PROLOGUE
⭐ PROLOG — ⭐
Caroline Rodez s’était cachée dans les buissons du jardin de son voisin. Son père la cherchait pour la frapper. Recroquevillée entre les branches, elle espérait que la tempête passerait, même si elle savait que cela n’arriverait que s’il l’attrapait… ou s’il partait sans la retrouver.
Ses parents l’avaient déposée chez ses grands-parents pour deux mois.
Elle pleurait en silence, craignant d’être entendue.
Elle avait simplement voulu offrir des fleurs à sa grand-mère. Sans réfléchir, elle avait cueilli toutes celles du jardin. Elle les avait rassemblées, les bras pleins de couleurs, et les avait tendues à cette dame qu’elle ne connaissait pas, avec un grand sourire innocent.
La vieille femme n’avait rien dit. Mais son père, lui, était entré dans une rage noire. Il était toujours en colère contre elle, quoi qu’elle fasse.
Alors elle avait fui. Le soleil brillait haut dans le ciel, et la rue résidentielle des Sables-d’Olonne était calme. Trop calme.
Elle retint sa respiration en entendant sa voix.
— Caroline ! Sors de ta cachette ! De toute façon, tu l’auras, le martinet !
Il était fou de rage. Elle se figea, les muscles tétanisés, le souffle court. Elle entendit soudain sa voix plus proche :
— Dis donc, t’as pas vu une gamine en tee-shirt bleu, short blanc, un peu potelée, les cheveux blonds ?
— Non, monsieur ! répondit une voix inconnue.
Elle ravala sa salive. Elle dormirait dans ce buisson s’il le fallait. Elle préférait y mourir que de le voir encore. Elle se boucha les oreilles, terrorisée.
Puis une silhouette apparut. Un garçon. Il s’accroupit devant elle, lui fit “chut” du doigt, puis lui tendit la main pour l’aider à sortir. Sans un mot, il l’entraîna dans la maison voisine.
— C’était qui, ce type ? Il avait l’air méchant.
— Mon père… souffla-t-elle, d’une voix éteinte, les larmes aux yeux.
Caroline Rodez avait huit ans. Une chevelure blond très clair, presque blanche au soleil, de longs cils et des yeux bleus cerclés de peur. Son visage était rond, comme le reste de son petit corps.
Elle était bien décidée à ne plus jamais rentrer chez elle.
Elle ne voulait pas passer ses vacances chez des grands-parents inconnus, mais elle voulait encore moins retrouver ses parents.
— Tu t’appelles comment ? demanda le garçon, plus âgé qu’elle.
— Caroline Rodez. Et toi ?
— Grégory !
Il avait onze ans, les cheveux bruns, les yeux d’un bleu acier. Il était deux fois plus grand qu’elle, et elle le trouvait déjà beau. Il habitait ici à l’année.
Il la regarda avec sérieux.
— Ton père… il a l’air vraiment méchant. Il est taré ou quoi ?
— Il l’est.
— Tu veux manger un truc ? Ma mère a fait un gâteau !
Caroline esquissa un sourire. Elle le suivit. Elle était très gourmande, au grand désespoir de ses parents.
Grégory lui servit une part, fier comme un chevalier. Il lui tendit un mouchoir. Elle se moucha, tremblante.
La porte s’ouvrit. La mère de Grégory apparut et s’écria :
— Petite, tu n’entends pas ton père qui te cherche ?
— Il a un gros martinet et il veut la frapper, maman ! cria Grégory.
La femme soupira.
— Ça ne nous regarde pas, Grégory. Elle doit rentrer. On aura des ennuis s’il appelle la police. Il croit qu’elle a été enlevée.
— Mais maman…
Caroline reposa la part de gâteau. Le mot “police” l’avait figée. Cette femme lui faisait encore plus peur que son père.
Elle comprit qu’elle gênait.
Elle se leva, les larmes aux yeux.
— C’est pas grave, je vais rentrer… Je veux pas vous créer d’ennuis, madame.
— Mais non, maman ! On peut pas la laisser repartir comme ça !
Éléonore Cartel caressa le visage de son fils. Elle avait à peine trente-cinq ans, les cheveux aussi bruns que lui, les yeux marron. Elle ne faisait pas son âge. Elle soupira.
— Tu veux faire le bien, mais parfois, on ne peut rien.
Caroline partit en courant. Et tomba nez à nez avec son père.
Il la frappa aussitôt. L’attrapa par les cheveux. Elle hurla. Personne n’intervint.
Ses cris résonnaient dans le quartier, mais les volets restaient fermés.
Grégory regardait par la fenêtre. Sa mère lui couvrit les yeux.
— Ne regarde pas, mon chéri. Allez, viens, on va à la plage.
Son père la traîna chez ses grands-parents. Sa grand-mère, choquée, se tut. Son grand-père n’était pas encore rentré.
— Ce n’étaient que quelques fleurs… et elles sont magnifiques dans mon vase, dit la grand-mère en caressant la tête de la petite.
— Jeannine, cette fille est indomptable. Chaque jour une bêtise. Mais je vais la remettre dans le droit chemin !
Et puis ils partirent, sans une caresse, sans un mot tendre.
Elle allait rester deux mois. Deux mois dans une maison étrangère, avec des grands-parents qu’elle ne connaissait pas.
Mais très vite, elle se sentit bien ici.
Sa grand-mère était jeune, blonde comme elle, et lui parlait doucement.
Elle retrouva souvent Grégory, et aussi son cousin Lucas, un garçon blond, souriant, du même âge qu’elle. Lucas devint son meilleur ami. Presque un frère.
Grégory, lui, était différent. Plus dur, plus autoritaire.
Mais les deux garçons l’adoraient. Et elle, elle riait à nouveau.
Quand Grégory eut seize ans, ses parents se séparèrent.
Et Caroline ne le vit plus autant.