Prologue
— Une ampoule d’adrénaline ! Vite !
— Il s’effondre ! Je suis en train de le perdre !
— Il nous faut du sang ! Appelez la banque du sang, dites-leur que c’est une urgence !
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Seize ans. Plaie à l’arme blanche. Hémorragie massive.
Un silence.
Puis :
— Je n’ai plus de pouls.
— Seigneur, Marie, Joseph !
Au beau milieu du hall de l’hôpital de Vérone, cerné par une demi-douzaine d’hommes en costume sombre postés à chaque issue. Ce sont les gardes du corps des deux clans, immobiles, l’oreillette vissée à l’oreille, prêts à faire évacuer la moindre caméra ou le moindre témoin gênant. Maria se signe frénétiquement avant de tomber à genoux, les mains jointes.
Madrina Vittoria Capulet lève les yeux au ciel. Même au bord de la catastrophe, la ferveur catholique de la nourrice espagnole de Juliette réussit à l’exaspérer.
Son stress, elle le gère autrement : en étant infecte. Encore plus que d’habitude.
Elle darde un regard noir sur son époux, le Padrino Cesare Capulet. Toute cette histoire est de sa faute, après tout. Enfin, de sa faute, de celle des Montaigu, de leurs pères avant eux et probablement d’une poignée d’ancêtres morts depuis suffisamment longtemps pour ne plus avoir à assumer les conséquences de leurs conneries. La rivalité entre les Montaigu et les Capulet a commencé bien avant la naissance de Roméo et Juliette.
Avant les sociétés écrans, les prête-noms, les guerres de territoire et les règlements de comptes maquillés en accidents.
Personne ne semble d’ailleurs se souvenir exactement pourquoi tout a commencé. Mais leurs enfants sont actuellement en train de mourir à cause d’elle. Le cœur de Vittoria se serre lorsqu’elle aperçoit, à quelques mètres, le visage ravagé par les larmes de Donna Pénélope Montaigu, flanquée elle aussi de ses propres hommes, aussi discrets que redoutables. Leurs regards se croisent. Pendant une seconde, quelque chose passe entre les deux femmes.
Quelque chose qui ressemble dangereusement à de la compassion.
Vittoria se ressaisit aussitôt et lui adresse le regard haineux qu’on attend d’une Capulet face à une Montaigu. Pénélope fait de même. Puis son visage s’effondre de nouveau.
Son fils unique est entre la vie et la mort. Don Niccolò Montaigu la prend dans ses bras.
Vittoria Capulet détourne immédiatement les yeux. Elle refuse de se rappeler la douceur des paumes de cet homme remontant le long de ses cuisses lorsqu’ils étaient jeunes.
Pas aujourd’hui. Surtout pas aujourd’hui.
Aujourd’hui, elle doit penser à Juliette.
Une chose qu’elle a soigneusement évitée de faire pendant presque dix-sept ans.
Et voilà où elles en sont.
Juliette a tenté de se tuer.
C’est Vittoria qui l’a trouvée dans la crypte familiale . Elle baignait dans son sang, étendue à côté du jeune Montaigu. Ses lèvres étaient déjà presque bleues...
Son bébé. Aux portes de la mort.
Vittoria fouille machinalement dans son sac, en sort une cigarette et l’allume. Un des hommes postés près de la porte fait un pas dans sa direction, prêt à intervenir pour n’importe quelle raison jusqu’à ce qu’il comprenne que ce n’est qu’une infirmière qui approche.
— Madame, vous êtes dans un hôpital. Il est interdit de fumer ici.
Vittoria tourne lentement la tête vers elle. Elle regarde sa cigarette. Puis l’infirmière.
— Évidemment.
Elle l’écrase avec mauvaise humeur dans le fond d’un gobelet de café vide. Et merde.
Si Juliette meurt, elle n’aura jamais l’occasion de lui demander pardon.
Pardon d’avoir été une mère aussi lamentable et de l’avoir confiée à Maria presque dès sa naissance.
Pardon d’avoir toujours trouvé une réception, un dîner, un voyage, une migraine ou simplement une autre pièce où se réfugier chaque fois qu’elle avait besoin d’elle.
Elle ne pourra jamais lui expliquer pourquoi il lui avait semblé plus facile de laisser une autre femme l’aimer à sa place.
— Madame Capulet...
La voix de Maria interrompt ses pensées.
— Vous pleurez.
Vittoria fronce les sourcils. Maria la regarde comme si la Vierge venait d’apparaître au-dessus du distributeur de boissons. Puis la nourrice tend timidement la main et recueille du bout du doigt une larme sur sa joue. Vittoria reste immobile.
C’est un miracle.
Elle n’a pas pleuré depuis la naissance de Juliette.
Elle regarde les portes derrière lesquelles les médecins tentent de maintenir sa fille en vie.
Puis, pour la première fois depuis très longtemps, elle ravale sa fierté :
— Vous voulez bien prier avec moi, Maria ?
Sa voix se brise.
— Pour Juliette.
Maria hoche la tête et prend la main de sa patronne entre les siennes.
Vittoria ferme les yeux et prie pour que Dieu lui laisse une seconde chance d’être la mère de sa fille.








