Chapter 1
C'était de loin la saison la plus exaltante de toutes. Tous mes sens en profitaient pleinement. La vue se dessinait juste sous mon nez, derrière une légère brume, un étalage de couleurs allant du doré à l'orangé. En levant les yeux, je contemplais ces majestueux arbres vêtus des mêmes teintes automnales.
Je pouvais observer certaines feuilles brunes s'envoler au gré du vent, caressant délicatement les arbres alentour avant de virevolter gracieusement jusqu'au sol, recouvrant entièrement le paysage. Ce magnifique tableau s'étalait devant moi, invitant à la quiétude, au point que même mes battements de cils semblaient plus délicats. Une odeur chatouillait délicatement mon nez, émanant du tapis humide de feuilles mortes sous mes pieds. C'était une senteur musquée, agrémentée d'une touche sucrée, probablement due aux fruits ambrés qui m'entouraient. J'avais l'impression de contempler cette saison pour la première fois, c'était tout simplement sublime. J'osais à peine avancer, de peur de salir ce magnifique paysage par ma simple présence. La nature était si belle, tandis que les humains la gâchaient continuellement. Je progressais donc avec précaution sur ce délicat tapis de feuilles, écoutant leurs doux craquements accompagner chacun de mes pas.
Finalement, je distinguais le portail au loin. J'étais arrivée. Enfin, cela m'avait pris tant de temps pour retrouver cet endroit. C'était là, j'y étais enfin.
Je ne pris même pas la peine de vérifier sur la photo que je possédais. J'étais sûre et certaine que c'était ici. Depuis mon enfance, j'avais scruté cette photo sous toutes les coutures, examinant chaque détail. Ce portail était le même, tout comme la maison que je pouvais apercevoir. Cette magnifique demeure m'a procuré un frisson intense. J'étais terrifiée à l'idée d'être repérée. Je souhaitais garder mes distances, du moins pour l'instant... C'était la première fois que je l'observais en vrai, il fallait que j'en profite.
Je m'asseyais donc sur un tas de feuilles où l'humidité s'était dissipée, semblant être l'endroit le plus sec des environs. Et je continuais à observer au loin.
La maison était une longue bâtisse, une longère. La photo que je possédais en coupait une partie, donc je l'imaginais plus petite. Elle était peinte en blanc avec des tuiles rouges. Les fenêtres et les portes étaient en bois, et la porte d'entrée était divisée en deux parties. On aurait dit une vieille ferme, mais entièrement rénovée. Un joli chemin de gravier gris et blanc s'étendait jusqu'au portail en fer forgé noir.
Du côté le plus proche de moi, je distinguais le puits, identique à celui de ma photo. Il était toujours entouré de lierre, le parant sans le dissimuler. Et ce sceau rouge pendait toujours dans le vide. Cependant, il semblait trop neuf pour être le même.
De l'autre côté, ce que je n'avais pas sur mon cliché, on pouvait apercevoir un petit champ de citrouilles. Deux, quatre, six, huit, huit citrouilles, de plus en plus grosses. Deux d'entre elles étaient disposées près de l'entrée de la maison, sculptées pour former ces visages effrayants que nous connaissons tous si bien. « Joyeux Halloween » était également écrit sur la fenêtre en orange pailleté. Juste en dessous, de grands parterres de fleurs étaient disposés avec soin. Tout était préparé avec minutie, cette maison dégageait une sensation de perfection qui en devenait perturbante. J'avais l'impression qu'à tout moment, quelque chose d'horrible allait se produire. Un bruit derrière moi me fit sursauter, je me retournai brusquement.
Je fixais le sol d'où j'avais entendu ce bruit, mais je ne voyais rien à part quelques champignons qui traînaient là où les feuilles n'étaient pas installées. Soudain, un écureuil bondit de l'herbe pour rejoindre l'arbre à côté du mien. C'était donc lui que j'avais entendu. Cette petite bestiole m'avait fait peur.
Allez, il fallait que je prenne une décision. Je n'avais pas parcouru tout ce chemin pour rester là et seulement observer. Je devais prendre mon courage à deux mains et aller frapper à cette maudite porte. Je me levai avec difficulté, étant assez chargée et après ce long périple, j'étais clairement épuisée. Je soufflai un bon coup et avançai d'un pas déterminé vers ce joli portail.
Je regardai autour de moi à plusieurs reprises, mais je ne trouvai rien, pas une sonnette. Rien du tout. Je devais donc m'avancer dans l'allée avant de pouvoir me faire annoncer. Je ne quittais aucune des fenêtres des yeux, passant de l'une à l'autre et très inquiète à l'idée que l'on me voie avancer dans une demeure où personne ne pouvait me connaître.
Ça y est, j'y étais, juste devant la porte. Une cloche en fer forgé se trouvait au-dessus de ma tête à droite. Une petite corde y pendait pour permettre de la faire sonner. Je n'ai jamais eu aussi peur de ma vie de faire sonner une cloche. Je crois d'ailleurs que c'était la première fois que j'affrontais cette situation.
Qui possédait une cloche de nos jours ?
Je pris mon courage à deux mains et fis bouger la corde de gauche à droite pour faire sonner cette cloche. À chaque dong, je sentais mon cœur résonner aussi fort qu'elle. Les quelques secondes de silence qui suivirent étaient bien pires. Je crus que mon cœur avait également cessé de battre jusqu'à entendre un bruit à l'intérieur de la maison. À ce moment-là, mon cœur résonnait même dans mes oreilles, je sentais les sueurs froides envahir mon visage et les frissons qui parcouraient mon dos accompagnaient le tout. Je crus que mes jambes allaient céder lorsque je vis une main empoigner la poignée de la porte. Je crus m'évanouir, perdre connaissance, mais rien de tout ça. Je la vis simplement.
J'étais bouche bée. Je l'avais tellement imaginée et reconstituée dans ma tête, mais aucun de tous ces rêves n'avait été semblable à ce moment. J'en restais sans mots et la dévisageais sans aucune gêne.
Elle aussi avait l'air interpellée.
Lorsqu'elle sortit complètement, ses cheveux roux capturaient la lumière à chacun de ses mouvements, elle était délicate dans chacun de ses gestes, la finesse de son corps.
Elle se déplaça jusqu'à moi et cela me procurait la sensation d'une danse. Elle portait une robe à manches longues brodée de dentelle. Son teint de peau était très clair. De délicates marques du temps décoraient son visage, laissant transparaître l'impact de sa vie. J'ai toujours trouvé cela magnifique, mais je dois avouer que j'avais l'impression d'avoir la plus belle des femmes sous mes yeux. Je vis qu'elle me fixait également, d'une manière si intense qu'elle semblait fortement intriguée par ma présence. Je me rendis enfin compte que cela faisait plusieurs minutes que je l'observais sans dire un mot, alors que je venais de faire irruption chez elle.
J'ouvris la bouche une première fois, mais aucun mot n'en sortit. Je raclai ma gorge afin de m'aider à trouver ma voix et réessayai.
"Bonjour, je suis April, je suis...
Elle m'arrêta d'un geste de la main.
- Tu es ma fille."
Ces mots étaient réconfortants, une chaleur s'en dégageait et sa voix était aussi douce que je l'avais imaginée. J'hochai timidement la tête en signe de réponse.
"Viens, suis-moi."
Elle prit ma main et je sentis alors la douceur de sa peau effleurer la mienne. Ses mains étaient froides, mais ce n'était pas désagréable. Je sentais également la fraîcheur de l'acier de certaines bagues qu'elle portait. Elle m'emmena jusqu'à un banc, loin derrière les quelques plants de citrouille. Elle s'assit et je fis de même. Nous profitions de ce merveilleux spectacle que l'automne nous offrait.
-J'ai toujours espéré qu'un jour tu reviennes. Je sais que je t'ai abandonné, petite, toute petite... mais je n'ai jamais vraiment vécu depuis... Elle avait l'air si désespérée et triste.
- Maman, je sais que tu n'es pas responsable. Tu n'as pas à t'en vouloir. Tu n'avais pas d'autres choix.
- J'aurais dû me battre ! Je n'aurais jamais dû les laisser t'emmener. Une grosse larme glissa sur sa joue, je l'essuyai délicatement avec ma manche.
Tu sais, je t'ai cherchée, j'ai essayé de te retrouver !
- Je sais, ne t'en fais pas. Et honnêtement, même si j'en ai douté, personne n'avait jamais été aussi sincère avec moi, je le ressentais.
- Mais comment as-tu pu t'en sortir ? Personne ne t'a retrouvée !
- Je me suis enfuie, il fallait que je te trouve, il fallait que je sache.
- Je vais tout t'expliquer.
Elle en est consciente et a subi de nombreuses