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La nouvelle perdue d'Edgar Allan Poe

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Résumé

Suite au décès de sa femme lors d'une enquête, le légendaire inspecteur Gordon Mulpe s'apprête à prendre sa retraite quand le chef de police vient vers lui pour un cas de force majeure. On compte déjà trois cambriolages et un enlèvement en trois jours et le coupable semble insaisissable. L'inspecteur Gordon finit par accepter sans se douter une seconde que son attrait prononcé pour les nouvelles d'Edgar Allan Poe signera le glas de sa folie dans cette énigme insolvable.

Genre :
Mystery,Horror
Auteur :
J_O_Venneri
Statut :
il y a 11 jours
Chapitres :
2
Rating
n/a
Classification par âge :
16+

Chapitre 1

Remettez tout en doute ou bien,

si le doute n'est pas permis,

soyez l'Œdipe de cette énigme.

Edgar Allan Poe



Ce jour-là, je buvais un café. En cette matinée des plus maussades qui s’en allait dégoulinante d’une mornitude des plus palpables, je me rendis, comme à mon habitude depuis à présent six mois, au café près du cimetière. Ma commande passée, je me rendis sur la même banquette usée et délavée qui m’attendait avec opiniâtreté comme chaque jour. Chaque jour depuis six mois se ressemblait d’une telle exactitude que j’avais cette horrible impression de revivre en boucle la même journée ; rien d’autre que ce paysage inaltérable que m’offraient ces vitraux aux couleurs pâles, la même image avec pour seule exception les aléas de mère nature, la même pensée avec pour seule exception ses songes insidieux qui survenaient même éveillé, le même café avec pour seule exception la maladresse maladive du barista qui, se perdant en rêverie, transformait ma boisson en un breuvage mortel.

Des bruits de pas se rapprochèrent de moi.

— Garçon, dis-je sans même relever la tête, ne vous avais-je donc pas demandé un expresso avec deux sucres et un demi ? Pourtant, l’amertume prononcée de ce breuvage me laisse un goût âcre dans la bouche.

— Décidément, ça ne s’arrange pas avec l’âge, répondit-il en laissant tomber un demi-sucre dans l’expresso. Cette obsession aux détails...

— Gaspard ? Que viens-tu faire dans un coin pareil, espèce de vieux croulant ? dis-je en relevant mon chapeau.

— Je viens m'assurer que ta carcasse tient encore la route !

Quelques gouttes de la machine à expresso s’échappèrent dans un son à peine perceptible. Je dévisageai ce vieux vétilleux, il n'avait pas changé d'un poil : toujours aussi imposant dans ses habits chics, affichant son grand air satisfait sur ses traits sévères.

Gaspard se mit à rire et me tapa sur l’épaule. À mon tour, je fus traversé d’un amusement retenu tandis qu’il prenait place face à moi.

— Il y a des bruits de couloir qui disent que tu pars à la retraite.

— Les couloirs sont empreints d’une certaine vérité, mais attention aux courants d’air. Il me reste un mois à tirer, le temps pour une dernière enquête, j’aimerais terminer sur quelque chose de simple.

— Dis-moi, ce n’est pas un peut jeune, 45 ans, pour une retraite ?

— De nos jours, 45 ans, ça laisse des rides ; dans un monde qui chasse les marginaux, les érudits vieillissent plus vite que les biens heureux.

— Tu vas donc priver l’Angleterre entière du meilleur détective ? Quelle égoïste tu fais, dit-il en prenant une gorgée de mon café.

— Le monde entier, j’espère bien. Détective est un travail ingrat, tout ce que j’avais, je l’ai perdu, expliquai-je tout en serrant mon pendentif.

— Éléonore... Tu sais combien je suis désolé, elle est partie trop tôt, elle était également un des meilleurs détectives.

— Le meilleur. Enfin, pourquoi donc viens-tu me rendre visite ?

— Il y a eu un enlèvement cette nuit dans la rue Garratt Lane...

À ces mots, mon cœur se crispa, mon attention se perdit sur les gouttelettes dansantes à la surface des vitraux du café. Je fronçais les sourcils quand la clarté limpide des gouttelettes se laissa aller à une teinte plus terne et sale : c’était celle d’un imperméable. Il y avait un homme de l’autre côté de la rue qui, malgré l’opacité du vitrail imposé par la pluie battante, me donna l’impression de regarder dans ma direction.

— Dis, tu m’écoutes ? s'exclama Gaspard en secouant mon bras.

— Oui, bien sûr, bredouillai-je désorienté. Un enlèvement et alors ? Ce n’est pas si rare...

— Tu ne sembles pas comprendre la situation, c’est la troisième intrusion en l’espace d’une semaine, dit-il le visage serré en sortant le dossier de l’enquête. Les deux premières intrusions n’ont mené à rien, le coupable n’est pas un voleur ordinaire, il ne vole d’ailleurs, aucun objet, bien qu'il paraisse chercher quelque chose. La rue entière est bouclée et contrôlée jour comme nuit depuis deux jours, j’ai posté mes patrouilles à tous les points stratégiques, mais rien n'y a fait. Cette nuit, une troisième intrusion a eu lieu et, semble-t-il, le coupable a trouvé ce qu’il cherchait. Cette personne a kidnappé une résidante, madame Rowena, et tous deux ont disparu comme un fin manteau de neige en plein été. J’ai besoin de toi sur ce coup : s'il y a une quatrième intrusion ou que cette femme n’est pas retrouvée dans les jours à venir, je serais viré dans la seconde, le pire déshonneur pour le chef de la police. Tu es le seul qui puisse trouver l’identité de cette personne.

— Tu es bien gentil, mais j’ai renoncé à ce genre d’enquête, dis-je en m'apprêtant à partir.

— Je te rappelle que tu m’en dois une, protesta-t-il en déboutonnant sa chemise pour mettre en évidence son torse meurtri d’un impact de balle. Ce jour-là, j’ai tout essayé pour la sauver et, à défaut d’y être parvenu, j’ai permis d’empêcher qu'on lui imprime à jamais sur ses yeux la vision de la mort de l’homme de sa vie.

— Tu es vraiment le pire ami qu’on puisse souhaiter, dis-je le visage impassible en prenant le dossier de l’enquête avant de regagner la sortie.

— Moi aussi, je t’adore ! Et rase-moi cette barbe !

Dehors, la plus battante faiblissait, je réajustais mon chapeau kaki à plume de mes mains trempées, puis je déplissai mon long manteau embelli de taches noircies avant d'y placer le dossier de l’enquête dans la poche intérieure. Avançant de deux pas en direction du vieux cimetière, les images de cette triste nuit me revinrent en tête alors que j’ouvrais mon pendentif pour contempler le visage de la plus belle des femmes ; par-dessus son âme, se dessinait cette brume miasmatique et fétide qui sert de manteau à ce lieu d’une fatalité poétique se magnifiant sous l’effet de la pluie.

Un klaxon retentit, m’arrachant à ma rêverie : j’étais figé au milieu de la route. Le pas lourd, je gagnais mon automobile où, d’un geste las, je posai le dossier de l’enquête sur le siège passager. J’étais traversé d’une sensation ineffable, ressassant toutes ces choses, j’avais mille et un mots dire, le seul que mon corps trahit fut un soupir profond et douloureux.

Quelque temps plus tard, j’arrivais dans la rue Garratt Lane où je me perdis : le balisage et la sévérité des policiers m’avaient laissé sans mon automobile, cependant, je fus gracié d’une escorte jusqu’au lieu donné dont le numéro m’était encore jusque-là inconnu, car je n’éprouvais aucun intérêt particulier à m’informer du dossier de l’enquête.

Le lieu du crime s’édifiait en une villa pavillonnaire des plus banales, celle comme il en existe des centaines à perte de vue sur des brochures de voyage londoniennes : un duplex de brique orné de moulures en bois, le tout coiffé d’ardoises. « Un tel degré de normalité devrait être interdit », pensai-je en frissonnant. Chaque villa disposait d’un espacement de vingt mètres de part et d’autre : si quelqu’un venait à enlever une personne par la route, le risque d’être vu serait trop important et un cri pourrait facilement être entendu. Cependant, l’arrière-cour, gardée par deux grandes palissades en bois vernis, s’étendait sur une plus longue distance, finissant sa course sur un sous-bois.

— Vous, dis-je en m'adressant à l’un des deux policiers qui m'escortaient, faites le tour de la maison et inspectez chaque châssis un à un.

— Ça a déjà été fait plusieurs fois, il suffit de lire le rapport, s’amusa-t-il.

Je m'approchai de lui en faussant un sourire, puis l'agrippai au col, ce qui le laissa sans voix.

— J’imagine que l’incompétent qui l’a rédigé avait dans une main une bière et dans l’autre un donut ? Je les connais, les gens dans votre genre, ils passent leur temps désabusés d’une vie misérable, espérant, aspirant, ils attendent la grandeur sans même bouger le petit doigt. Vous me dégoûtez tous autant que vous êtes, lâches et fainéants, sans honneur ni droiture. Vous espérez quoi ? Vous tournez les pouces encore vingt ans en parlant en si ou en peut-être ? C’est à cause de gens comme vous qu’elle est portée disparue, continuai-je en le fixant dans les yeux.

— Les mains en l’air ! somma l’autre policier. Vous n’avez pas le droit de vous en prendre physiquement à un représentant de l’ordre !

Au même moment, la porte d’entrée grinça et un petit homme jovial au visage plissé s’avança.

— Qu’est-ce donc que ce raffut ! Oh, inspecteur Gordon ! C’est un honneur, je suis le sergent Hugh, ajouta-t-il en venant me serrer la main.

Les deux policiers échangèrent un regard confus.

— Ces deux incompétents ne vous enquiquinent pas trop, j’espère ? Auquel cas, je les vire sur le champ, dit-il d’un rire des plus atypiques.

— Pas du tout, répondit aussitôt celui que j’avais empoigné. Monsieur l’inspecteur vient d’ailleurs de me confier une tâche de la plus haute importance, ajouta-t-il en disparaissant à l’arrière de la maison.

— Le légendaire inspecteur Gordon Mulpe, marmonna l’autre policier, dont l’uniforme s’imprégnait d’une teinte foncée sous l’action de sa sueur abondante. J’avais déjà vu une photo de lui dans le journal, mais il est tellement négligé que je ne l’ai pas reconnu...

— Dawson, au rapport ! cria le sergent Hugh.

Dawson sursauta et se mit au garde à vous, son fusil contre sa tempe.

— Dites, Dawson, vous êtes à l’armée ?

— Non, sergent !

— Que-ce que vous voulez faire avec cette arme, arranger votre tête de six pieds de large ?

— Non, sergent !

— Alors rompez cette pose ridicule !

— Dawson, dis-je, vous allez vous rendre dans l’arrière-cour, pénétrer dans le sous-bois et regarder sur quoi ce dernier débouche. Je veux un rapport dans deux heures avec chaque direction possible et le nom des lieux où elle débouche.

— Oui, inspecteur ! dit-il avec détermination avant de disparaître.

— Ces policiers, de vrais tire-au-flanc, souligna le sergent.

— Je ne vous le fais pas dire. Enfin, pourrions-nous voir la scène de crime ? Il me tarde d'en finir avec cette affaire.

— Bien entendu, répondit-il en m’emboîtant le pas.

Le hall d’entrée était étouffé d’une multitude d’objets mis en valeur par la lumière de faux chandeliers aux murs.

Cet endroit me laissa une arrière-pensée sur la nature mentale du propriétaire, mais je préférais émettre une théorie après avoir fait le tour de la propriété. D'après ce que je pouvais observer, il n’y avait pas eu d’action particulière dans cette pièce : la présence abondante d’objets et de cartons était telle que la moindre lutte aurait répandu ces derniers au sol et, dans la mesure où le criminel les aurait remis en place, des signes de renfoncement seraient visibles sur ces derniers ainsi que des marques de poussière étalée.

— Si vous voulez bien me suivre, dit-il en m’ouvrant la porte d’à côté.

J’allumai ma pipe et le rejoignis dans ce qui était, en toute vraisemblance, la salle la plus fantasque qui m’ait été donnée de voir. Cet endroit était un simulacre, celui d’un bureau ordinaire qui avait laissé place à un aménagement d’une minutie mesurée, celle d’un esprit idolâtre ou malade. Je me perdis sans un mot, serpentant entre tous ces présentoirs qui avaient transformé ce bureau en un dédale de vitrines.

Face au dernier présentoir, je me stoppai net et, tandis que ma pipe me glissait entre les doigts, mon esprit se troublait aux deux réflexions qui me traversaient. J’avais compris, à la vue de tous ces objets contenus dans ces vitrines, leur symbolisme.

Je ramassai puis tapotai compulsivement ma pipe sur le porte-vitrine.

— Nous avons mis du temps à nous en rendre compte, expliqua le sergent Hugh qui osa enfin parler, mais il s'avère qu’un paterne relie tous ces objets ente eux : ils sont...

— Tous issus d’une nouvelle d’Edgar Allan Poe, terminai-je en me frottant les sourcils.

— Votre sagacité est sans pareil, dit-il les yeux pleins d’étoiles.

— Fut un temps, je nourrissais un attrait tout particulier pour cet auteur. Le père du fantastique encore jamais égalé jusqu’à ce jour, s’amusant à écrire des nouvelles qui nous plongent dans les abysses ineffables de la psyché humaine ; un terrain de jeu des plus amusants pour un inspecteur.

— Fut un temps, dites-vous ? Votre attrait aurait-il changé ? Pourtant, vous semblez le décrire avec une admiration, exagérée.

— Mon cher ami, rien n’exagère l’étrange ! soulignai-je en fumant ma pipe. Enfin, pour ce qui en est de mon attrait pour ces nouvelles qui explorent l’obscurité de l’esprit, il m’a quitté quand, à force de lecture, je me suis aperçu de particulières similitudes avec mon esprit.

Le sergent se retourna et passa ses doigts sur l’une des vitrines.

— La psychologie couplée à une intelligence particulièrement prononcée crée un mélange des plus pernicieux, pourtant, l’on dirait que l’élite des penseurs ne peut s’empêcher d’y plonger.

— C’est comme une femme magnifique et inaccessible qu’on ne peut s’empêcher d’aimer : d’un côté le rationnel, de l’autre l'éthéré, et au milieu Edgar Allan Poe qui inverse la gauche et la droite.

— Qui d’autre pour écrire la beauté étrange que Poe ? Je comprends la raison pour laquelle vous vous êtes éloigné de ces lectures, inspecteur, avoua-t-il en déglutissant avec difficulté.

— Pour ce qui en est de l’amour étrange et ineffable, je préfère la douce subtilité de Venneri, celui qui décrit sans parler, d’une voix monotone et passionnée, le métamorphe de ses nuits.

Je me rapprochai de la fenêtre à double battant que j’ouvris avant de m’y accouder. Le sergent s’accouda à son tour, son regard était fuyant comme empreint d’une réflexion profonde.

— Alors quoi, ce malade est un fanatique inconditionnel d’Edgar Poe ? Je ne comprends pas où cela nous mène, peut-être s’amuse-t-il à se jouer de nous en nous guidant sur de fausses pistes ?

— Une grotesquerie en somme...

— Hmm...

— Ne soyez pas si dure avec vous-même, sergent.

— Mais enfin, inspecteur, souffla-t-il en grinçant des dents.

— Vous aspirez au poste d’inspecteur, n’est-ce pas ?

— Comment le savez-vous ? Vous êtes si doué...

— Ce n’est pas là une question d’habilité ou même de prédisposition : il y a des choses qui se remarquent et d’autres qui se comprennent.

— J’avoue que, tout comme ce malade qui idolâtre Edgar Poe, j’ai beaucoup suivi vos exploits. Vous m’inspirez beaucoup, inspecteur, mais je ne pense pas être à la hauteur.

— Rien de plus normal, car vous ne l’êtes pas, expliquai-je en m’asseyant sur le rebord de la fenêtre.

Alors que je tirai sur ma pipe, je pouvais voir son visage, d’habitude jovial, rougir de honte.

— Allons, redressez-vous et donnez-moi votre hypothèse.

— Je dois dire que je n’ai rien de suffisamment concluant. J’ai l’impression que cette pièce n’est là que pour semer le doute : le criminel a dû penser cette idée qui, par un hasard de circonstance, a fait mouche. Peut-être n’est-il même pas intéressé par Edgar Poe.

— Mon cher ami, dans la vie rien n’est laissé au hasard ! J’ajouterai même que, la plus grande partie de la vérité jaillit de ce qui est accessoire, ou annexe.

— Que voulez-vous dire, inspecteur ?

— Voyez-vous, dis-je en marchant, il y a un second élément qui m’a frappé lors de mon exploration : effectivement, chaque objet paraît à créer un lien entre chacune des nouvelles d’Edgar Allan Poe, cependant, il y a un élément de trop !

Je tapotai l’une des vitrines avec mon ongle.

— Il y a un objet en trop par rapport au nombre de nouvelles existantes, repris-je. De plus, cet objet n’apparaît dans aucune d’entre elles.

— Peut-être s'est-il trompé ?

— Que vous ai-je expliqué vis à vis du hasard ? Vous pensez qu’une personne qui apporte dans son crime autant d’objets différents en aurait apporté un de plus par mégarde ?

— D’accord, mais dans ce cas, quel est le lien ?

— L’ensemble de cette manœuvre a pour but de porter notre attention sur cet objet en particulier : ce dernier est la clef de l’énigme. Mais la question est, pourquoi cette personne voudrait nous donner un indice pour la retrouver ? Enfin, peut-être le découvrirons-nous assez tôt, dis-je en plongeant ma main dans la vitrine.

— Attendez ! somma le sergent. Peut-être que cet objet est piégé, le saisir sans gants n’est pas avisé, inspecteur. Allons terminer le tour du propriétaire le temps que mes hommes s’assurent que cet objet soit parfaitement inoffensif.

— Très bien, je ne suis pas si pressé dans tous les cas. Par la même occasion, l’un des objets est une bouteille de verre contenant une lettre, analysé la pareillement.

Le sergent passa dans la pièce adjacente où deux agents maintenaient une liaison en temps réel avec le poste de police. Il chargea l’un des deux d’apporter les objets au laboratoire de fortune monté dans la cuisine.

Nous passâmes de pièce en pièce, rien de pertinent n’y était présent ; que la crasse et le désordre bordés des murs en papier peint, chouchoutés par les lourdes lueurs chaleureuses des lustres baillant, sillonnés de passages qui laissaient apparents de vieux tapis usés. Nous vîmes ainsi l’ensemble des pièces inférieures avant d’emprunter l’escalier vers l’étage où je constatai, dans le vaste couloir, des petites traces noircies contre les murs : c’était de là que venaient les vitrines exposées dans le bureau. J’en conclus que le criminel s’était déjà introduit au moins une fois auparavant.

— Un avis particulier, inspecteur ? interrogea le sergent Hugh.

— Disons, hormis le bureau métamorphosé en cabinet de curiosités, nous avons une cuisine changée en laboratoire et un cagibi en station radio, m’amusai-je.

— Qu'en est-il des indices ?

— Il n’y a rien, l’action s'est déroulée à l’étage, le criminel a dû attendre que la victime tombe dans les bras de Morphée pour s’en emparer. Cependant, quelque chose me tracasse, dis-je en me frottant les sourcils.

— Quoi donc, inspecteur ?

— La moquette contient des traces d’eau.

— La femme qui a été enlevée avait pour habitude de se servir un verre d’eau qu’elle apportait à son chevet.

— Une cause particulière ? demandai-je en pénétrant dans la salle à coucher où je constatai effectivement un verre sur la table de nuit.

— L’acide acétylsalicylique. D’après le voisinage, cette femme n’avait plus toute sa tête, rien n’est sûr, mais un événement traumatisant l’aurait amenée à cet état mental. Je pense donc que c’était là sa manière de combattre l’insomnie chronique.

— De l’aspirine... Adroite déduction.

Je fis le tour de la chambre d’un macabre séduisant. Un lit à baldaquin d’une couleur pourpre embellis de fioriture. Un somptueux parquet en bois sombre apportait une note chaleureuse qui venait en parfait accord avec les moulures fumées des murs à l’inspiration gothique.

— Cette pièce est le vestige de sa raison, semble-t-il.

— Effectivement, certaines études tendent à dire qu’il subsiste un lien entre des objets, des lieux et un esprit malade.

— On dirait bien qu’il manque l’alaise à ce lit ? Et la laine du tapis qui le borde est aplatie, ajoutai-je en passant le nez par-dessous.

Le sergent fut traversé d’un tressaillement d’admiration.

— Voilà ce qu’il s'est passé : le criminel s’est introduit dans cette maison, puis s’est faufilé sous le lit où il attendit le retour de la femme. La femme finit par arriver et dépose son verre d’eau sur sa table de chevet avant de gagner les sanitaires, le criminel remplace l’aspirine par quelque chose de plus puissant et attend. La femme revient, boit la mixture et tombe comme une masse. À son tour, le criminel l’attache avec l’alèse et la fait passer par la fenêtre juste là ! dis-je en pointant la fenêtre ornée d’un symbole avant de me figer sur place.

— Ça ne va pas, inspecteur ?

La vue de ce symbole me mortifia, ça ne pouvait être réel, il ne pouvait s’agir de lui. Cet aspect étrange, son plumage cendré et ses yeux rouges qui pénètrent au plus profond de nous.

— Inspecteur ? s'inquiéta le sergent en me secouant.

— Ce symbole, vous le voyez, vous aussi ? marmonnai-je.

— Le corbeau ? Oui, bien sûr ! Vous m’avez fait peur, inspecteur !

— Je le reconnaîtrai entre mille... Sergent, avez-vous déjà entendu parler du tueur au corbeau ?

— Vous faites allusion au spectre ? Ce n’est rien de plus qu’une légende, inspecteur, répondit-il d’un air confus.

— Il y a dix ans jusqu'à aujourd'hui, expliquai-je en ôtant mon chapeau. Il y a eu une suite de dix enlèvements, un par an dans les environs de la Tamise ; ni le coupable ni les victimes ne furent retrouvés, comme envolés. Aucun indice ne fut découvert, rien à l’exception d’un paterne : sur chaque scène de crime, se trouvait un corbeau ; l’un était une peinture, l’autre, un corbeau empaillé, un autre était réel, mais mort, quand un autre était gravé sur un bijou...

— C’est une histoire méconnue et pour cause, les autorités ont étouffé l’affaire. Je dois dire que la seule raison pour laquelle je connais cette histoire est que j’ai suivi vos travaux de suffisamment près.

Je me laissai aller sur le lit, désemparé et l'esprit hanté de pensées plus pernicieuses les unes que les autres. J’ouvrais mon pendentif.

— C’est l’histoire qui a coûté la vie à votre femme, dit le sergent d’une voix étouffée.

— Elle n’est pas morte ! Son corps ne fut pas retrouvé...

— Oui, veuillez pardonnez mes mots, inspecteur.

Le sergent vint près du lit, tira une chaise et prit place à ma droite.

— Sachez que je suis désolé pour votre femme, commença-t-il, mais rien n’a jamais prouvé que ces crimes furent l’œuvre d’une seule et même personne ; votre femme fut la seule à avoir émis l’hypothèse du corbeau. Des crimes, il y en a des milliers, il n’est pas si rare que certains finissent non élucidés et il est aisé de les relier entre eux...

— Ma femme ne s'est jamais trompée, sergent.

— D’accords, dans ce cas, que viendrait faire le tueur au corbeau ici ? Pourquoi s’en prendrait-il à cette femme malade ?

— Pourquoi quelqu’un s’en prendrait à une femme malade ? Je ne sais pas. Pourquoi cherche-t-il à se jouer de nous ? Je ne sais pas. Pourquoi le corbeau ? Je ne sais...

Je me redressai d’un coup et me rapprochai du corbeau.

— Je commence à comprendre, marmonnai-je.

— Qui a-t-il, inspecteur ?

— Ce que je sais, c’est que ce symbole ne ment pas, dis-je les mains tremblotantes.

— Que comptez-vous faire ?

— Je, je ne sais pas... Allons-nous-en d’ici...

Je me faufilai dans l’escalier, le dévalant deux à deux, puis m’extirpai ce cette maison maudite.

— Attendez, inspecteur ! cria le sergent en me rejoignant, le souffle court. Vous ne comptez, quand même pas, arrêter l’enquête ?

— Vous avez raison : nous poursuivons un spectre. Je ferai mon rapport et le déposerai au poste de police demain à la première heure.

— Je comprends que cette histoire vous rappelle de mauvais souvenir, mais s’il vous plaît, prenez ceci avec vous.

Il me présenta les objets à deux mains.

— Il n’y a rien à craindre, après inspection, il n’y a aucune trace de poison ou même d’explosif.

— Je n’en aurai pas besoin, merci.

— Si ces objets contiennent un secret, vous êtes le seul en mesure de le découvrir, dans le cas contraire, il ne serait là qu’une flûte et une feuille des plus ordinaires. Vous êtes le seul à avoir remarqué ces objets, j’ai confiance en vous, inspecteur, ajouta-t-il en me les plaçant dans la poche.

Un cri m’interpella : les deux policiers de tout à l’heure m’attendaient adossés à une voiture de police en me faisant signe.

— Soit, on dirait bien qu’il est l’heure de nous quitter.

— Je vous admire, inspecteur. Je crains que cette enquête finisse comme beaucoup d’autres, irrésolue. Je suis incapable de trouver la vérité, aussi pardonnez-moi, inspecteur.

— Vous savez, dis-je en tournant les talons. Vous n’avez aucunement besoin de me ressembler pour devenir inspecteur, et pour ce qui en est de la déduction ainsi que de l’observation, cela se travaille, croyez-moi.

À ces mots, je quittai ce lieu d’un demeurant banal. Je ne sais pas si ce fut cette particulière normalité ou même l’intérieur morne des pièces qui m’avait fait cette impression, mais je me sentais comme étouffé. Moi qui n’avais jamais sourcillé au cours de ma longue carrière, je sentais, avec nervosité, les spasmes de mes mains sur mes jambes suantes. Assis à la place passagère de la voiture de police, j’observais la maison s’évanouir peu à peu dans le rétroviseur. Bientôt, le ciel se couvrit de lourds nuages fuligineux qui menaçaient la bâtisse. Ces briques cendrées s’en allaient, se fissurant en larges veines. Les moulures vermoulues se déchaussaient, craquelant de tout côté. Les ardoises se soulevaient une à une et le jardin de paille grisonnait à vue d’œil.

— Inspecteur ! cria quelqu’un.

Je sursautai. Ouvrant grands mes yeux, je ne distinguais rien, mes pupilles brûlantes ne trahissaient rien d’autre qu’une vague pâleur dansante dans une robe de deuil avec le fumé du désespoir.

— Inspecteur ! insista la voix.

Un flash s’illumina et ma vision me revint enfin. J’étais allongé dans la voiture de police avec Dawson qui me tenait la porte.

— Nous y sommes ? dis-je en essayant de récupérer mes esprits.

— Nous sommes à la bordure de la rue Garratt Lane, votre voiture est juste là, dit Dawson en m’aidant à me redresser. Vous avez l’air exténué, inspecteur, vous devriez vous reposer.

— Un inspecteur n'a guère de repos, dis-je en regagnant mon automobile.

— Inspecteur, dit Dawson en me rattrapant. Le rapport que vous m’avez demandé et celui de mon collège, ajouta-t-il en le plaçant sur mon tableau de bord.

— Très bien, répondis-je en baillant.

— Faite attention, inspecteur, les nuits sont épaisses et les rues peu prudentes, cet endroit me donne la chair de poule...

Je claquai ma portière tandis que les feux de la voiture de police disparaissaient. L’esprit encore brouillé, je tentai de me remémorer le chemin de ma maison. La nuit était pesante, d’une obscurité profonde et granuleuse comme un tableau décrépit, usé par le temps. Le silence s’était répandu, du ciel à la terre, rien ne semblait plus vivre, même mon automobile ne disait plus mot. Je fermai enfin les yeux en passant le seuil de ma porte d’entrée.

Un bruit strident retentit,

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