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“Allez Annaïs! Lève-toi!”
Je laissai échapper un grognement rauque avant de cacher ma tête sous les couvertures de mon lit moelleux. Molly, ma meilleure amie et colocataire, me secoua dans tous les sens avant d’agripper ma seule protection à l’air frais du matin, ma couverture, et la tira d’un coup sec pour me prendre par surprise et m’empêcher de l’attraper. Je me mis alors à grelotter et me plaçai en petite boule sur mon lit. Mes yeux bleus perçants étaient maintenant rivés sur ceux de mon amie. D’après son expression faciale, je devais avoir l’air de vouloir lui lancer des couteaux.
“Petite démone…” Lui dis-je en serrant les dents.
Molly eut un mouvement de recul minime, mais revint aussitôt à la charge en me jetant un oreiller de plumes au visage. Je ne bougeai pas d’un muscle, mais je jurai intérieurement.
“Lève-toi! Nous devons partir le plus tôt possible pour arriver à l’autre village avant le coucher du soleil.” Dit-elle en me fixant de ses grands yeux émeraude.
Je savais très bien quelle était la véritable raison pour laquelle Molly voulait partir le plus tôt possible : elle voulait éviter toute rencontre importune avec les gardes de notre village actuel.
“C’est bon, j’ai compris. J’arrive dans dix minutes.”
Un grand sourire dévoilant les dents parfaites de mon amie s’afficha sur son visage rond. Elle tourna sur ses talons et sortit de ma chambre en chantonnant une petite mélodie trop joyeuse pour cette heure si matinale.
Je restai en boule sur mon lit pendant un petit moment en repensant à la raison de notre départ si pressé. Cette raison, c’était moi. Quelques heures plus tôt, j’avais assommé l’un des nombreux marchands qui se baladent de village en village pour réussir à lui voler une douzaine de croissants sans qu’il me voit et il se trouve que je n’avais pas été assez discrète. Quelqu’un avait avertis les gardes aux petites heures du matin, mais heureusement pour moi, personne n’avait pas vu mon visage lors de l’acte. Donc, depuis maintenant quelques heures, je craignais que des gardes débarquent chez moi, qu’ils me passent les menottes et qu’ils m’envoient pourrir en prison pour les dix prochaines années.
Je me redressai enfin dans mon lit et balayais ma petite chambre du regard. Les murs d’un bleu pastel et le plancher en bois craqués allaient me manquer. Je laissai s’échapper un long soupir en constatant à quel point elle était vide sans toutes mes traineries au sol et mes cadres sur les murs. Nous avions malheureusement dut tout vendre à cause de notre déménagement imminent et Molly avait même déjà rencontré les nouveaux propriétaires de la maison. D’après elle, il s’agissait d’un jeune couple qui attendait des enfants. Je m’étais dit qu’ils allaient devoir re-déménager bientôt si c’était réellement le cas.
L’odeur du petit déjeuner me tira de mes pensées. Je descendis de mon lit et enfilai la première chose qui me tomba sous la main: une chemise carottée noire et bleue et un jean. Le contact du sol était froid sous mes pieds nus, donc j’enfilai aussi une paire de petit bas. J’agrippai ensuite ma brosse à cheveux et me plaçai devant un petit miroir. Mes longs cheveux noirs étaient complètement mêlés, comme si une tornade avait passé durant la nuit. Je passai un long moment à essayer de les rendre droits et soyeux, mais les boucles incontrôlables revenaient toujours plus nombreuses. J’abandonnai ma mission et lançai la brosse sur mon lit avant de me diriger vers la cuisine. Lorsque j’entrai dans la pièce, une délicieuse odeur de pain frais flottait dans l’air. Je retrouvai mon amie derrière le vieux comptoir en bois. Ses longs cheveux roses étaient rassemblés en queue de cheval derrière sa tête et pendaient jusqu’au milieu de son dos. Je me remémorai alors le jour où elle avait décidé de se les teindre. Elle s’était levée de bonne heure avec l’impossible idée de changement.
“Tu es en retard…” Me dit-elle d’un ton ennuyé et sans même se retourner vers moi.
Cette information prit un certain temps avant de se rendre à mon cerveau et d’être analysée. Je ne réagis donc qu’après quelques secondes.
“Quoi?” bafouillais-je. “En retard pour quoi?”
Molly ria doucement en me voyant ainsi prise au dépourvue.
“Tu m’avais dit dix minutes et ça en fait maintenant douze…”
Je me laissai tomber sur l’un des bancs qui se trouvait derrière le comptoir.
“Ah. Ah. Ah. Très drôle... Où as-tu trouvé ton humour? Dans la poubelle à composte?” La taquinai-je.
Elle se retourna alors vers moi et déposa une assiette fumante de crêpes en me lançant un regard complice.
“Mange. Les nouveaux propriétaires arrivent dans quinze minutes, donc nous partons d’ici dans dix minutes.”
“Pourquoi es-tu si pressée de partir?” Lui demandai-je avant d’engloutir une bouchée.
L’air gai de Molly disparut soudain et fut remplacé par un air inquiet. Voyant mon amies dans cet état, j’eu du mal à avaler ladite bouchée.
“Qu’y-a-t-il?” Lui demandai-je, inquiète à mon tour.
“L’un des marchands voisins a dit t’avoir vu commettre le vol... À l’heure qu’il est, les gardes doivent déjà ratisser le village pour te trouver…”
Mon cœur manqua un battement et mes épaules tombèrent. J’étais donc maintenant recherchée dans tout le village, et peut-être dans toute la région.
“Crois-tu que ceux qui vont nous accueillir vont me reconnaître?” Demandai-je.
Molly eut un moment de réflexion avant de me répondre.
“Impossible. Ils ne se situent pas dans notre région. Du moins, je crois…”
Je soupirai longuement avant de me remettre à manger. Molly avait été assez gentille pour m’accueillir chez elle alors que je trainais dans les rues comme une sans abri, et maintenant, elle était prête à déménager pour me protéger. Elle m’avait dit qu’elle voulait me présenter à des amis qu’elle avait rencontrés avant de me connaître et elle m’avait même assurée qu’ils allaient vouloir m’accueillir dans leur village à bras ouverts. Je la considérais comme une sœur pour tous les sacrifices qu’elle commettait pour moi.
Je finis de manger avant de retourner dans ma chambre afin de me faire un petit sac avec le peu de choses qu’il me restait; ma brosse à cheveux, quelques vêtements, une boussole et un joli collier que ma mère m’avait donné quand j’étais enfant. Malheureusement, elle et toute ma famille rapprochée avait péri quelques années plus tôt. Avec le temps, je m’étais endurcie à cette idée et je m’étais même imaginé un bouclier qui me protégeais des souvenirs les plus douloureux. Ce collier était la dernière chose qui me rattachait encore à ma famille.
Dix minutes plus tard, Molly et moi étions sur le seuil de la porte. Nous prîmes le temps de dire un dernier au revoir à la maison qui nous avait accueillis pendant tant d’années. Nous sortîmes de ladite maison avant que la nostalgie ne devienne trop intense et nous dirigeâmes directement vers le Sud. Nous avions beaucoup de chance, puisque nous habitions en dehors de la ville. Cela nous évita donc de devoir passer par la ville et risquer de croiser des gardes ou des marchands qui m’auraient reconnus immédiatement. Nous marchâmes en silence jusqu’à ce que nous atteignons la lisière du bois le plus proche. Rendu à cet endroit précis, Molly s’arrêta net et se tourna pour me faire face.
“Rendu ici, nous ne sommes plus à découvert. Si jamais cela arrivait que nous nous perdions de vue, tu n’as qu’à te diriger vers le Sud-Est et tu vas finir par arriver à une grande forteresse.”
“Et rendu à la forteresse, je suis supposée faire quoi? Leur dire que je suis recherchée dans ma région et que je cherche un endroit où me cacher?” Lui demandais-je.
“Tu n’auras qu’à leur dire que tu es mon amie. Ils vont te diriger vers ma chambre à l’auberge.”
Je réfléchis un moment avant de répondre. Tout ce questionnement n’était qu’une hypothèse, mais j’avais quand même une petite crainte que cela se produise réellement.
“Très bien…”
Molly repris sa marche d’un pas assuré vers la direction qu’elle m’avait pointée. Je la suivais sans trop de mal.
“Y a-t-il certaines choses que je devrais savoir à propos de ce village?” Lui demandai-je après un certain moment.
Elle réfléchit un moment avant de me répondre.
“Il y aurait une chose que tu devrais savoir... Une chose assez importante même…”
Elle posa un temps d’attente qui me fit stresser.
“Et quelle est-elle?” Demandai-je presqu’en criant.
“Si tu croises un jeune homme qui se prénomme Alex, ne fais rien qui pourrait le provoquer. Il est capable de tout…”
“De...Tout...?”
Elle marqua un autre temps d’attente, baissa les yeux et soupira.
“De tout.”
Elle reprit sa marche de plus belle. J’avais de la difficulté à la suivre à ce rythme et me retrouvai rapidement loin derrière elle. Je me mis à courir et la rattrapai enfin.
Nous marchâmes pendant ce qu’il me sembla une éternité lorsque Molly eut la brillante idée de s’arrêter pour manger. Nous nous trouvions dans une petite clairière entourée de grands arbres verts. Les oiseaux sifflaient paisiblement pour annoncer le retour de l’été et du soleil. Rien ne semblait pouvoir déranger cette tranquillité si étrange. Molly m’appela alors. Je me retournai pour l’apercevoir au bord d’une petite rivière paisible. Le bruit du courant sur les rochers me calma davantage et me fit oublier mes problèmes.
“Nous allons devoir chasser notre nourriture si nous voulons manger.” commença-t-elle.
“Attends... Tu me dis que tu n’as pas apporté de nourriture?” Demandai-je, énervée.
Molly ne me répondit pas, mais elle me fit un grand sourire naïf. Je soupirai longuement avant de me pencher pour fouiller dans l’une des nombreuses poches de mon sac. J’en ressortai aussitôt mes mains en tenant deux poignards, que je traînais toujours dans mon sac en cas d’urgence. En les voyant, Molly recula de quelques pas.
“Ce n’est que pour la chasse!” Lui dis-je en riant. “Tu ne croyais quand même pas que j’allais les utiliser pour quelque chose d’autre... Non?”
Molly soupira bruyamment.
“Non…”
Je ris pendant un moment avant de tendre l’une des deux armes vers Molly, pommeau vers son torse. Elle hésita un moment avant de le prendre prudemment. Je savais très bien qu’elle n’aimait pas tenir une arme dans ses mains, et encore moins devoir tuer un animal avec, mais elle devait assumer son oubli important. Je lui donnai quelques instructions: quoi chasser, comment bien se cacher et surtout quand fuir. Après m’être assuré trois fois qu’elle avait bien tout compris, nous nous séparâmes et prîmes chacune une direction opposée. Seulement après quelques minutes de marche, je me trouvai un buisson assez grand pour me dissimuler dedans et me mis à patienter. Je guettai chaque bruit et mouvement devant et derrière moi. Pendant ce qui me semblai des heures, je restai immobile et à l’écoute. Les seuls bruits autour de moi étaient les gazouillis distincts des oiseaux et le vent entre les branches des plus hauts arbres. Je m’étais presque endormie lorsqu’un bruit très aigu résonna dans toute la forêt. Je sursautai et me jetai sur mes pieds. Je tenais fort le pommeau de mon poignard dans ma main droite et tendis l’oreille. Un autre cri, encore plus aigu et plus fort que le premier me mit les nerfs à vif.
Molly!
Je me mis à courir aussi rapidement que je le pouvais en direction de mon amie. Après seulement quelques minutes de course intense, j’avais les poumons en feu et les cuisses qui faisaient mal. J’arrivai enfin à l’emplacement de Molly, mais je fus aussitôt projetée au sol. Ma tête heurta le sol tellement violemment que je restai étendue sur le côté pendant quelques longues secondes sans bouger. J’entendais des voix inconnues qui me semblaient lointaines, puis un nouveau cri de Molly, beaucoup plus reconnaissable à cette distance. Ma vision était troublée et mon souffle était court pendant quelques instants, et j’eu du mal à reprendre le dessus. Je me relevai après ce qu’il me sembla de longues minutes et me retournai pour faire face à nos agresseurs. Quatre hommes encerclaient Molly et deux d’entre eux la tenaient par les bras. Elle avait beau se débattre du mieux qu’elle pouvait, elle ne réussissait pas à se défaire de leur solide emprise. Mon épaule droite, celle sur laquelle j’avais atterris lors de l’impact, me faisait horriblement mal et m’arracha une grimace de douleur, mais je parvins tant bien que mal à lever mon bras. La lame de mon arme, qui pointait maintenant vers le dos d’un des quatre hommes, fila rapidement vers le malheureux et dévia au dernier moment. J’avais reçu un coup sur le poignet qui m’arracha un gémissement. L’homme que je visais me tenait maintenant fermement par le bras et me le mis derrière le dos.
“Mais qui avons-nous ici?” Dit-il aux autres pour attirer leur attention. “Ne serait-elle pas Annaïs Bellicosus, la voleuse dont le visage apparaît sur cette petite affiche?”
À ses mots, il déplia habilement ladite affiche et me la plaça directement sous le nez.
J’ai bien merdé...
En seule réponse, je le frappai le plus fort que j’en étais capable dans cette position dans le ventre. Malheureusement, l’homme ne fit que ricaner.
Molly me fixait maintenant avec des grands yeux ronds et un air paniqué.
“Comment avez-vous eu cette affiche?” Demandai-je sèchement.
“Le gouverneur du village d’Arek a envoyé un message dans notre village pour nous avertir de ta disparition. Il promet une grosse somme contre ta tête…”
Un rictus malsain s’afficha sur son visage et il resserra son emprise sur mon bras. La douleur était maintenant si intense que je laissai tomber mon poignard à mes pieds et serrai les dents. Le gouverneur du village d’Arek, mon village, devait réellement m’en vouloir pour avoir avisé les autres villages de la région. J’allai même jusqu’à me demander si le marchand que j’avais assommé allait bien. Un tiraillement sur mon bras me sortit rapidement de mes pensées.
“Vous venez avec nous.” Dit l’homme qui me tenait. “Vous allez passer un petit séjour dans notre village pour nous laisser le temps d’envoyer un messager chez vous pour aviser le vieux de votre capture.”
“Le vieux”... Sérieusement?
Un autre homme se mit à entraîner Molly dans la même direction. Mon amie se mit alors à se débattre furieusement et à crier.
“Lâchez-moi! Je ne vous ai rien fait!” cria-t-elle.
Ne voulant pas entraîner Molly dans mes problèmes, je me mis à me débattre à mon tour. L’homme derrière moi dut recevoir au moins trois coups dans le bas du ventre et desserra enfin son emprise, ce qui me permit de me délivrer et d’accourir vers ma meilleure amie.
“Lâchez-la!” Criai-je à mon tour en agrippant les bras des deux hommes qui la retenaient. “C’est moi que vous voulez, ce n’est pas elle!”
Le quatrième homme et celui que je venais tout juste de frapper se jetèrent alors sur moi et me projetèrent lourdement au sol. L’un d’eux s’assit sur mes jambes tandis que l’autre m’attachait les bras avec une corde. Ils me soulevèrent de sur le sol humide par ladite corde pour me remettre sur mes pieds. Ils essayèrent de me tirer vers eux, mais je résistai du plus fort que j’en étais capable.
“Très bien…” Dit l’un d’eux. “Nous la relâchons, mais en échange tu viens avec nous sans dire un mot.”
Le regard de Molly devint alors suppliant. Elle me faisait non de la tête, mais je tenais réellement à la protéger à tout prix. Je soupirai un long coup et détournai mon regard de celui de Molly.
“Marché conclu…” répondis-je finalement.
Molly se mit alors à pleurer et à me supplier de ne pas les laisser m’emmener. Deux des quatre hommes m’agrippèrent chacun par un bras et se mirent à m’emmener. Les yeux pleins de larmes de mon amie disparurent bientôt dans la végétation abondante de la forêt. Je ne pouvais plus percevoir que quelques petits sursauts de sa part lorsque je perdis ses cheveux roses de vue. Un sentiment de remords s’empara aussitôt de moi, mais je tenu ma part du marché et ne dit rien. Je priai intérieurement pour que Molly se rende à bon port en une seule pièce et avant la fin de la journée.
Je suis tellement désolée...
Je marchai en silence pendant au moins trois longues heures. Mes pieds me faisaient affreusement mal et j’avais une faim de loup. Les quatre gardes, d’après ce que j’avais entendu, m’emmenaient dans un village que l’on appelait Pugna. Toujours d’après ce que j’avais compris, une très grosse somme avait été promise en échange de ma tête, ce qui me dit que quelque chose de grave s’était produit avec le marchand. Plein de scénarios catastrophiques se mirent alors à valser dans ma tête, mais l’un d’eux me glaçai le sang : la possibilité que ce pauvre vieux marchand n’était pas assez fort pour le coup à la tête que je lui avais infligé. Je me rappelai bien du fait que je n’avais pas pensé à vérifier s’il allait bien avant de repartir de sa boutique. Un frisson d’effroi me parcourra le dos et descendit jusque dans mes jambes. Le fait de douter de la survie de cet homme me donnait le tournis.
Nous arrivâmes enfin devant les hauts murs d’un village lorsque le soleil se couchait à l’horizon. Les teintes roses et orangées du ciel donnaient un air chaleureux à cette muraille pourtant si menaçante. Une fois à l’intérieur, je sentis tous les regards posés sur moi. Certains villageois semblaient même faire quelques pas en arrière en me voyant approcher. D’un coup de coude, l’un des hommes qui m’escortait me fit changer de direction et m’emmena vers une porte qui semblait donner sur les souterrains. Aussitôt ai-je fait un seul pas à l’intérieur que je le regrettai amèrement. Cette fameuse porte menait à mes pires cauchemars : une prison souterraine. De toutes les choses que je détestais le plus dans ce monde, être enfermée dans un endroit clos était la pire. Je me mis alors à me débattre sauvagement, usant de mes jambes et de mes mains ligotées derrière mon dos le plus que je pouvais. Les gardes ont alors dû se mettre à quatre pour me tenir immobile, deux tenant mes bras et deux autres me tenant les jambes. Je ne touchai même plus le sol en pierre de la cave. Arrivés devant la dernière cellule, celle qui se trouvait malheureusement le plus loin de la porte de sortie, les hommes me jetèrent lâchement au sol. Je tombai violemment sur mes mains attachées, ce qui me fit horriblement mal dans le bas du dos et m’arracha un petit cri aiguë et sec. Les mêmes hommes me lancèrent un dernier regard de dégoût et refermèrent la grille de ma cellule à double tour. Leurs pas lourds s’éloignèrent de plus en plus, jusqu’à disparaître complètement. M’aidant de mes bras, je réussis tant bien que mal à me redresser en position assise. Je reculai jusqu’à sentir le mur du fond de ma petite cellule contre mon dos et y restai pendant un long moment. Quelques heures plus tard, un garde vint ouvrir la porte de ma cellule et m’aida à me lever. Comparé aux autres qui m’avaient escortés jusqu’ici, ce dernier était très gentil avec moi et j’aurai même pus croire qu’il comprenait ce que je vivais. Il me dénoua les mains et me donna un morceau de pain.
“C’est tout ce que je peux te donner…” Commença-t-il d’une voix douce. “Tu seras amenée à ton village dans les deux prochains jours, en même temps que la marchandise habituelle.”
“Merci pour le pain.” dis-je sèchement en évitant son regard.
Je l’entendis soupirer. Ses bottes se mirent à résonner sur le parquet en pierres lisses en s’éloignant. En entendant la grille de ma cellule se refermer, je relevai la tête pour le regarder. Il était relativement jeune pour être garde, il avait environ mon âge. Son teint clair et ses cheveux coupés courts ébouriffés le rajeunissaient davantage. Malgré tout, il me dépassait d’une demi-tête. Il portait comme seule arme un fourreau à la taille, signe qu’il aimait particulièrement le combat au corps-à-corps. Après avoir verrouillé la grille, il releva ses yeux bleus-gris vers moi.
“Je suis sincèrement désolé de la manière dont les autres gardes ton traité plus tôt.” Dit-il. “Si il-y-a quoique ce soit que je peux faire pour toi, dis-le-moi.”
Sur ces mots, il tourna sur ses talons et sortit, me laissant à nouveau seule dans ma cellule lugubre. Je me ré-adossai contre le mur du fond et me laissai tomber au sol. Je repliai mes jambes sur ma poitrine et les encerclai de mes bras. Ma tête tomba sur mes genoux et des larmes se mirent à rouler sur mes joues. J’ai dû prendre de longues inspirations pour ne pas céder place à la panique qui montait en moi. Lentement, je m’endormi dans cette position très peu confortable sans même avaler une seule bouchée de pain. Les cauchemars que je fis cette nuit-là furent terribles. Je rêvai au vieux marchand mort, à Molly qui se faisait attaquer par un ours sur le chemin du village et à moi-même qui étais coincée dans le fin-fond d’un gouffre, sans aucun moyen d’en sortir.
Un bruit de bottes sur de la pierre me sortit de mon sommeil. Je levai mes yeux fatigués et aperçus le jeune visage du même garde qui était venu me voir le jour d’avant. La façon qu’il avait de m’observer me mis très mal à l’aise.
“Qu’est-ce-que tu veux?” lui demandai-je amèrement.
Réalisant qu’il me dérangeait, le garde détourna son regard et alla s’asseoir contre le mur de l’autre côté de la grille. Il fixa ses mains pendant un long moment avant de relever les yeux vers moi. Cette fois-ci, une lueur de colère luisait dans son regard.
“Il ne s’en est pas sorti…” Dit-il froidement.
Mon cœur manqua un battement. Malheureusement, je savais parfaitement de qui il parlait.
“Comment…” Commençai-je. “Il n’a reçu qu’un simple coup... Je n’avais même pas d’arme blanche, seulement-”
“Seulement une planche de bois qui contenait un clou à la mauvaise extrémité…” me coupa-t-il.
Mes yeux s’emplirent de larmes et mes mains se mirent à trembler. Jamais je n’aurais souhaité voir même imaginé tuer quelqu’un. Cette simple pensée me donnai un haut-le-cœur. Voyant ma réaction, le garde soupira.
“Je présume que ce détail n’était pas prévu dans ton plan d’action.” dit-il lentement.
“Bien sûr que non!” Criais-je au bord des larmes. “Je ne suis pas une tueuse! Jamais je n’aurais osé…”
J’explosai. De chaudes larmes vinrent mouiller mes joues rouges. Je cachai mon visage entre mes mains et revint serrer mes genoux contre ma poitrine. Après un long moment, le garde reprit la parole.
“Je ne peux pas croire que j’ai été gentil avec toi... Ce marchand était un résident de ce village!”
Il se releva d’un bond et me fixait d’un air malsain. Je ne le voyais pas très clair à travers mes yeux embués, mais je sus pertinemment ce qu’il faisait. Il ouvra la grille de ma cellule d’une grande poussée, ce qui produisit un vacarme énorme. Il s’approcha de moi d’un pas rapide et me força à me relever en m’agrippant par le bras. Nos visages se retrouvèrent à quelques centimètres seulement l’un de l’autre. Ce n’est alors que j’aperçu ses yeux humides.
“Je... Je suis désolée…” Commençai-je entre deux hoquets. “Je ne savais pas qu’il y avait un clou sur cette planche et je n’aurais jamais voulu faire de mal à cet homme…”
“Tu n’es qu’une sale menteuse!”
Sur ce mot, il me donna un violent coup de pied sur la cheville gauche, ce qui m’arracha un court cri, et me projeta au sol, contre le mur, ce qui me coupa le souffle. Il me regarda de haut avec dégoût et me tourna finalement dos pour sortir de ma cellule, refermer la grille et partir d’un pas lourd et contrarié. Toujours en reprenant mon souffle, je m’adossai contre le mur en traînant ma cheville endolorie. Le moindre mouvement fait avec celle-ci me faisait grimacer de douleur. Je me résignai donc à rester assise dans cette position pour les quelques prochaines heures.
Alors que j’allais me rendormir, puisque je n’avais rien d’autre à faire dans cette prison, un nouveau martèlement de bottes me fit sursauter. Croyant que j’allais à nouveau me retrouver face avec le même garde, je me reculai le plus possible contre le mur derrière moi et fixai le passage. À ma grande surprise, ce ne fut pas cet homme que j’aperçus, mais plutôt cinq de ses semblables et un autre homme que je n’avais jamais vu avant. Les gardes le forcèrent à entrer dans la cellule devant moi et se mirent à le couvrir de coups et de jurons. Quelques instants plus tard, ils étaient déjà tous partis. L’homme s’assit contre le mur en face de moi et ferma les yeux. Ses cheveux bruns foncés lui collaient au visage et ses poings étaient fermés si fermement que ses ongles devaient transpercer la chair de ses mains. Il dût sentir mon regard persistant puisqu’il releva ses yeux vers moi et les plongèrent dans les miens. Son regard d’un bleu marin me donna des frissons.
“Nous sortons d’ici ce soir.” Me dit-il alors d’un ton assuré.