Prologue mythologique
Au commencement de toutes choses.
Avant les royaumes. Avant les légendes. Avant même que le mot « magie » n'existe.
Il n'y avait que le premier monde.
Un monde sauvage, suspendu quelque part entre l'imaginaire du paradis et celui de l'enfer. D'immenses forêts aux arbres mystérieux s'y étendaient à perte de vue, baignées d'une brume aux mille senteurs indescriptibles.
Là vivaient d'étranges habitants de toutes formes, auxquels personne n'avait encore songé à donner un nom.
Cet univers, aussi fascinant qu'insaisissable, invitait les sens à un voyage où l'émerveillement côtoyait sans cesse l'inquiétude.
Alors, ouvrez votre esprit.
Respirez ces parfums mêlant les épices aux douceurs sauvages. Contemplez les lumières changeantes qui dansent au fil des heures. Laissez vos rêves… ou vos cauchemars… vous guider jusqu'à ce premier jardin, à la fois merveilleux et terrifiant. Un royaume où la beauté était si absolue qu'elle semblait faire peur à l'effroi lui-même.
Ici, la magie ne faisait pas partie du monde.
Elle était le monde.
Elle circulait dans chaque feuille, chaque pierre, chaque goutte d'eau et jusque dans les plus infimes parcelles de l'existence. Tous les êtres vivants, sans exception, étaient reliés à cette essence originelle. Grâce à elle, ils connaissaient une existence que nous appellerions aujourd'hui l'immortalité.
Les créatures, grandes ou petites, ailées ou rampantes, vivaient en parfaite harmonie. Elles n'avaient jamais ressenti le besoin de se diviser en peuples, en clans ou en espèces. Elles existaient simplement, s'entraidaient naturellement et respectaient l'unique règle qui gouvernait leur monde.
Dans ce royaume, nul ne connaissait la vie… ni la mort.
On parlait seulement de transformation.
Lorsqu'une existence touchait à son terme, l'être ne disparaissait pas. Il devenait une énergie pure appelée Woétri, que l'on pourrait traduire, dans notre monde, par le mot Étoile.
À la nuit tombée, ces nouvelles étoiles rejoignaient le ciel et illuminaient les ténèbres de leur douce lumière. Mais leur histoire ne s'arrêtait pas là.
Pendant que leurs proches dormaient, leurs âmes leur rendaient visite en rêve. Ils riaient, échangeaient, partageaient encore des instants précieux jusqu'au lever du soleil, comme si aucune séparation n'avait jamais existé.
Les habitants nommaient ce phénomène Ezinka-Nyezini :
« Dans les étoiles. »
Parmi tous les habitants de ce monde, l'un d'eux était unique.
Dans notre monde, nous l'appellerions simplement un arbre magique. Pourtant, cette appellation serait bien trop faible pour décrire ce qu'il était réellement.
Aussi ancien que la naissance du monde lui-même, il incarnait à la fois une mère protectrice, une souveraine bienveillante et le cœur vivant de toute la création. Tous les êtres lui vouaient un respect absolu. Son histoire était connue de chacun, tout comme la règle sacrée qu'ils avaient le devoir de respecter.
Ils l'appelaient Osinké.
Dressé au centre du monde, il dominait l'horizon par sa taille colossale et sa majesté. Vu de loin, il semblait immobile, comme si rien ne pouvait jamais l'ébranler.
Mais ce n'était qu'une illusion.
Sous la surface du monde, ses racines s'étendaient dans toutes les directions. Elles formaient un immense réseau de galeries invisibles, parcourant les profondeurs de la terre jusqu'aux frontières les plus reculées de leur univers.
Grâce à elles, Osinké voyait tout.
Aucune forêt, aucune montagne, aucun rivage ne lui était inaccessible.
Ses racines recueillaient des minéraux oubliés, des essences rares et des énergies provenant des confins du monde. Absorbés par sa sève, ils se mêlaient à son pouvoir et devenaient encore plus purs, plus puissants et plus magiques.
C'était cette sève qui nourrissait toute la magie de leur univers.
À la nuit tombée, Osinké révélait toute sa splendeur.
Ses racines se mettaient à rayonner d'une lumière douce. Une sève couleur d'or en fusion parcourait son immense tronc, semblable à une lave vivante qui, au lieu de consumer, donnait naissance à la vie.
Ses vaisseaux ligneux devenaient translucides, laissant apparaître sa magie, circulant librement en son sein. Comme si son corps n'avait jamais eu le moindre secret à cacher.
Chaque soir, les habitants se rassemblaient autour de lui.
Ils y partageaient leurs jeux, leurs chants, leurs célébrations et leurs moments de joie. Mais ils venaient aussi accomplir un geste essentiel : se recharger en énergie vitale au contact de son essence.
En retour, ils lui offraient ce qu'Osinké chérissait plus que tout.
Leur gratitude.
Leur admiration.
Leur amour.
Car tous savaient qu'aussi puissant fût-il, Osinké était celui qui portait le plus lourd des fardeaux.
La magie exigeait toujours un sacrifice.
Et depuis des millénaires, c'était lui qui en assumait le prix afin que tous les autres puissent vivre en paix.
Alors les habitants honoraient chaque partie de son être : ses feuilles aux couleurs innombrables, son tronc immense dont les courbes rappelaient la silhouette d'une femme, sa sève lumineuse et la magie qui parcourait chacune de ses fibres.
À leurs yeux, Osinké n'était pas seulement l'Arbre de Vie.
Il était la vie elle-même.
Pourtant, malgré toute sa grandeur, Osinké portait en lui une destinée que nul ne pouvait pleinement comprendre.
Depuis la naissance du monde, une prophétie accompagnait son existence.
Tous la connaissaient.
Tous avaient grandi en l'entendant.
Et pourtant, personne ne savait réellement ce qu'elle annonçait.
Osinké portait un fruit unique.
Un fruit qui ne naîtrait qu'une seule fois au cours de son existence.
Nul ne connaissait son apparence. Nul ne pouvait en décrire le goût. Personne ne savait quels pouvoirs il renfermerait. Chacun l'imaginait différemment, laissant libre cours à son imagination.
Même Osinké l'ignorait.
Aussi immense que fût sa magie, elle ne lui permettait pas de connaître ce que serait son propre fruit.
Tout ce qu'il savait, c'est que celui-ci porterait une puissance annoncée comme cent fois supérieure à la sienne.
Une puissance inconnue.
Une puissance que personne, pas même lui, n'avait jamais contemplée.
Car cet événement ne s'était encore jamais produit.
La légende racontait qu'une seule fois tous les dix mille ans, lorsque le monde aurait achevé son premier cycle, Osinké offrirait son unique fruit avant de disparaître à jamais.
Sa mission aurait alors pris fin.
Pendant dix millénaires, il aurait protégé le monde naissant, veillé sur la magie et nourri toute vie grâce à son essence. Puis viendrait le temps du dernier sacrifice.
En offrant son fruit, il transmettrait au monde une magie entièrement renouvelée, plus pure et plus puissante que celle qui existait jusque-là.
Tous les êtres vivants recevraient alors ce nouveau pouvoir au cours d'une immense cérémonie.
La magie entrerait dans une nouvelle ère.
Et le monde poursuivrait son existence pour dix mille années supplémentaires.
C'était cette promesse qui guidait les habitants depuis leur naissance.
Ils prenaient soin d'Osinké avec une dévotion sans faille, conscients que son sacrifice assurerait l'avenir de tous.
Certains le nommaient également Osìsì-Nke-Ndu :
L'Arbre de Vie.
Car tant qu'il demeurait debout, la vie elle-même continuait de prospérer.
Les habitants ignoraient ce que cette nouvelle magie changerait réellement.
Ils savaient seulement qu'elle dépasserait tout ce qu'ils avaient connu jusqu'alors.
Et cela leur suffisait.
Ils faisaient confiance à Osinké.
Ils attendaient le jour promis.
Selon la prophétie, lors de la dernière année du dix millième anniversaire du monde, au cours de son dernier mois, sous la dernière pleine lune, à minuit une minute exactement, le fruit atteindrait sa parfaite maturité.
Ni une seconde trop tôt.
Ni une seconde trop tard.
Alors Osinké le laisserait tomber.
À l'instant où le fruit toucherait le sol, son pouvoir se répandrait à travers les galeries creusées par les racines de l'Arbre de Vie, jusqu'aux profondeurs du monde.
Tous les habitants, réunis une dernière fois sous ses branches, recevraient cette magie nouvelle.
Puis Osinké disparaîtrait.
C'est ainsi que les choses devaient se dérouler.
En principe.








