Prologue
Massachusetts, États-Unis
Il y a seize ans
La pluie frappait le pare-brise avec une violence presque irréelle.
Les essuie-glaces n'arrivaient plus à suivre le rythme.
Jorge gardait les yeux rivés sur la route, les mains crispées sur le volant. Son souffle était court. Chaque seconde comptait.
À côté de lui, Sofia retenait un gémissement de douleur.
Sa main était pressée contre son ventre arrondi.
Le sang s'échappait lentement entre ses doigts.
— Regarde-moi... murmura Jorge en tendant une main vers elle.
Elle tourna difficilement la tête.
Malgré la souffrance, un sourire apparut sur son visage.
— Notre fille... souffla-t-elle... protège-la.
— Tu vas t'en sortir.
Il refusait d'imaginer autre chose.
Il était scientifique.
Il avait consacré sa vie à défier les limites de la médecine, de la génétique et de la biologie.
Il trouverait une solution.
Il en trouverait toujours une.
Soudain...
Des phares surgirent dans le rétroviseur.
Trop proches.
Beaucoup trop proches.
Jorge eut à peine le temps de tourner le volant.
Une voiture percuta violemment la leur.
Le choc fut assourdissant.
Le métal se déforma.
Les vitres explosèrent.
Puis...
Le silence.
⸻
Lorsque Jorge ouvrit les yeux, une pluie glaciale tombait toujours.
Sa tête bourdonnait.
Du sang coulait le long de son front.
Il se détacha tant bien que mal avant de ramper jusqu'au siège passager.
— Sofia...
Aucune réponse.
Il prit son visage entre ses mains.
Son cœur se serra.
Il savait.
Avant même de vérifier son pouls...
Il savait.
Ses yeux se remplirent de larmes.
Pendant plusieurs minutes, il resta immobile.
Puis son regard descendit vers le ventre de sa femme.
Leur enfant.
Elle était encore là.
Une pensée traversa son esprit.
Une seule.
"Je ne te perdrai pas aussi."
⸻
Quelques heures plus tard...
Au cœur d'un immense laboratoire souterrain, uniquement éclairé par les écrans et les néons, Jorge travaillait sans relâche.
Autour de lui, les machines bipaient dans un silence presque oppressant.
Le laboratoire était le sien.
Son refuge.
Son œuvre.
Au centre de la pièce se trouvait un appareil encore inachevé.
Un utérus artificiel.
Un projet qu'il développait depuis des années sans jamais imaginer devoir l'utiliser.
Pas comme ça.
Jamais comme ça.
Les mains tremblantes, il termina l'intervention.
Le fœtus fut délicatement placé dans la matrice artificielle.
Les écrans s'allumèrent.
Une faible activité cardiaque apparut.
Puis une autre.
Enfin...
Un rythme régulier.
Jorge laissa échapper un souffle qu'il retenait depuis des heures.
Il posa sa main contre la paroi transparente.
À travers le liquide amniotique artificiel, une minuscule vie continuait de grandir.
Sa fille.
Le dernier morceau de Sofia.
Une larme roula sur sa joue.
— Je suis désolé...
Sa voix se brisa.
— Je n'ai pas réussi à te sauver.
Le silence lui répondit.
Alors il regarda une nouvelle fois la petite silhouette qui flottait derrière le verre.
Son regard changea.
La douleur laissa peu à peu place à une détermination absolue.
— Mais je te fais une promesse...
Il inspira profondément.
— Elle ne connaîtra jamais le même destin que toi.
Jamais.
Je ferai d'elle quelqu'un que personne ne pourra blesser.
Personne ne pourra lui prendre la vie.
Même si je dois y consacrer le reste de la mienne.
Même si je dois faire des choix que personne ne comprendrait.
À cet instant...
Sans le savoir...
Jorge venait de tracer le destin de sa fille.
⸻
Cinq ans plus tard
Le soleil traversait les immenses baies vitrées de la propriété.
Dans le salon, Eléa était allongée sur le tapis, un livre ouvert devant elle.
À l'écran, un dessin animé montrait des enfants courant dans une cour de récréation.
Ils riaient.
Ils tombaient.
Ils se relevaient.
Ils jouaient.
Eléa leva les yeux vers son père.
— Papa ?
— Oui ?
— Est-ce que moi aussi... un jour... je pourrai jouer avec d'autres enfants ?
Jorge referma doucement le dossier qu'il était en train d'étudier.
Il s'accroupit devant elle.
Lui caressa les cheveux.
— Un jour.
Les yeux d'Eléa brillèrent.
— Promis ?
Il hésita une fraction de seconde.
— Promis... quand tu seras prête.
Elle lui sourit.
Elle le crut.
⸻
Sept ans plus tard
Une cible métallique tomba lourdement au sol.
Eléa essuya la sueur sur son front.
— Encore.
— Tu t'améliores, dit Jorge.
Elle posa son arme d'entraînement.
— Papa...
— Oui ?
— Les lycées... c'est vraiment comme dans les films ?
Jorge esquissa un sourire.
— Les films rendent le monde plus beau qu'il ne l'est.
Elle baissa les yeux.
— Alors... il est comment, le vrai monde ?
Cette fois, Jorge ne sourit plus.
— Dangereux.
⸻
Quinze ans
Eléa venait d'achever sa première véritable mission.
Elle était rentrée sans une blessure.
Sans une erreur.
Sans un mot.
Jorge entra dans la salle d'entraînement.
Dans sa main se trouvait une simple enveloppe.
— Tu l'as méritée.
Elle fronça les sourcils.
À l'intérieur...
Un dossier.
Une inscription.
Un lycée.
Eléa releva brusquement les yeux.
— C'est...
Jorge acquiesça.
— Tu as prouvé que tu étais capable de te défendre.
Elle resta figée plusieurs secondes.
Puis un sourire immense illumina son visage.
Le même sourire que celui de sa mère.
Pour elle...
Toutes ces années d'entraînement avaient enfin un sens.
Elle allait enfin découvrir ce monde qu'elle connaissait seulement à travers les livres et les films.
Sans savoir...
Que rien ne ressemblait aux histoires qu'elle avait tant aimées.








