blessée. Puis le groupe. Ils ne se tenaient pas ensemble comme une équipe. Pas encore. Ils étaient liés par quelque chose de plus brutal, plus récent, plus fragile : la nécessité. La chasseuse surveillait l’Ylvarien comme si elle n’avait pas décidé si elle voulait le sauver ou le pousser sous une voiture. Le lycan portait la blessée, mais son regard cherchait encore les angles de fuite. Le soigneur ne regardait presque que le bandage au bras de la fille. L’Ylvarien parlait trop, ce qui signifiait souvent qu’il taisait le reste.

-Vous ne vous faites même pas confiance, dit Sohar.

La brune releva le menton. Depuis l’intérieur, la voix de Nathanaël arriva, calme, nette, déplaisamment précise.

-Ils sont à bout.

Mina souffla.

-Ça, on l’avait vu.

-Pas seulement physiquement.

Sohar ne tourna pas la tête. Il n’avait pas besoin de voir Nathanaël pour savoir que son visage était déjà fermé, que les émotions de ces inconnus entraient dans le bar avant eux comme une marée sale. Borik parla depuis sa table, assez fort pour franchir la porte ouverte.

-Si vous comptez discuter longtemps, fermez au moins. Ça donne froid aux genoux.

Mina eut un bref souffle de nez, presque un rire, presque une façon de ne pas trembler.

-Merci, Borik.

-Je rends service à mes articulations.

Sohar resta encore une seconde sur le seuil. Une seule. C’était court, pour décider de faire entrer une catastrophe. Long, pour une femme qui saignait. Il s’écarta.

-Entrez. Vite.

La chaleur du bar les avala.

La salle réagit sans bruit net. Deux têtes se tournèrent. Une conversation mourut près du comptoir. Le couple d’ordinaires regarda trop longtemps, ne comprit pas assez vite, puis baissa les yeux lorsque Nathanaël leva à peine le menton dans leur direction. Lucie se redressa. Lucas sentit l’odeur du sang et son regard alla aussitôt vers Sohar. Sohar le fixa une seconde. Pas maintenant. Lucas comprit et se rassit plus lourdement. Mina avait déjà repris son rôle.

-À l’étage.

Sohar la regarda.

-Mina.

-Elle ne va pas tenir debout dans ta salle pendant que tu grognes.

Il n’aimait pas ça. Il n’aimait rien de tout cela. Pas la blessée. Pas le sang. Pas le groupe. Pas l’idée de les faire monter là où sa sœur avait posé ses vêtements, son matelas, sa brosse à dents, son début de chez-elle. Surtout pas cela. Mais l’étage existait. L’étage pouvait fermer une porte. L’étage avait de l’eau, des couvertures, un matelas. Et une blessée ne se rangeait pas dans un principe. Déjà sa sœur les guidait vers l’étage.

-Nathanaël, dit-il.

-Je garde en bas.

Le barman n’avait pas bougé de derrière son comptoir, mais la salle semblait déjà plus tenue autour de lui. Les regards glissaient moins. Les curiosités reculaient avant de devenir des questions. Nathanaël savait faire cela. Il n’offrait pas de douceur. Il imposait un calme qui donnait aux autres l’impression qu’ils avaient choisi de rester raisonnables.

Sohar suivit le groupe vers le couloir.

Le lycan monta le premier avec la blessée. Le soigneur juste derrière. La brune ensuite, mais de côté, refusant de tourner complètement le dos à la salle. L’Ylvarien fermait la marche, les yeux déjà partout. Sohar monta après eux.

L’étage, quelques minutes plus tôt, sentait la poussière, le savon de Mina et le bois. Maintenant, il sentit le sang. Ce fut presque violent.

Mina ouvrit la porte de sa grande pièce sous les pentes du toit. La pièce n’était pas terminée. Elle n’était pas prête. Mais elle était à elle déjà, par fragments. Le matelas bas contre le mur. La couverture rouge. Deux vêtements froisés sur une chaise. Le carnet sur la commode. Le miroir ancien appuyé au mur. Un portant métallique avec trois robes, deux vestes, un manteau trop léger pour la saison. Un panier de linge près de la salle de bain. Une tasse oubliée sur le bord d’une caisse.

-Là, dit-elle.

Le lycan allongea la jeune femme sur le matelas de Mina avec une précaution terrible. Le soigneur s’agenouilla aussitôt. Il ouvrit sa trousse. Ses gestes étaient sûrs, mais trop rapides. La fatigue lui mordait les poignets. La chasseuse resta près de la porte. L’ylvarien regarda les angles, la fenêtre, le miroir, l’escalier, les objets qu’on pouvait prendre en main. Sohar le vit tout noter.

-Toi, dit-il.

L’ylvarien tourna vers lui un regard clair.

-Oui ?

-Tu touches à rien.

Une ombre de sourire passa.

-Je dois apprendre à voler pour éviter de toucher le sol ?

Le regard que lui lança Sohar aurait pu mordre. Mina s’était penchée vers la blessée avec une bouteille d’eau. Le soigneur souleva légèrement la tête de la jeune femme, surveillant la moindre réaction. Le lycan resta près du matelas, trop proche pour qu’on lui demande de s’écarter sans risquer une réponse difficile. Sohar referma la porte à moitié. Pas entièrement.

-Vous avez dix secondes.

Le lycan répondit.

-On est poursuivis.

-Ça, je l’ai senti.

La brune leva les yeux.

-Par la Milice Grise.

Le nom frappa la pièce. Pas comme un cri. Plutôt comme une lampe qu’on éteint d’un coup dans un couloir trop long. Mina s’immobilisa. La bouteille d’eau dans sa main ne bougea plus.

-La vraie ? demanda-t-elle.

L’ylvarien eut un sourire sans joie.

-Non. Une troupe de théâtre très investie.

Sohar lui lança un regard. L’autre eut l’intelligence de se taire.

-Depuis quand ? demanda Sohar.

-Le musée Bellor, dit la chasseuse.

Mina releva la tête.

-Le musée qui a brûlé cette nuit ?

Personne ne répondit. Elle ferma les yeux une seconde.

-D’accord. Donc vous êtes ce problème-là.

La brune se raidit.

-C’est plus compliqué.

-Ça l’est toujours, dit Sohar.

Le soigneur, agenouillé près du matelas, écarta le tissu autour de la plaie.

-Elle a besoin de repos, répéta-t-il. Le reste peut attendre.

-Non. Le reste explique si elle peut rester.

Le lycan tourna vers lui un regard sombre.

-Une nuit.

Sohar soutint son regard.

Il y eut entre eux quelque chose qui ne passa pas par les mots. Un langage de territoire, de perte, de corps prêts à se mettre devant une porte. Le lycan devant lui protégeait une blessée. Sohar protégeait un bar. Des clients. Des amis. Une soeur. Les deux savaient que protéger voulait parfois dire devenir injuste avec ceux qui demandaient de l’aide.

-Une nuit, répéta le lycan. Après, on part.

-Avant si je le décide.

La chasseuse ouvrit la bouche. Sohar la devança.

-Pas de feu ici.

Elle se tut.

-Pas d’armes sorties. Pas de dispute dans l’escalier. Pas de passage en salle. Personne ne descend sans que je le sache.

Son regard revint vers l’ylvarien.

-Et toi, surtout, tu touches à rien.

Il posa une main sur son cœur.

-Je suis blessé par cette précision.

-Pas encore.

Le soigneur serra la mâchoire autour d’un sourire qu’il n’avait pas la force de laisser venir. Mina aida la blessée à boire. La jeune femme entrouvrit les yeux.

-C’est chez vous ? murmura-t-elle.

Mina hésita une seconde. Sohar la regarda. C’était chez elle, oui. Pas complètement. Pas officiellement. Pas dans les papiers, ni dans les travaux, ni dans les murs. Mais assez pour que la question fasse mal.

-Disons que ça essaie de le devenir, répondit Mina.

Elle essuya doucement un peu d’eau au coin de la bouche de la blessée.

-Et ce soir, c’est un peu aussi chez toi.

Sohar ne dit rien. Il entendit des pas dans l’escalier. Lents. Réguliers. Impossible à confondre avec ceux de quelqu’un d’autre. Borik apparut sur le palier avec une assiette dans une main et un torchon sur l’épaule. Il regarda la pièce, le matelas, Mina, la blessée, puis les autres.

-Vous êtes encore plus mal arrangés vus de près.

La brune le fixa.

-C’est censé aider ?

-Non. C’est censé être vrai.

Il tendit l’assiette à Mina. Pain, fromage, quartiers de pomme, charcuterie.

-Avant que quelqu’un s’évanouisse.

-Merci, dit le soigneur.

-On réfléchit moins mal quand on a quelque chose dans l’estomac. Pas bien. Moins mal.

La blessée eut un petit rire pâle.

-Je l’aime bien.

Borik la regarda.

-Votre état est donc très préoccupant.

Mina souffla :

-Borik.

Le vieux nain sourit légèrement. Son regard passa ensuite sur le matelas, les vêtements, les cartons, les affaires de Mina. Puis il revint aux inconnus. Son visage ne changea pas vraiment, mais Sohar le connaissait assez pour voir que quelque chose s’était fermé en lui.

-Essayez de ne pas casser l’étage, dit-il. Elle commence à s’y attacher.

Mina prit l’assiette plus fermement.

-C’est en cours.

Borik hocha la tête, puis redescendit. Sohar resta encore quelques secondes. Le soigneur refaisait le bandage. La brune mangeait un morceau de pain avec la colère de quelqu’un qui refusait d’admettre qu’elle en avait besoin. Le lycan ne s’était pas éloigné du matelas. L’ylvarien avait trouvé un coin où s’adosser, mais son regard ne cessait pas de mesurer la pièce. Mina, au milieu de tout cela, tenait encore la bouteille d’eau.

Sohar aurait voulu lui dire de redescendre.

Il aurait voulu vider la pièce, fermer la porte, reprendre à la soirée son poids normal. Il aurait voulu que l’étage redevienne seulement l’étage. Le matelas de Mina. Les murs à finir. La guirlande interdite. Le crépi mort. La salle de bain réparée par Borik à coups de menaces. Mais la Milice Grise avait trouvé le chemin jusque devant son bar sans mettre encore un seul pied dedans. Cela suffisait déjà à changer le bâtiment.

-Une nuit, dit-il.

Personne ne protesta. Même l’ylvarien se tut. Sohar redescendit.

La salle n’avait pas cessé de vivre. C’était presque le plus étrange. Des verres avaient été servis. Une chaise déplacée. Le couple d’ordinaires parlait désormais trop bas, avec cette prudence confuse des gens qui sentent avoir vu quelque chose qui ne leur appartient pas mais dont ils ne savent pas quoi faire. Lucie avait repris sa place, les mains autour de son verre. Lucas regardait l’escalier avec une tension douloureuse. Les deux chasseurs près du comptoir faisaient semblant de parler, mais l’un d’eux avait les yeux trop fixes.

Nathanaël tenait le bar.

Il ne souriait pas. Ce n’était pas nécessaire. Il servait. Replaçait. Répondait. Détournait. Il faisait de chaque geste une petite preuve que la soirée continuait, donc que personne n’avait encore le droit de paniquer.

Borik était revenu à sa table. Son verre l’attendait toujours. Il le prit, but une gorgée, et posa sur Sohar un regard qui n’avait rien de léger. Sohar passa derrière le comptoir. Nathanaël parla sans le regarder.

-Milice ?

-Oui.

Le mot ne sortit pas fort. Il n’en eut pas besoin. Mina n’était pas encore redescendue. La salle, heureusement, n’entendit pas. Ou fit semblant de ne pas entendre. Dans un refuge, les deux choses se ressemblaient parfois. Nathanaël essuya un verre.

-Ils sont dangereux, ajouta Sohar.

-Ceux d’en haut ?

-Tous les gens poursuivis le sont.

Sohar regarda la salle. Son bar. Les tables. Les habitués. La porte. L’escalier. Il connaissait chaque ligne du lieu, chaque faiblesse, chaque angle mort. Il avait passé des mois à faire de cet endroit un espace où les leurs pouvaient baisser la garde sans cesser d’être prudents. Et voilà qu’il venait d’y faire monter la fuite elle-même. Lucie se leva, hésita, puis s’approcha du comptoir.

-Tout va bien ? demanda-t-elle.

Sohar la regarda. Non, pensa-t-il.

-Ça tient, répondit-il.

Elle accepta la différence. Ses yeux glissèrent vers l’escalier, puis revinrent à lui.

-D’accord.

Elle retourna à sa table. Lucas n’eut pas cette délicatesse. Il se leva trop vite, fit deux pas, puis s’arrêta lorsque Sohar tourna la tête.

-Il y a du sang, dit-il bas.

-Oui.

-Je peux aider ?

Sohar le regarda un moment. Il vit la tension dans ses épaules, le besoin de faire quelque chose, l’instinct de meute mal placé, encore trop jeune pour savoir que toutes les aides ne devaient pas monter les escaliers.

-Non.

Lucas encaissa le mot comme un refus personnel. Sohar ajouta :

-Assieds-toi. Reste calme. C’est déjà aider.

Ce n’était pas une consolation. C’était vrai. Lucas hocha la tête et retourna à sa place.

Un instant plus tard, Sohar leva les yeux vers le plafond. Au-dessus de lui, le bâtiment n’avait rien changé à son apparence. Les poutres tenaient toujours. Les lampes éclairaient toujours les mêmes tables. Le bar sentait encore l’alcool, le bois, la pluie et les agrumes. Pourtant, tout avait changé. L’étage de Mina portait une blessée. L’escalier était devenu une ligne de défense. La porte d’entrée n’était plus seulement une porte. Chaque bruit dehors prenait désormais une forme possible.

La Milice Grise.

Le nom avait quitté les rumeurs. Il était monté à l’étage avec cinq inconnus.

Sohar reprit un verre vide sur le comptoir, le rinça, puis le posa à l’envers avec une précision inutile. La soirée devait continuer. Il ne savait pas encore combien de temps ces gens resteraient. Il ne savait pas encore ce qu’ils avaient vraiment apporté avec eux. Il ne savait pas encore si une nuit suffirait, ni si une nuit avait seulement jamais suffi à quoi que ce soit.

Mais pour l’instant, en bas, L’Antre d’Eux tenait. Et en haut, une catastrophe respirait mal.

Dites à PhileasPhi ce que vous avez pensé de ce chapitre !
J'adore ça

1

J'adore ça

Drôle

0

Drôle

Épicé

0

Épicé

Plein de suspense

0

Plein de suspense

Émouvant

0

Émouvant

Profond

0

Profond

Réconfortant

0

Réconfortant

Choquant

0

Choquant

Bien écrit

0

Bien écrit

Intrigue captivante

0

Intrigue captivante

Super personnage

0

Super personnage

Dialogues forts

0

Dialogues forts

Autres recommandations

Luna auf der Flucht

N.: Ich mag die Idee der Geschichte und die Charaktere sind sympathisch und die Handlungen nachvollziehbar. Ich würde das Buch uneingeschränkt jedem empfehlen, der dieses Genre mag

Lire maintenant
Alpha’s Claim

Fiona Walker: A thoroughly enjoyable story with a slightly different take on werewolves. I loved his commitment to his mate and her open mindedness.

Lire maintenant
The Luna Trials

Nadège: Je recommande ce titre. Très plaisant à lire. Des personnages et une intrigue bien construits. Quelques redondances mais qui ne gâchent pas le plaisir.

Lire maintenant
Ascardia - Aschewölfin (Chosen Mates) - ehemals Herz aus Asche

cbalder: Ein weiterer sehr spannender Band, sehr schön geschrieben 💛

Lire maintenant
Alpha Zach

Viviana Lorena: La trama de la novela, me encanta.

Lire maintenant
The Orc's Pet

Victoria: Hi,I analyzed your work, and I think it has a very unique and engaging storytelling style. The way you present your ideas and emotions really stands out. By the way are you currently working on any other stories or writing projects?

Lire maintenant
Ruthless Lord

Victoria: Hi,I analyzed your work, and I think it has a very unique and engaging storytelling style. The way you present your ideas and emotions really stands out. By the way are you currently working on any other stories or writing projects?

Lire maintenant
Mated to the Wrong Alpha

Victoria: Hi,I analyzed your work, and I think it has a very unique and engaging storytelling style. The way you present your ideas and emotions really stands out. By the way are you currently working on any other stories or writing projects?

Lire maintenant
Bloodlines

Victoria: Hi,I analyzed your work, and I think it has a very unique and engaging storytelling style. The way you present your ideas and emotions really stands out. By the way are you currently working on any other stories or writing projects?

Lire maintenant