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LA NUIT NOUS CONDAMNE

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Résumé

Los Angeles, 1987. Katherine Moore, jeune procureure adjointe, est chargée d’enquêter sur une série de meurtres qui ébranle la ville. Tous les indices semblent conduire à Cole Danner, un policier aussi dangereux qu’insaisissable. Mais dans un Los Angeles nocturne où policiers, magistrats, gangs et producteurs de films pornographiques partagent les mêmes secrets, distinguer les criminels de ceux qui rendent justice devient impossible. Tandis que son supérieur la harcèle et que l’homme avec lequel elle vit lui ment, Katherine découvre que la corruption s’étend jusqu’à son propre foyer. Cole est peut-être l’assassin qu’elle recherche. Il pourrait aussi être le seul homme capable de la maintenir en vie. Entre la loi qu’elle a juré de défendre et une justice qui n’attend plus les verdicts, Katherine devra choisir. Et certains choix condamnent pour toujours.

Genre :
Thriller,Action
Auteur :
Alice Spade
Statut :
Terminé
Chapitres :
35
Rating
n/a
Classification par âge :
18+

Chapitre 1 — La Taxe

Le juge prononça les mots que j’attendais et, pendant trois secondes, je crus encore que la justice faisait un bruit simple.

— La requête de la défense est rejetée.

Ce ne fut rien de spectaculaire. Aucun cri ne s’éleva dans la salle. Le prévenu ne bondit pas par-dessus la table pour m’étrangler. Son avocat se contenta de refermer son dossier avec un soupir agacé, tandis que le greffier appelait déjà l’affaire suivante.

Pourtant, j’éprouvai cette satisfaction brève et brûlante que je poursuivais depuis mon entrée au bureau du procureur : la certitude d’avoir gagné parce que j’avais raison.

Le revolver saisi dans la chambre du motel serait admis au procès.

Sans lui, nous n’avions qu’un cadavre, deux témoins terrifiés et les mensonges d’un homme persuadé que la peur lui tiendrait lieu d’alibi. Avec lui, nous avions une condamnation.

Je rassemblai mes feuilles en évitant de regarder la famille de la victime. Une victoire devenait dangereuse dès qu’on commençait à croire qu’elle nous appartenait. Elle appartenait aux morts, aux survivants, quelquefois à la ville. Jamais à nous.

Je quittai la salle d’audience avec mon dossier plaqué contre la poitrine.

Dans le couloir du Criminal Courts Building, l’air sentait le café froid, la laine humide et la fumée de cigarette. Des avocats négociaient des années de prison sous les néons. Des policiers attendaient près des ascenseurs, leurs cravates desserrées, pendant qu’un garçon menotté à une chaîne ventrale fixait mes chaussures.

Los Angeles rendait la justice de la même manière qu’elle faisait tout le reste : trop vite, sous une lumière crue, avec l’espoir que personne ne regarderait derrière le décor.

— Mercer.

Je me retournai.

Une secrétaire du bureau se frayait un chemin entre deux adjoints du shérif. Elle me tendit un feuillet rose plié en deux.

— Monsieur Weller veut vous voir.

— Il a dit pourquoi ?

Elle eut ce sourire compatissant réservé aux personnes qui posaient une question inutile.

— Il a dit maintenant.

Charles Weller ne convoquait personne. Il accordait une audience.

Je consultai ma montre. Onze heures vingt-sept. J’avais prévu de déjeuner avec Mark à midi, dans un établissement de Spring Street où les serveuses connaissaient déjà sa commande et feignaient encore de rire à ses plaisanteries. Il comprendrait. Un policier comprenait toujours qu’un supérieur passait avant tout le reste.

Du moins était-ce ce qu’il répétait lorsque les rôles étaient inversés.

Je pris l’ascenseur jusqu’à l’étage du bureau du procureur.

Mon reflet dans les portes métalliques me renvoya l’image d’une femme qui avait gagné sa matinée : tailleur bleu nuit, chemisier ivoire, cheveux roux disciplinés autant qu’ils pouvaient l’être. Quelques mèches s’étaient échappées au-dessus de mon oreille. Je les remis en place avant l’ouverture des portes.

À vingt-neuf ans, je savais déjà que la compétence d’une femme était rarement examinée seule. On jugeait en même temps sa voix, sa jupe, ses jambes, son sourire et l’absence de sourire. J’avais appris à ne rien offrir qui puisse distraire de mes arguments.

Le bureau de Weller occupait l’angle du bâtiment. De ses fenêtres, on dominait Temple Street et les façades du Civic Center, baignées dans cette lumière jaune que le smog donnait aux fins de matinée.

Sa porte était entrouverte.

Je frappai.

— Entrez, Katherine.

Weller se tenait devant la fenêtre, un verre d’eau à la main. À cinquante-quatre ans, il possédait l’élégance tranquille des hommes qui n’avaient plus besoin de montrer leur pouvoir. Son costume anthracite semblait avoir été cousu sur lui. Ses cheveux gris ne bougeaient jamais. Même ses silences paraissaient coûteux.

Il n’était pas seul.

Un homme était assis dans l’un des fauteuils de cuir, une cheville posée sur le genou. Son costume marron avait connu de meilleurs jours. Il tenait un carnet fermé sur sa cuisse et m’observait avec des yeux sombres, fatigués mais attentifs.

— Vous connaissez Raymond Navarro ? demanda Weller.

— De réputation.

Navarro se leva. Il était plus massif que je ne l’avais imaginé.

— Ce qui signifie rarement quelque chose de flatteur.

Je lui serrai la main.

— On dit que vous êtes tenace.

— Voilà une manière polie de dire que je ne sais pas quand abandonner.

Ray Navarro appartenait au Bureau of Investigation du procureur. Avant cela, il avait passé presque vingt ans au département du shérif. Il avait la réputation de comprendre les policiers sans leur pardonner pour autant.

Weller contourna son bureau.

— Félicitations pour ce matin.

— Vous êtes déjà au courant ?

— Je suis toujours au courant.

Il m’indiqua le second fauteuil. Je m’assis, mon dossier sur les genoux.

Weller resta debout quelques instants derrière moi. Je sentis sa présence avant que sa main ne se pose brièvement entre mes omoplates.

Un geste paternel, en apparence.

Sa main descendit d’un pouce de trop avant de disparaître.

— Vous êtes devenue redoutable, Katherine.

— J’ai eu un bon professeur.

La réponse lui plut. Elle était faite pour cela.

Il rejoignit son fauteuil et ouvrit une chemise cartonnée dépourvue de référence officielle.

— Raymond Vale est mort cette nuit.

Le nom effaça le reste.

Pendant un instant, je revis Vale à la table de la défense, deux ans plus tôt. Une veste trop grande sur des épaules étroites. Des doigts jaunis par la nicotine. Un visage creusé qui pouvait paraître pathétique jusqu’à ce qu’on lise la liste de ses victimes.

Extorsion. Trafic d’armes. Complicité de meurtre.

J’avais obtenu sa condamnation après trois semaines de procès.

Mon premier dossier véritablement important.

— Comment ? demandai-je.

— Il s’est pendu dans sa cellule.

Je ne ressentis pas de chagrin. Cela m’aurait semblé obscène. Mais je n’éprouvai aucune satisfaction non plus.

Raymond Vale devait mourir en prison. Pas nécessairement cette nuit-là. Pas nécessairement de sa propre main.

— Il était sous surveillance ?

Navarro répondit :

— Pas au moment de sa mort.

— Pourquoi ?

— C’est une des questions auxquelles nous devons répondre.

Weller sortit une feuille de la chemise et la fit glisser vers moi. Il s’agissait d’une photocopie de mauvaise qualité. Quelques mots avaient été écrits au crayon sur une page arrachée à un bloc juridique.

Tout le monde paie la Taxe.

Demandez à Cole Danner.

Je relus la phrase.

La majuscule à Taxe me dérangea presque autant que le nom placé au-dessous.

— Qui a trouvé ça ?

— Un gardien, répondit Weller. Sous le matelas.

— Vous croyez que Vale l’a écrit ?

— Son écriture devra être authentifiée.

Je tournai la feuille vers Navarro.

— Vous connaissez Cole Danner ?

Son visage ne changea pas, mais son pouce cessa de caresser le bord de son carnet.

— Je le connais.

— Un ami ?

— Non.

— Un ennemi ?

— Danner n’a pas beaucoup d’amis. Ses ennemis, en revanche, sont trop nombreux pour qu’on puisse les compter.

Weller alluma une cigarette. Il ne m’en proposa pas. Il savait que je ne fumais pas.

— Inspecteur au LAPD, dit-il. Ancienne brigade des stupéfiants. Plusieurs citations pour bravoure, autant de plaintes pour violences. Aucune condamnation disciplinaire sérieuse.

— Parce qu’elles n’étaient pas fondées ?

Navarro me regarda.

— Parce que les policiers chargés d’enquêter sur des policiers ont parfois une conception particulière du doute raisonnable.

Weller expira la fumée sans quitter Navarro des yeux.

— Danner a participé à plusieurs opérations dans lesquelles Vale était impliqué. Ils se connaissaient. Peut-être Vale a-t-il voulu l’accuser avant de mourir. Peut-être essayait-il de nous transmettre quelque chose.

— Ou peut-être quelqu’un veut-il que nous regardions Danner.

Navarro inclina légèrement la tête. J’ignorais s’il approuvait mon raisonnement ou s’il constatait seulement que j’étais capable d’en avoir un.

Weller sourit.

— C’est précisément pour cette raison que je vous confie ce dossier.

Je reposai la photocopie.

— Quel dossier ? Un suicide en milieu carcéral relève des autorités pénitentiaires.

— Officiellement, vous allez réexaminer la procédure Vale afin de déterminer si sa mort peut compromettre certaines affaires connexes. Officieusement, vous découvrirez ce qu’il entendait par cette Taxe et pourquoi il a désigné un inspecteur du LAPD.

— Pourquoi moi ?

— Vous l’avez fait condamner.

— Ce qui pourrait également constituer une raison de ne pas me choisir.

Weller écrasa sa cigarette à peine consumée.

— Vale vous parlait. Plus qu’à son propre avocat, certains jours.

— Il m’insultait.

— Il vous reconnaissait.

Une phrase prononcée pendant le procès me revint. Vale était debout, entre deux adjoints du shérif, après une audience particulièrement mauvaise pour lui.

Vous ne comprenez rien, madame la procureure.

Puis, alors qu’on l’emmenait :

Tout le monde paie. Même votre bureau.

J’avais classé ces mots avec les autres menaces reçues depuis le début de ma carrière. Des hommes sur le point de perdre leur liberté promettaient volontiers de révéler des conspirations. C’était leur dernière manière de se croire importants.

Pourtant, je m’en souvenais mot pour mot.

— Vale parlait déjà d’une taxe pendant son procès, dis-je.

Le regard de Navarro se fixa sur moi.

Weller, lui, ne parut pas surpris.

— Pourquoi cela ne figure-t-il pas dans votre rapport ?

La question fut posée avec douceur. C’était ainsi qu’il rendait ses reproches plus efficaces.

— Parce qu’il n’a rien dit de précis. Il essayait de me déstabiliser.

— Et y est-il parvenu ?

— Non.

C’était presque vrai.

Il y avait eu cette contradiction dans les dépositions. Une heure qui ne correspondait pas. Un témoin annoncé, puis retiré de la liste sans explication. J’avais posé une question à Weller. Une seule.

Il m’avait répondu que les grands dossiers étaient faits d’imperfections et qu’une jeune procureure devait apprendre à distinguer une faille d’un simple défaut de surface.

J’avais eu confiance en lui.

J’avais surtout voulu gagner.

Weller referma la chemise.

— Navarro conduira les vérifications sur le terrain. Vous reprendrez chaque pièce de la procédure et centraliserez les éléments juridiques. Le LAPD nous fournira un officier de liaison.

— Qui ?

— Mark Harlan.

Je ne pus empêcher un mouvement de surprise.

— Mark ?

— Cela pose-t-il un problème ?

Navarro m’observait toujours.

— Non.

— Parfait. Sa connaissance du service nous fera gagner du temps. Et puisque vous vivez ensemble, la circulation des informations devrait être… fluide.

Dans n’importe quel autre bureau, notre vie commune aurait constitué un conflit d’intérêts. Weller venait de la présenter comme un gain de temps.

Le silence qui suivit fut assez long pour que je comprenne que le choix du mot n’était pas innocent.

Weller avait toujours porté un intérêt excessif à ma relation avec Mark. Il posait des questions qui pouvaient passer pour bienveillantes tant qu’on ne les examinait pas de trop près.

Il vous traite correctement ?

Vous envisagez de l’épouser ?

Un homme comme lui ne doit pas apprécier de vous voir rentrer si tard.

Je me levai.

— Quand commençons-nous ?

— Vous avez déjà commencé.

Weller me tendit la chemise. Ses doigts retinrent les miens une seconde après que je l’eus saisie.

— Soyez prudente, Katherine. Cole Danner est un homme dangereux.

— Dangereux pour qui ?

Son sourire s’effaça.

— Pour tous ceux qui commettent l’erreur de l’intéresser.

Navarro et moi quittâmes le bureau ensemble. Dans le couloir, il attendit que la porte soit refermée.

— Vous déjeunez vraiment avec Harlan ?

— Comment le savez-vous ?

— Il a appelé deux fois pendant que nous vous attendions.

Je consultai ma montre. Midi quatre.

— Je vais être en retard.

— Appelez-le.

— Vous ne l’aimez pas ?

Navarro remit son carnet dans la poche intérieure de sa veste.

— Je ne le connais pas assez pour me permettre ce luxe.

Il prit la direction des ascenseurs, puis se retourna.

— Ne montrez la note à personne. Pas même à Harlan, pour l’instant.

— Weller vient de le désigner comme officier de liaison.

— J’étais dans la pièce.

— Alors pourquoi ?

Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent derrière lui.

— Parce que quelqu’un a tué Vale, madame Mercer. Et parce que cette personne savait exactement sur quel bureau finirait ce bout de papier.

Il entra dans la cabine.

— Comment pouvez-vous savoir qu’il a été tué ?

Navarro retint les portes d’une main.

— Je ne le sais pas encore.

Elles se refermèrent sur lui.

Je regagnai mon bureau avec la chemise sous le bras.

Le voyant rouge de mon téléphone clignotait. Je savais que Mark avait laissé un message. Peut-être deux. Je ne les écoutai pas.

J’ouvris les stores, puis étalai sur mon bureau les premiers éléments du dossier transmis par Weller : rapport pénitentiaire, inventaire de la cellule, photocopie de la note, quatre photographies prises après la découverte du corps.

Je commençai par la dernière.

Raymond Vale pendait à une canalisation, les genoux à quelques pouces du sol. Un drap torsadé entourait son cou. Sa tête était inclinée sur le côté, la bouche ouverte, les yeux presque clos.

Je détournai le regard.

Puis je me forçai à reprendre la photographie.

La justice ne consistait pas seulement à parler devant un juge. Elle exigeait parfois de regarder ce que les autres préféraient couvrir d’un drap.

J’examinai le nœud, la canalisation, la position des jambes. Je n’étais ni médecin ni spécialiste des scènes de crime. Rien ne me permettait de contester la conclusion du rapport.

J’allais reposer la photo lorsque j’aperçus ses mains.

Elles pendaient le long de son corps, tournées vers l’objectif.

Autour de chacun de ses poignets apparaissait un cercle sombre, presque régulier. La peau était entaillée par endroits. À la base de son pouce droit, du sang avait séché sous un ongle arraché.

Je pris la loupe posée près de mon téléphone.

Les marques ne venaient pas des menottes utilisées pour déplacer un détenu. Elles étaient plus étroites. Plus profondes.

Une corde, peut-être.

Quelque chose qui l’avait retenu pendant qu’il se débattait.

Je regardai de nouveau la photographie entière. Le rapport ouvert à côté de moi tenait en une phrase :

Le détenu se trouvait seul dans sa cellule au moment du décès.

Le voyant du téléphone continuait à clignoter dans mon champ de vision.

Je rapprochai la photocopie de la note.

Tout le monde paie la Taxe.

Demandez à Cole Danner.

Raymond Vale m’avait menti pendant tout son procès.

Mort, il venait peut-être de me dire la vérité.

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