Prologue
Mei Hua — 14 ans
Citation : "La vie et la mort sont un aller et un retour. Comment savoir si mourir ici n'est pas renaître ailleurs ?" — Zhuangzi (庄子)
♫ ólafur arnalds — near light saman
___________________________
Il est mort ce matin
En réalité, je ne sais plus si c'était ce matin, ou hier soir, ou il y a une heure. Mais le sang a coulé jusque sous la commode. Il s’est étiré en atteignant le pied du meuble, formant une mare presque parfaite. Le bois en a absorbé une partie.
L'odeur me monte au nez avant de venir se déposer au fond de ma bouche dans un goût métallique.
Je suis assise par terre, dos contre le mur. Les genoux contre ma poitrine, les bras serrés autour.
Qu'est-ce qui va nous arriver, à ma sœur et moi ?
Est-ce qu'on va nous séparer ?
On finira peut-être dans une famille d'accueil. Ou ailleurs. Je ne sais pas. Je ne sais même pas comment fonctionnent ces choses-là.
La seule chose dont je suis sûre, c'est que je ne veux pas être loin d'elle.
Je pose mon front sur mes genoux. Je sens les yeux du corps inerte posés sur moi mais je refuse de relever la tête.
L'air est lourd, humide. Il me colle à la peau et me fait frissonner. Des larmes coulent le long de mes joues sans que je puisse les retenir.
Je n'arrive plus vraiment à bouger, comme si mes muscles s'étaient figés.
Le jour est levé depuis un moment. Je vois la lumière entrer par la fenêtre, blanche, ordinaire. Mes larmes sont sèches, je ne pleure plus. Une fatigue écrasante m'envahit.
Mes mains sont rouges. Le couteau est par terre, à un mètre de moi. Je le fixe, le sang maculant la lame froide et tranchante. Ce même sang que je partage avec cet homme coule dans mes propres veines.
Il était déjà à terre après le premier coup de lame. Mais je n'ai pas su m'arrêter. J'ai continué de le poignarder, de rage, de colère et de haine.
Et maintenant ? Qu'est-ce que je ressens ?
J'ai soif.
C'est la première chose claire dans ma tête depuis des heures.
J'ai seulement soif...
Une soif sèche qui me racle la gorge.
Je dois boire.
Je me lève. Mes jambes tiennent sans aucun tremblement. C'est étrange, je devrais ressentir des fourmillements pour avoir été recroquevillée pendant des heures.
Je passe devant le corps inerte. Je l'enjambe sans le regarder. Je sais que son visage est tourné vers le plafond.
Le couloir est sombre. La cuisine est au bout. Je marche sans bruit, pieds nus. Le carrelage est froid et, bizarrement je trouve ça réconfortant.
Dans la cuisine, je vais directement à l'évier. J'ouvre le robinet. L'eau coule sur mes mains et le bruit remplit toute la cuisine. Le rouge devient rose, puis transparent. Le sang part vite. Je m'attendais à ce qu'il s'accroche, mais il est parti aussi vite que le peu d'humanité qu'il me restait.
Je remplis un verre. Je bois. L'eau est froide. Elle apaise ma gorge sèche.
Je bois un deuxième verre.
C'est à ce moment-là que je l'entends. Une présence, derrière moi dans la pénombre du salon. En un éclair, je saisis un couteau et le lance sans aucune hésitation vers l'intrus.
J'entends l'arme se faire attraper aussitôt.
Une femme se tient dans l'embrasure du salon. Elle saisit mon couteau par la lame entre le pouce et l'index.
Elle s'avance lentement vers la cuisine, et une odeur d'encens entêtante vient remplacer celle du sang dans mes narines.
Je la reconnais.
Madame Ling.
Elle est venue dîner ici. Plusieurs fois. Elle apportait des gâteaux de riz pour le nouvel an et elle riait aux blagues de mon géniteur. Elle portait de longs manteaux, toujours sombres, ceux avec de la fourrure au col. Je n'ai jamais vraiment connu sa réelle relation avec lui… mais elle l'appelait le « vieil ami ».
— Tu vises bien. C'est ton père qui t'a appris ? me questionne-t-elle en posant la lame sur l'îlot de la cuisine.
Je ne dis rien. Pour seule réponse, je plisse les yeux.
Elle ne s'approche pas plus et relève son regard vers moi. Un regard neutre sur un visage paisible.
— Tu peux respirer, Mei Hua. Je ne te veux aucun mal.
Je serre les poings. Elle connaît mon prénom. Ce prénom que je hais, car c'est lui qui me l'a donné.
— Que faites-vous ici ?
Elle a un demi-sourire. Court. Le coin de sa bouche bouge à peine.
— Je suis venue t'aider à te débarrasser du corps, affirme-t-elle avec un sourire plus large, sans dents.
J'ai un hoquet de surprise. Comment sait-elle ?
Qui est-elle, bon sang ?
— Quelqu'un finira par venir. Aujourd'hui. Ou demain. Ou dans trois jours quand un voisin remarquera l'odeur.
Je baisse les yeux. Ma mâchoire se contracte et je déglutis.
— Et après, que se passera-t-il, Mei Hua ?
Je ne réponds pas.
— Après, on te posera des questions. Beaucoup de questions. À toi. À ta sœur… À ta mère, reprend-elle d'une voix calme, presque maternelle.
Elle laisse les mots envahir la pièce. Mon cœur s'accélère.
— Tu sais comment ça finit, ce genre d'histoire ?
Je la fixe. Non, je ne sais pas, mais je crois savoir. Ma mère sera enfermée dans un hôpital psychiatrique, moi je serai sûrement en détention pour mineur et ma sœur dans un centre pour orphelins.
— Que me… voulez-vous vraiment ? je tente de demander en maîtrisant ma voix.
— T'aider, répond-elle du tac au tac.
M'aider ? Vraiment ?
— Comment ?
— D'abord je m'occupe de ce qui est dans la chambre. Ensuite je m'assurerai que ta mère soit correctement prise en charge. Et pour ta sœur, je veillerai sur elle jusqu'à ce qu'elle soit en âge de décider. Et toi, tu viens avec moi. Tu auras un nouveau toit. Une nouvelle identité, un nouveau nom. Tu pourras devenir la personne que tu souhaites.
C'est bien trop beau pour être vrai. J'ai un rictus face à sa proposition. J'ai quatorze ans, mais je ne suis pas naïve.
— Et en échange ?
Je la vois me sourire.
— Tu es bien la fille de ton père, affirme-t-elle malicieusement. En échange, tu deviendras ma fille adoptive et tu travailleras pour moi.
— Quel genre de travail ?
— Tu n'as pas besoin de le savoir maintenant. Mais je suis la seule à pouvoir te sortir de là, me dit-elle, la voix plus grave.
J'ai quatorze ans. Je viens de tuer mon géniteur. Ma sœur dort à l'étage. Ma mère ne sait plus dans quelle pièce elle réside. Dehors, la vie continue. Et en face de moi, une femme que je ne connais pas me propose une nouvelle vie.
Je comprends que je n'ai pas vraiment le choix.
Je desserre ma mâchoire. Ce sera toujours mieux que de moisir dans une prison… je présume.
—D'accord.
Madame Ling hoche la tête. Puis elle contourne l'îlot et vient à ma hauteur, à quelques centimètres de moi.
—C'est une sage décision.
Elle glisse une main dans la poche intérieure de son long manteau. Elle en sort une carte plastifiée et me la tend.
Je la saisis sans la quitter des yeux, puis baisse mon regard sur la carte qui ressemble à une carte d'identité. Et je peux y lire.
Nom : WANG, Prénom : Snow.
C'est plutôt joli, Snow, ça fait plus occidental.
Désormais Mei Hua n'existe plus. Elle fait partie du passé, comme lui.









C'est une très belle plume.
On est directement plongé dans le décor, l'ambiance.
Hâte de lire la suite.