Le Choix d’Aegyra
Dans le royaume des dieux, la déesse créatrice Oniva contemplait son monde à travers la surface lisse d’un miroir divin. Elle observait paisiblement le cours des choses quand une autre divinité fit une entrée fracassante.
— Oniva ! Aide-moi, pitié, mon monde me soûle !
Oniva afficha un sourire amusé en se tournant vers la nouvelle venue.
— Qu’est-ce qui se passe, Aegyra ? D’habitude, tu y travailles d’arrache-pied. Ton monde devrait pourtant être particulièrement bien développé à l’heure qu’il est.
— C’est bien là le problème ! répliqua Aegyra d’un ton désespéré. J’ai l’impression de m’occuper d’un bébé qui joue tranquillement avec un volcan en pleine éruption.
Oniva ne put s’empêcher de rire.
— Oh, tu exagères. Je suis sûre que ton monde est très bien développé.
Pour toute réponse, Aegyra attrapa fermement la main d’Oniva et l’entraîna de force jusqu’à son propre bureau, où trônait un miroir d’une taille monumentale.
— Regarde, Oniva, et dis-moi franchement si tu trouves que mon monde est normal.
Oniva se pencha sur le miroir. L’image lui montra une jeune princesse assise au milieu d’un faste royal, en train de croquer joyeusement dans des pommes. Oniva haussa les sourcils, amusée.
— Mais... elle mange juste des pommes. Qu’est-ce qu’il y a d’anormal là-dedans ?
— À la base, elle voulait du chocolat blanc, soupira Aegyra. Mais pour elle, c’est exactement la même chose, sous prétexte qu’ils ont la même couleur !
Oniva laissa échapper un petit rire un peu gêné.
— Ah. Effectivement, je vois que ton monde a ses petites... particularités.
— Je crois que je l’ai beaucoup trop surprotégé, grogna Aegyra en se prenant la tête entre les mains. Maintenant, tous les habitants se comportent comme des gamins capricieux.
Oniva sourit avec bienveillance.
— Tu devrais prélever un individu du monde de Fruma. Cela ajoutera une part d’imprévu et de nouveauté chez toi, et ton monde se rééquilibrera naturellement.
— Vraiment ? C’est ce que tu as fait pour le tien ? Tu as obtenu de bons résultats ?
Le regard d’Oniva se fit soudainement fuyant.
— Je préfère ne pas trop en parler... Mais fais-moi confiance, essaie et tu verras. J’ai quand même constaté des changements positifs.
Aegyra poussa un long soupir. D’un claquement de doigts théâtral, elle fit apparaître un miroir géant affichant les habitants de Fruma. Elle se mit à scruter les visages qui défilaient sous ses yeux.
— Tu pourrais choisir un politicien, ou bien un... suggéra Oniva.
— Hors de question, l’interrompit Aegyra. Ils deviendraient tous complètement fous dans mon monde, j’en suis sûre.
Soudain, le regard d’Aegyra s’arrêta sur la silhouette d’une jeune femme misérable. Son cœur se serra instantanément.
— Oh... Elle a l’air si triste...
Oniva leva les yeux au ciel dans un tendre soupir.
— Tu as un cœur trop grand, Aegyra. Tu es censée prendre une décision rationnelle pour l’avenir de ton monde, mais comme d’habitude, tu t’attardes sur le premier chat errant que tu croises.
Aegyra tourna vers son amie un visage illuminé par un immense sourire, puis elle claqua de nouveau des doigts.
Oniva soupira de plus belle.
— C’est déjà fait, n’est-ce pas ? Avoue-le.
Le sourire d’Aegyra s’élargit.
— Oui ! Elle me faisait tellement de peine...
Pendant ce temps, dans le monde de Fruma.
Une jeune femme aux longs cheveux brun foncé, vêtue d’un vieux poncho élimé et de vêtements en lambeaux, venait de se faire rouer de coups par une bande de voyous. Parvenant de justesse à leur échapper, elle s’engouffra en boitant dans une ruelle sombre et étroite pour y trouver un semblant de refuge.
Haletante, recroquevillée contre un mur de briques humides, elle murmura pour elle-même :
— J’ai tellement besoin d’argent...
C’est à cet instant précis qu’une brume épaisse et soudaine commença à l’envelopper. Une odeur étrange, chimique et entêtante, lui chatouilla les narines. Pensant d’abord à des émanations de produits toxiques rejetés par une usine voisine, elle se releva et tenta de s’extirper de ce brouillard mystérieux.
Mais alors qu’elle avançait à tâtons, la brume se dissipa brusquement pour laisser place à une silhouette improbable. Devant elle se tenait une femme vêtue d’une somptueuse robe jaune d’inspiration rococo, d’un volume tout à fait démesuré pour cette ruelle crasseuse.
La jeune femme cligna des yeux, décontenancée, avant de tendre timidement la main :
— Bonjour, madame... Vous n’auriez pas une petite pièce, s’il vous plaît ?
La mystérieuse inconnue s’approcha d’un pas gracieux et posa ses mains délicates sur les épaules de la jeune femme couverte de poussière.
— Oh, ma pauvre enfant ! Je n’ai malheureusement pas la moindre pièce sur moi... Mais ce n’est pas grave ! Je vais t’épouser, et comme ça, tu auras plein de pièces !
La jeune femme resta un instant bouche bée, le regard totalement vide face à cette logique implacable.
— Mais... Euh... Quoi ?








