Eve
"Es-tu heureux ?" me demanda-t-elle.
"Oui," lui menti-je.
Elle me rétorqua qu'elle en était ravie en affichant un sourire radieux.
Je ne pouvais lui dire la vérité, non pas par peur d'une réaction disproportionnée, mais par manque de capacité à exprimer un sentiment abstrait avec des mots conventionnels.
Il est vrai que je ne l'étais pas, mais à chaque fois que j'étais à ses côtés, je me sentais rempli d'une allégresse sans nom et d'une honte face à mon malheur. Sa simple présence suffisait à enlever un poids de mes épaules, une épine de mon cœur.
je ne la connaissais que depuis quelque mois et voilà qu'Elle prenait déjà une place importante dans ma misérable vie, une vie remplie de solitude, de tristesse, de mélancolie et d'échecs en tout genre. On me disait de relativiser, que ma vie n'était pas plus malheureuse que celles de mes camarades, normalisant ma dépression et la réduisant à un "problème" de jeunesse. Je n'aime guère les personnes qui s'improvisent guérisseurs des maux de l'âme, agissant comme des sages alors que leurs conseils ne peuvent les soigner eux-mêmes. Les vilains hypocrites !
La nuit commençait déjà à tomber sur notre petite ville, sa fraîcheur commençait à se faire ressentir. Les lampadaires s'allumaient un à un, et les rues devenaient de plus en plus désertes, alors que les pubs et les bars se remplissaient davantage. La pudeur de la journée laissait place à une débauche et à un manque d'orthodoxie assumés par la société nocturne. Je dus alors la quitter sur le palier de sa maison tout en lui promettant de venir la voir demain, le lendemain et les jours qui lui succéderont, tel un parent promettant à son enfant de revenir le voir après l'avoir déposé à son premier jour d'école.
Elle restait là, souriante comme à son habitude, échevelée et portant sa tenue de couchage beaucoup trop grande pour son petit corps maigre. Ses yeux marron clair, au-dessous desquels se dressaient des cernes qui lui donnaient un charme énigmatique et dont elle ne raffolait pas spécialement, me fixaient alors que je m'éloignais de plus en plus. Arrivant au détour de sa rue, je la regardai une dernière fois, lui souris, et m'en allai..