Chapitre 1
Déjà presque deux semaines s’étaient écoulées depuis qu’Astarion avait rejoint le petit groupe.
Comme le reste de ses semblables, il s’était tout d’abord réveillé confus, quelque part entre la conscience et l’inconscience, à bord d’une espèce de vaisseau qui surplombait les cieux, entouré d’autres individus qui, comme lui, avaient été retenus captifs. Mais à peine avait-il eu le temps de laisser s’échapper un soupir qu’il s’était réveillé à nouveau, seul et sur la terre ferme. À ce moment, des souvenirs flous lui étaient revenus en tête : il ne se rappelait pas très bien des circonstances de sa capture, mais ce dont il était certain, c’est que d’étranges créatures tentaculaires avaient effectué une série de tests sur sa personne et lui avaient implanté un parasite dans la cervelle.
C’est alors qu’il avait fait connaissance avec des individus aussi perdus que lui, et avait décidé de continuer sa route en leur compagnie dans l’espoir de tirer avantage de leur savoir-faire. Le but était d’en apprendre plus au sujet de cette curieuse situation dont ils étaient eux aussi affligés.
La première semaine à leurs côtés lui avait paru interminable et dénudée d’Intérêt. S’il avait appris que le parasite qui se logeait dans sa cervelle était destiné à lui faire subir prochainement une affreuse métamorphose, qui aurait pour effet de lui donner l’apparence de ces flagelleurs mentaux qui l’avaient capturé ainsi que de morceler son individualité au sein d’une conscience collective partagée par l’ensemble de ces mêmes créatures, aucune solution ne s’était alors présentée afin de remédier à la situation. Les autres membres du groupe et lui avaient passé la majorité de ce temps à se perdre dans les dédales de cette contrée qu’ils ne connaissent que très peu. Une semaine et demie plus tard, ils étaient finalement tombés sur une petite collectivité dirigée par des druides.
En fin de compte, les quelques jours passés au sein de ce bosquet avaient été, de son point de vue, une parfaite perte de temps. Ce qui, au départ, devait se traduire par une course contre la montre afin de trouver une solution pour éradiquer la larve qu’on leur avait implantée s’était transformée en entreprise de libération : celle des tieffelins, qui étaient menacés par Kagha, la druidesse à la tête du bosquet, d’être jetés hors du repaire, à la merci de nombreux dangers, mais aussi la recherche de ce fameux Halsin qui avait été fait prisonnier au camp des gobelins. Si le sauvetage des tieffelins qui s’annonçait agaçait Astarion de par son inutilité pour leur cause personnelle, la libération du druide promettait cependant de possibles réponses à leurs questions. Seulement, celle qui avait pris les rênes du groupe était décidée à régler en priorité le cas des tieffelins.
Depuis leur départ du bosquet, il y avait eu quelques détours “nécessaires”, pour reprendre les mots de leur chef - comme il aimait sarcastiquement l’appeler - qui avaient allongé plus qu’il n’en faut leur périple. Quelques petits services rendus par ici et par là, additionnés d’un sauvetage ou deux. Ce qui avait au moins été intéressant, c’était l’ajout de Karlach à leur groupe et les tensions que cela avait causées avec Wyll. Mais la querelle ne fut que de courte durée. Malheureusement, ils finirent par régler leurs différends : la leader, armée de son magnétisme, décida de statuer sur la question et, comme à l’habitude, tous s’étaient rangés de son côté. Elle avait une éloquence sans pareille lorsqu’elle prenait parole avec de grands discours qu’Astarion trouvait vains. Le sourire dans les yeux, mais l’air grave, elle détenait à la fois le charme et le charisme.
S’il avait songé à quitter la bande pour mener seul ses investigations, une réflexion plus approfondie quant à la situation dans laquelle il était le persuada du contraire. D’une part, l’incertitude concernant Cazador et le silence radio dont son ancien maître avait fait preuve depuis l’histoire avec le nautiloïde l’inquiétait. D’autre part, il fallait aussi avouer que le petit groupe lui assurait une certaine protection. En tant que rejeton de vampire, il savait qu’il allait être pourchassé, et donc il se devait de se fondre dans la masse afin de devenir imperceptible. Cette belle bande d’imbéciles lui semblait être, pour l’instant du moins, une solution adéquate pour maintenir sa couverture. Et puis, ils avaient en commun la présence de leurs parasites cérébraux. En restant avec le groupe, il augmentait forcément ses chances de ne pas se transformer en monstre hideux. C’était là un mal nécessaire que de les suivre. Bien évidemment, cela n’avait pas été de tout repos pour lui de jouer le jeu de la normalité ; il avait dû prendre plusieurs précautions pour ne pas être repéré lorsqu’il quittait leur camp le soir en quête de sang. Heureusement, les pouvoirs de la larve lui permettaient de s’exposer à la lumière du soleil. Cela aidait grandement à sa cause. Non, nul ne le soupçonnait quant à sa réelle identité.
Curieusement, le plus facile avait été d’amadouer leur chef. La présence d’Astarion dans le groupe, il en avait conscience, dépendait en grande partie d’elle. Elle était la seule à faire montre de gentillesse à son égard et, quand venait le temps de feinter la carte de la démocratie, elle prenait toujours la peine de lui demander son opinion. Considérant les sarcasmes qui sortaient constamment de la bouche de l’elfe pâle, les autres la critiquaient souvent pour cela. “Au moins, l’on pourra dire qu’il y a certaines de ses paroles qu’ils ne boivent pas”, se moquait-il intérieurement.
Astarion ne savait pas encore trop quoi penser d’elle. Une partie de lui exécrait son sens de la justice et ses paroles creuses de meneuse, tandis que l’autre bouillait de désir pour elle.
Aaah, leur chef... Elle avait la grâce d’une danseuse et le panache d’un général de guerre. Elle savait se faire comprendre d’un seul regard. Ses yeux étaient perçants, d’un vert émeraude comme il en avait rarement observé au cours des deux siècles qui venaient de passer. Son teint était opalescent et ses longs cheveux, qu’elle tressait la grande majorité du temps, étaient flamboyants comme le soleil, d’un roux presque orangé. Qui plus est, les jeux harmonieux des courbes qui semblaient se dessiner sous sa robe de mage lui donnaient l’eau à la bouche. Dieu qu’elle était belle...
Mais Danaé était consciente de son propre charme. Jamais elle ne se laissait corrompre par la flatterie. Les compliments et les belles tournures de phrases ne l’affectaient guère. Ce qui la trahissait cependant, c’était sa bonté sans bornes. Elle avait l’air d’accorder à Astarion un simulacre de confiance, et ce, même après avoir senti de près la mort sous la lame qu’il avait mise contre son cou lors de leur première rencontre. Quelle idiote !
L’amadouer, elle, c’était forcément amadouer le groupe tout entier. Pour cette raison, il s’était mis en tête de la séduire.
Par ailleurs, Astarion ne détestait pas les défis.
Le soleil finissait sa course tandis qu’ils s’installaient pour manger dans ce qui leur ferait office de camp pour la nuit. Gale avait concocté un genre de bouillie avec le sanglier que Wyll avait chassé plus tôt. Malgré son manque d’attrait pour ce genre de nourriture, Astarion se servit une modeste assiette avant de s’installer un peu en retrait, mais tout de même à proximité des autres, devant le feu. “Il faut jouer le jeu”, pensait-il.
Lae’zel : Considérant notre manque de vivres, je me questionne à savoir si nous ne perdons pas notre temps avec ces détours futiles.
Danaé : Rien n’est vain. Si on se fie aux instructions qu’Astarion est parvenu à dénicher dans le coffre de Kagha, il semblerait que cette dernière ne désire pas seulement se débarrasser définitivement des tieffelins. Elle projette aussi de profiter de l’absence de ce Halsin qu’elle remplace à la tête du bosquet afin de préparer un coup d’État. Il y a fort à parier qu’il nous est judicieux de bifurquer vers l’endroit indiqué sur la carte qui accompagne les documents que nous avons trouvés avant de nous rendre au camp gobelin. Si les tieffelins sont chassés du bosquet, ils seront à leur merci. Sans doute que les preuves que nous y trouverons les préservera et mettra Kagha hors d’état de nuire, du moins jusqu’au retour d’Halsin. Je suis persuadée que nous y trouverons plus d’indices en ce qui a trait au putsch qu’elle projette de faire.
Lae’zel : Tchk… Ce détour nous ferait perdre un jour, voire plusieurs autres. Plus tôt ce parasite de malheur sortira de mon crâne, mieux je me porterai.
Shadowheart : Qui plus est, il n’y a pas que la larve. La vie d’Halsin est menacée.
Danaé : S’il existe un moyen d’éviter une effusion de sang, je suis prête à prendre tous les risques. La vie du plus grand nombre se doit nécessairement de l’emporter sur celle de la minorité, ne trouvez-vous pas ?
Astarion : Haha ! Comme l’a déjà mentionné notre charmante clerc, le druide aura cent fois le temps de mourir avant que nous puissions atteindre la prétendue destination où on le garde prisonnier.
Il fit une courte pause afin de donner un ton plus théâtral à la chose.
Astarion : Mais, d’un autre côté, il ne faut pas que nous oubliions l’offre que nous a faite tatie Ethel. Si je ne m’abuse, sa cabane devrait se trouver à proximité des marais, soit de la preuve que vous recherchez pour aider ces pauvres tieffelins.
Son ton, comme toujours, était à la limite du sarcasme.
Astarion se foutait totalement de la vie des tieffelins. Mais tatie Ethel, qui leur avait offert son aide afin de les débarrasser du parasite, l’avait beaucoup amusé. Peut-être détenait-elle une solution réelle à leur condition ?
Ils étaient partis depuis environ trois jours, et, selon les dires de Zevlor, le bosquet était à trois journées de distance du camp des gobelins. En effectuant cet aller-retour vers le sud, cela leur prendrait deux jours supplémentaires avant d’atteindre leur itinéraire, si ce n’est trois. En somme, s’ils ne perdaient pas de temps, au minimum 9 jours passeraient avant qu’ils puissent espérer trouver le druide et son supposé remède.
Cette soirée-là, un vent d’épuisement planait sur le groupe. Cela faisait plusieurs jours qu’ils écourtaient leurs nuits pour diverses raisons. Or, ils s’étaient mis d’accord pour s’octroyer quelques heures supplémentaires de sommeil, quitte à défaire leur campement plus tard qu’à l’habitude au petit matin.
Comme toujours, Astarion avait fait exprès d’installer sa tente dans un angle qui lui permettait d’observer Danaé. Pas trop près quand même, mais assez pour pouvoir distinguer ses allers et venues. Il se devait de l’analyser s’il voulait découvrir ses faiblesses...
Il fut l’un des premiers à se retirer vers ses quartiers. Un livre à la main, il épiait les échanges dans le camp. Près du feu, Shadowheart et Danaé se chuchotaient des mots à voix basse. Non loin d’elles, Gale et Wyll misaient de la monnaie aux dés. Quant à Karlach et Lae’zel, elles étaient debout à proximité de lui et parlaient combats et stratégie. Il n’avait qu’à attendre que tous gagnent leurs sacs de couchage et s’assoupissent avant de pouvoir enfin partir à la chasse.
Ce soir-là, il était plus affamé et épuisé qu’à l’habitude. Dernièrement, il y avait eu beaucoup de micro-événements dans le camp qui lui avaient rendus impossible le fait de se faufiler vers la forêt. Le premier soir, quelques mésaventures au village en ruine - une horde de gobelins - les avaient menés jusque tard dans la nuit. Ils avaient décidé de s’arrêter sur place pour se reposer, mais Danaé ne s’était jamais couché, elle était restée près du feu jusqu’au réveil de la bande. Le deuxième soir, Wyll avait terminé sa chasse après le coucher du soleil parce qu’ils avaient passé le jour entier à combattre les araignées géantes qui se terraient dans le mystérieux puit du village abandonné. Gale et Danaé étaient restés éveillés à grignoter jusqu’au petit matin, absorbés par divers débats et échanges philosophiques à propos de leurs pouvoirs magiques respectifs. Shadowheart avait eu le temps de s’éveiller avant même qu’ils ne puissent commencer à bénéficier des quelques heures de sommeil qui leur restaient.
Il se devait d’être prudent s’il ne voulait pas attirer l’attention sur lui.
C’était donc une bonne chose que le groupe décide de devancer leur heure de coucher. Danaé fut la dernière de la bande à gagner sa tente. Elle était restée de longs instants seule à réfléchir auprès du feu. Alors qu’il l’observait discrètement quitter son siège, il se surprit à repenser à leur première rencontre. La peau délicate de son adorable cou, sa morphologie enivrante... Il aurait bien volontiers enfoncé ses canines en elle, l’aurait ensuite baisé violemment. À cette pensée, un frisson lui traversa le corps tout entier.
Il était confortablement étendu sur ses couvertures face à sa tente, toujours le livre a la main, lorsqu’elle arrêta ses pas devant lui.
Danaé : Votre lecture ne paraît pas aller bon train. Il me semble que cela fait plusieurs soirs que vous vous concentrez sur le même ouvrage, lui dit-elle en se penchant imperceptiblement vers lui.
Un peu pris de cours, Astarion leva les yeux de son bouquin, feignant de ne pas s’être aperçu de sa présence.
Astarion : Et vous, chérie, que faites-vous toujours éveillée à cette heure ? Cela fait maintenant plusieurs nuits blanches que vous passez, si je ne m’abuse. Il serait bien dommage que le manque de sommeil marque votre si beau visage.
Comme souvent lorsqu’il avait l’opportunité de se retrouver seul avec la femme, l’elfe pâle emprunta un ton extrêmement séducteur.
Elle se contenta de lui répondre d’un sourire, puis poursuivit sa route.
Astarion décida de fermer son livre et de se laisser entraîner par ses pensées, le temps d’attendre que le sommeil gagne Danaé.
Sa faim commençait sérieusement à le faire souffrir.
Son regard dirigé vers sa compagne de voyage, il parvint à l’entrevoir se dévêtir à travers les tissus de sa tente, dévoilant doucement les formes de son corps. Non seulement il avait la capacité de voir dans la noirceur, mais ce soir-là, le feu de camp toujours actif lui permettait d’avoir une meilleure vue des ombres qu’à l’habitude. Quelques instants plus tard, elle avait revêtu sa tenue de nuit et s’était enfin étendue pour trouver le sommeil. Sans s’en apercevoir, il passa presque une heure entière à l’observer de loin. Une seconde fois, il repensa à leur première rencontre. Qu’est-ce qu’il aurait donné pour pouvoir la posséder, ne serait-ce que le temps d’une nuit. Envoyer se faire foutre le monde entier afin d’éprouver enfin ce que cela pouvait faire que de détenir la puissance de devenir le propriétaire des objets de ses désirs. Prendre, ressentir, jouir et jeter, en l’honneur des chaînes qu’on lui avait trop longtemps imposées.
Ses pensées étaient particulièrement difficiles à contrôler en cet instant. Les fantasmes s’enchaînaient dans sa tête. Cette femme, il ne voulait pas seulement l’embobiner, il désirait la corrompre dans le but de la goûter avant de la vider de tout son sang.
Cela devait être la faim et la fatigue qui lui faisaient perdre ses moyens, songea-t-il.
Lorsqu’il se leva enfin pour faire route vers la forêt, ses pas furtifs l’emportèrent malgré lui dans la mauvaise direction. En silence, il s’approcha de la tente de Danaé et s’introduit à l’intérieur. Elle s’était allongée en chemise de nuit sur son sac de couchage, qui ne recouvrait que le bas de son corps. Elle semblait avoir le sommeil agité. Son beau visage était légèrement crispé et elle marmonnait de temps à autre des bribes de mots incompréhensibles. Ses cheveux toujours tressés laissaient son cou à découvert.
Dans un état second, il s’accroupit au-dessus d’elle. À cet instant, il crut perdre la raison. La larve, sa couverture et tout le reste n’avaient plus aucune importance. Il n’y avait que cette peau devant lui qui semblait si douce, l’odeur de cette femme, comme une tendre brise de printemps, qui lui donnait l’eau à la bouche, la palpitation du sang qui circulait dans ses veines... Il prit une grande inspiration, histoire de s’imprégner de ce suave parfum, puis il approcha ses canines du cou de Danaé.
C’est à ce moment qu’elle ouvrit les yeux, sursauta puis se leva précipitamment pour se défaire de l’emprise d’Astarion.
Astarion : Merde !
La raison lui revint enfin. Quelle maladresse, quelle bévue grossière il venait de faire ! En un instant, des semaines de travail s’envolaient en fumée. “Je dois reprendre le contrôle de la situation, et vite”, pensa-t-il.
Astarion : Non, ce n’est pas ce que vous croyez, je vous le promets ! lui dit-il à voix basse pour ne pas attirer l’attention des autres.
Elle le fixait d’un regard courroucé, les bras croisés.
Astarion : Je n’avais nulle intention de vous blesser ! C’est seulement que j’ai besoin...
Il s’arrêta brusquement.
Astarion : J’ai besoin de sang.
Un instant qui lui parut durer une éternité passa. Agacée, elle prit le temps de réfléchir avant de laisser des mots sortir de sa bouche. Elle ne le quittait pas des yeux.
Danaé : Cela fait combien de temps que vous avez tué pour vous alimenter ? Des heures ? Des jours ?
Astarion reprit son souffle.
“Merde”, songea-t-il.
Astarion : Ce n’est pas ce que vous pensez ! Je ne suis pas ce genre de monstre ! Je ne me nourris que d’animaux ! Sangliers, chevreuils, kobolds... De ce que je suis capable de trouver.”
Il fit une pause de quelques secondes.
Astarion : Je suis juste trop lent pour l’heure, trop faible. Si je pouvais n’avoir qu’une seule goutte de sang, je crois que je pourrais y voir plus clair. Je pourrais me battre avec plus de force. S’il vous plaît.
Ce n’était pas faux. La faim le rendait fou. Et, puisque l’obligeance était l’un des points non négligeables de Danaé, il ne perdait rien à lui jouer la carte de la défaillance.
D’un coup, une étrange sensation s’empara de leurs deux corps. La larve s’était activée. C’était comme s’il pouvait pénétrer les pensées de la femme et se voir révéler une infime partie de ses secrets. Les ombres s’épaississaient. La noirceur de la nuit, qui d’habitude n’avait aucun mystère pour lui, enrobait maintenant son regard. Il ne pouvait percevoir que de faibles mouvements, accompagnés de cris d’effroi. Lui-même ressentait de la peur. Pas n’importe quelle peur : celle du désespoir. Un clignement de paupière et il fut aveuglé quelques instants par un flash intense. Et la scène qui suivit lui coupa le souffle. En deux cents ans chez Cazador, il ne lui avait pas été donné de voir autant de sang. Un vrai carnage. Le grabuge aurait pu avoir un certain charme si les victimes n’avaient pas été décapitées, démembrées, éviscérées. Partout autour de lui, viscères, intestins, morceaux de cerveau ou de chair... Le sang n’était pour lui que de la nourriture, et il préférait que ses repas soient propres. Il n’était pas un être méphistophélique : s’il avait un penchant romantique pour la violence, la mort, elle, ne l’excitait guère. Mais l’entité qu’il incarnait dans ce cauchemar songeait tout autrement. À travers la peur qu’il ressentait, il y avait un sentiment de satisfaction, une soif morbide de meurtre. Un second flash plus tard, il était de retour dans la réalité.
L’effet finit par se dissiper. Il valait mieux ignorer ce qui venait de se passer pour l’instant, pensait-il.
Alors qu’elle aussi semblait reprendre ses esprits, elle avança vers lui d’un pas.
Danaé : Pourquoi ne m’avez-vous rien dit ?
Il prit une grande inspiration.
Astarion : Dans le meilleur des scénarios, je me figurais que vous alliez refuser. Mais pour être honnête, j’étais persuadé que vous alliez enfoncer votre lame à travers mes côtes...
Et il adopta sa voix la plus mielleuse.
Astarion : Non, j’avais besoin de votre confiance. Et vous pouvez avoir confiance en moi.
Danaé : J’ai confiance en vous. Je vous crois.
Soupir de soulagement.
Astarion : Merci. Et croyez-vous être capable de me faire encore davantage confiance ? Je n’ai besoin que de quelques gouttes, je vous le promets.
Danaé : Je crois bien que oui, je le pourrais. Mais une seule et unique goutte ! Ne prenez que ce qu’il vous est nécessaire.
Il n’en crut pas ses oreilles. Le choc lui fit l’effet d’une grâce, comme si la pression de son passé sur ses épaules s’estompait, le temps d’un instant. C’était si facile... plus que ce qu’il aurait escompté.
Astarion : Vraiment ? Entendu. Une seule goutte, rien de plus. Mettons-nous plus en confort. Me laissez-vous ?
Elle acquiesça d’un signe de tête. Son air sévère était trahi par la finesse de ses yeux. Il lui prit les bras délicatement pour la guider vers le sol. Elle se laissa faire sans broncher et s’allongea sur le dos.
Et, tranquillement, il s’accroupit au-dessus d’elle. Son odeur était, de ses souvenirs, la plus douce et la plus enivrante qu’il lui ait jamais été donné de sentir. Il approcha ses canines de son cou, et les enfonça lentement.
Ce fut comme si un éclair lui passait à travers tout le corps. Son cœur inerte semblait s’être fait empoigner dans sa poitrine, tandis que ses entrailles brûlaient d’un plaisir sournois. La sensation était la même que dans ces rêves conscients où l’on choisit de s’envoler pour surplomber la magnificence de l’aurore après des décennies plongé dans le noir. Une sensation de pure euphorie, l’impression d’avoir accès à quelque chose de trop grand pour lui.
Est-ce cela que l’on appelle le bien-être ? L’espace de quelques instants, il se sentait vivant à nouveau.
Sous ses crocs, Danaé fut prise de tremblements, tandis que son rythme cardiaque s’accéléra. Elle laissa même s’échapper quelques gémissements timides. On aurait dit qu’elle aussi y prenait plaisir.
Et il frissonna d’extase.
Danaé : Assez ! Vous en avez eu suffisamment.
Astarion : ah ! bien sûr.
Doucement, il retira ses crocs du cou de la femme, se régala une dernière fois de son odeur, le coeur emballé, et se leva.
Astarion : Je me suis laissé emporter par l’instant. Mais cela semble avoir bien fonctionné. Je me sens bien. Fort. Heureux...
Danaé : Je vais vous observer combattre attentivement lors de notre prochaine bataille.
Astarion : Ça ne devrait pas être trop long. Il y a tant de gens qui méritent d’être tués.
Court moment de silence.
Astarion : Maintenant, si vous voulez bien m’excuser, vous m’avez revigoré, mais j’ai à présent besoin de quelque chose de plus consistant.
Alors qu’il s’éloignait de Danaé pour se rendre en forêt, il marqua un arrêt pour détourner son regard et le fixer une dernière fois sur elle.
Astarion : C’est un cadeau que vous venez de me faire, vous savez. Je ne l’oublierai pas de sitôt.
Et il s’enfonça dans la forêt...
*****
Le matin était gris, humide et pluvieux. Bien qu’il n’eût pas beaucoup dormi, Astarion ressentait en lui une force nouvelle, une forme sans pareille : il se sentait heureux.
Lorsqu’il se leva enfin, il huma l’odeur de la bouillie cuisinée par Gale la veille qui planait sur le campement. Les autres étaient attablés sur les pourtours d’un feu que le magicien peinait à garder actif. Ils se nourrissaient des restants. Cela faisait déjà deux jours qu’ils avaient épuisé le peu de ressources que les gens du bosquet avaient mis à leur disposition. Les vivres se faisaient de plus en plus rares, et cela transparaissait dans le moral des troupes. Fort heureusement, une bonne nuit de sommeil semblait une compensation acceptable à leur état et amoindrissait leur mauvaise humeur, du moins pour l’instant.
Alors qu’il se rendit compte de l’absence de cette délicate chose qui lui avait offert son sang la veille, il détourna un moment son regard vers les quartiers qui faisaient biais aux siens. Elle ne s’était toujours pas réveillée. Ce n’était pas dans ses habitudes d’être la dernière debout.
Elle devait avoir beaucoup d’énergie à regagner, pensa-t-il. Contrairement à l’accord qu’ils avaient convenu la nuit précédente, il ne s’était pas contenté d’une simple goutte de sang et en avait consommé plus que ce dont il avait réellement besoin. En ajoutant ce fait à la carence de sommeil qu’elle avait accumulé lors des précédents jours, il se dit que c’était forcément une bonne chose qu’elle puisse récupérer.
Il se dirigea vers Gale, qui s’appliquait à conserver le feu actif sous l’ondée.
Astarion : Vous faites peine à voir très cher. Seul, sans rien pour vous protéger de la pluie, vous donnant corps et âme pour un feu à l’allure aussi timide, haha !
Gale : Je vois que votre curieuse bonne humeur en ce gris matin ne suffit pas à réfréner votre cynisme habituel.
Comment sa joie pouvait-elle être si évidente, de sorte que même un être comme Gale puisse s’en apercevoir ? Astarion s’efforça à assombrir son regard.
Astarion : J’imagine que le ridicule de la situation dans laquelle nous nous trouvons et le fait de n’avoir pour nourriture que cette infecte décoction se doivent de m’amuser. Ne faut-il pas se tâcher de conserver un certain sens de l’humour dans de pareilles conjonctures ?
Gale : Alors, si vous croyez avoir une meilleure idée pour garder le feu actif, faites m’en part, je vous en prie.
Astarion : Je trouve que le fait de ne pas en avoir est beaucoup plus amusant, si vous voulez mon avis.
Gale lui jeta un regard agacé.
Gale : Je constate que vous n’êtes définitivement pas très doué dans l’art de la camaraderie.
Sur ses paroles, Astarion lui lança un sourire et s’éloigna pour faire semblant de se servir à manger.
Pour la première fois depuis son réveil, il repensa aux événements de la veille. Quelle expérience euphorisante cela avait été ! Il fut pris d’un léger frisson, qui augmenta son niveau de bien-être. Il n’arrivait toujours pas à croire ce que Danaé lui avait laissé faire. Malgré ses défauts, il n’aurait pas cru que la prévenance dont elle faisait régulièrement preuve pouvait se traduire en une aussi grande faiblesse.
Mais, était-ce réellement de la faiblesse ? En effet, la réaction du corps de la femme au moment où il la goûtait lui avait semblé s’apparenter plus à de la volupté qu’à de la souffrance, celle qui aurait dû résulter de ce genre de charité. Est-ce là une voie qui lui profiterait s’il voulait la séduire ?
Et puis, il y avait eu cette étrange vision...
Tout ce sang, cela ne pouvait être digne de cette femme qui scandait sans cesse au respect de la vie et à la justice. Mais en même temps, la peur n’était pas le seul sentiment qu’il avait senti s’échapper d’elle : il y avait eu aussi une espèce de plaisir sadique qu’il ne pouvait s’expliquer.
Danaé : Je vous dérange ?
Bizarrement, il ne l’avait pas entendue s’approcher.
Elle avait retravaillé sa coiffure pour laisser tomber sa longue tresse sur le côté droit de son cou, là où Astarion l’avait mordue la veille.
Astarion : Pas le moins du monde ! Mais dites-moi, comment vous sentez-vous ce matin, chérie ?
Danaé : Je vais bien. Je ne me sens que très légèrement étourdie.
Astarion : Cela passera. C’est une chance pour vous que je ne sois pas un vrai vampire. En ce cas, une seule morsure aurait suffi à faire de vous un rejeton, comme je le suis moi-même. Il vous aurait incombé cet appétit pour le sang, mais sans les pouvoirs qui vont avec.
Danaé : Est-ce pour cette raison que vous pouvez survivre à la lumière du soleil ? Parce que vous n’êtes pas un vrai vampire ?
Astarion : Tout au contraire, en temps normal j’aurais dû être réduit en cendres par autant de clarté. Cela faisait 200 ans que je n’avais pas été en mesure de contempler le jour. Il y a quelqu’un ou quelque chose qui semble vouloir me garder vivant et qui a décidé de changer les règles. Et je ne m’en plains pas. Je peux à présent me prélasser au soleil, traverser l’eau des rivières, entrer chez les gens en plein jour sans y avoir été invité.
Puis, il reprit d’un ton séducteur.
Astarion : Quant aux autres de mes bizarreries, nous aurons tout le plaisir de nous les figurer plus tard.
Danaé : Vous croyez que le parasite pourrait être à l’origine de tout ça ?
Astarion : Sans doute. Je n’en suis pas vraiment certain, à vrai dire.
Danaé : Et comptez-vous enfin informer le reste du groupe quant à votre nature ? Je suis d’avis que cela pourrait engendrer une confiance mutuelle, ce qui nous sera forcément profitable lors des batailles à venir.
Astarion : Je ne crois pas que les autres seront enclins à afficher des réactions semblables à la vôtre, chérie.
Danaé : J’y veillerai. Allez, venez, débarrassons-nous de cela afin de passer finalement à des questions plus sérieuses.
Agacé, il se surprit à la suivre en direction du troupeau.
***
Lae’zel : Ska’keth ! Un vampire ? Cela explique beaucoup de choses.
Wyll : Je préférerais faire route avec des gobelins, si vous voulez mon avis. Nous aurions moins à craindre de nous faire charcuter sournoisement durant notre sommeil. Ils sont si maladroits.
Shadowheart : Vous marquez un point, Wyll.
Et elle se tourna vers Danaé.
Shadowheart : Comment voulez-vous que l’on sente que notre intégrité est en sécurité avec une telle créature dans les parages ?
Danaé : Assez ! J’ai confiance en Astarion. Si vous le désirez, vous pouvez vous détourner de la route qui est la nôtre. Pour ma part, je reste avec lui.
Les paroles de la femme lui firent le même effet que celui de la brise qui nous effleure la nuque lorsque l’on sort victorieux d’un combat à mort. Décidément, cette mage ne cessait de le surprendre.
Gale : Qu’il en soit ainsi. Tant et aussi longtemps qu’il reste loin de mon cou.
Il dirigea son regard vers Astarion.
Gale : Je ne crois pas que vous apprécieriez, de toute manière. Mon sang a le goût d’un vin dont les arômes ne sauraient satisfaire à votre capricieux palais.
Silence.
Astarion : Dois-je en déduire que nous sommes tous de nouveaux amis, à présent ?
Danaé se versa une grosse cuillère de bouillie tandis que les autres commencèrent à se lever pour défaire le campement et se préparer à faire route.
Alors qu’il s’appliquait à rapatrier ses biens, Astarion ressentit à plusieurs reprises le regard de la femme qui se posait sur lui, mais fit exprès de l’ignorer, histoire de la laisser se languir du moment où il déciderait de lui accorder plus d’attention. Pour un grand nombre de créatures, l’indifférence est une bonne arme de séduction, songea-t-il.
Le problème, c’est que le courant qui passait au travers des yeux de la mage, même s’il ne les voyait pas, lui faisait revivre une infime partie des sensations qu’il avait éprouvées lorsqu’il l’avait mordu la veille. Le temps d’un instant, il se surprit à frémir, mais ne tarda pas à se reprendre. Il lui fallait à tout prix répéter l’expérience.
Un quart d’heure plus tard et ce fut le grand départ. La pluie avait fini par cesser, mais la grisaille persistait néanmoins au-dessus de leurs têtes.
Ils marchèrent une bonne partie de l’avant-midi en direction du sud. Vers les alentours de midi, ils décidèrent de faire une courte pause pour reposer leurs pieds.
Astarion : Qu’est-ce que c’est que ce bruit. L’entendez-vous aussi ? dit-il en s’adressant au reste du groupe.
Danaé : On croirait entendre le brouhaha d’une querelle de gobelins.
Karlach: Chouette ! Je commençais justement à m’ennuyer. Croyez-vous qu’ils sont plusieurs ?
Danaé : Assurément. Je dirais une douzaine, tout au plus.
Wyll : Nous devrions envoyer l’un d’entre nous en reconnaissance pour voir de quoi il s’agit. Je me propose volontiers pour mener à bien cette tâche si vous le voulez, Danaé.
Astarion : Ah, je vous en prie Wyll. Vous n’êtes pas sans savoir que votre serviteur ici présent est le plus doué en matière de furtivité.
Wyll : Je ne suis pas certain. Vous pourriez tout aussi bien nous fausser compagnie pour faire un carnage dans leurs rangs, histoire de vous délecter de leur sang. Maintenant que nous connaissons votre secret, j’imagine que vous sentez que votre sécurité n’est plus assurée, considérant le chasseur de monstre que je suis.
Danaé : Assez ! Que je vous voie ne serait-ce que lever une seule main sur lui, et je vous ferai regretter votre faute. Essayons de rester soudés, voulez-vous bien, pour augmenter nos chances de survie.
Elle tourna son regard vers Astarion.
Danaé : Allez-y, nous attendrons votre retour ici même.
Le sourire aux lèvres, Astarion s’accroupit dans les herbes et avança à la dérobée en direction du bruit. Quelques pas plus tard, il aperçut une dizaine de gobelins qui se chamaillaient le contenu d’une charrette. Un peu plus loin, les propriétaires de cette dernière étaient étendus dans leur propre sang.
Il fit finalement volte-face afin d’informer le groupe de ses découvertes.
Wyll : Mais qu’est-ce qui nous certifie que l’elfe pâle nous dit la vérité. Peut-être est-ce là une de ses ruses ?
Astarion : Mais pourquoi diable tenterais-je de vous tendre un piège ? Les récents aveux auxquels vous avez assisté concernant ma vraie nature ne changent rien au fait que, tout comme vous, je suis désireux de me départir de ce satané parasite que nous avons tous au sein de notre crâne, et ce le plus vite possible.
Danaé acquiesça d’un signe de tête.
Danaé : Je crois avoir déjà statué au sujet de la confiance que nous pouvons avoir en Astarion, Wyll. Je comprends que les fonctions qui vous incombent en tant que chasseur de monstres ne vous ont pas souvent permis de fraterniser avec des vampires, mais je vous conseille vivement de ravaler votre salive et de rapidement vous faire à la situation.
Astarion adressa un sourire sournois à Wyll. Si seulement il avait su plus tôt, il aurait tenté de mordre Danaé bien avant. Peut-être même se méprenait-il lorsqu’il qualifiait son côté autoritaire d’ennuyeux. Cela avait en fin de compte ses avantages. Espérons simplement qu’il puisse continuer d’en bénéficier encore longtemps.
Gale : Et si nous leur tendions une embuscade, qu’en dites-vous ?
Danaé : Je ne suis pas contre l’idée. Mais ne les abattez pas tant que nous ne sommes pas certains qu’ils soient hostiles.
Astarion: Je ne vous croyais pas aussi naïve ma chérie. Mis à part leur stupidité, les gobelins des environs sont reconnus pour être malveillants. Et les cadavres qui gisent à proximité d’eux me semblaient avoir été fraîchement abattus.
Danaé : Loin de moi l’idée de mettre votre parole en doute, mais j’aimerais constater la chose moi-même avant de prendre une décision définitive.
La groupe s’approcha alors à la dérobée en direction du bruit, la mage à leur tête, jusqu’à ce qu’ils ne se trouvent plus qu’à quelques mètres des créatures.
Tapis dans la broussaille derrière le groupe, Astarion patientait que la mage se laisse convaincre par la scène et lance ses instructions.
Quelques instants plus tard, il entendit Danaé enjoindre au reste de la bande de les attaquer afin de venger la mort des innocents qui avaient été sauvagement tués.
Les gobelins furent surpris par cet assaut qu’ils n’avaient pas vu venir. En un instant, Karlach empoigna son épée et l’abattit sur deux des créatures tandis que Wyll l’assistait de ses incantations, ce qui leur permit de les éliminer. Danaé et Gale lancèrent à leur tour des sorts de flammes sur un autre des gobelins, ce qui le carbonisa presque aussitôt.
C’est à ce moment que leurs ennemis semblèrent enfin saisir le sérieux de la situation. Ils se regroupèrent alors pour former un bloc solide et se lancèrent à l’unisson vers Lae’zel qui s’apprêtait à les attaquer. Malgré ses efforts, la Githyanki ne réussit pas à se défendre adéquatement et tomba sur le sol, à bout de souffle. Karlach se déplaça alors entre la femme et le bloc pour essayer de les faires reculer.
Astarion, toujours accroupi dans les hautes herbes, observait le spectacle avec amusement, attendant le bon moment afin de se lancer dans la bataille. Alors que l’ensemble du groupe semblait s’épuiser, il se jeta dans le dos des gobelins et parvint à en tuer deux d’un jeu de lame extrêmement rapide.
À ce moment, Danaé se tourna rapidement vers Gale pour lui faire signe qu’il était temps de saisir le moment pour défaire le bloc. À l’unisson, ils lancèrent des jets de flammes entre les gobelins, ce qui les obligea à s’éparpiller. Shadowheart en élimina alors un premier d’un jet de lumière, puis Karlach en tua ensuite un second de sa lame. Les gobelins qui restaient furent alors pris d’un élan de panique et tentèrent de s’échapper, ce qui donna l’opportunité à Wyll, Gale et Astarion de leur porter les derniers coups.
Une fois les derniers ennemis achevés, l’elfe pâle se tourna vers Danaé et lui fit un sourire sournois afin de lui signifier la joie que cela lui procurait d’avoir eu raison quant à la nature profonde des créatures, mais cette dernière s’empressa de l’ignorer et approcha de Lae’zel.
Danaé : Vous allez bien ?
Lae’zel : Tchk ! Évidemment que je vais bien.
Et elle se tourna presque aussitôt vers la clerc.
Lae’zel : Et avant que vous ne me le proposiez, non, je n’ai pas besoin d’aide afin de soigner mes blessures.
Shadowheart : Ne craignez rien. Il ne m’était pas venu à l’idée de vous offrir mon aide.
Wyll : Vous êtes ridicules toutes les deux.
Astarion ne put s’empêcher de rire, fort amusé par leur querelle, et se dirigea ensuite vers la charrette qui se trouvait à quelques mètres de lui pour en examiner le contenu.
Astarion: Je crois que vous devriez venir voir.
Danaé se dirigea alors vers lui et le contourna pour jeter un bref coup d’œil. C’est alors qu’Astarion remarqua qu’une étincelle de satisfaction s’était emparée de son magnifique regard.
Danaé : De la nourriture !
Wyll : Vous plaisantez ?
La charrette regorgeait de viandes de toutes sortes. Du gibier, des œufs de canard, de la volaille… tout ce dont ils avaient besoin afin de tenir encore plusieurs semaines sans s’inquiéter.
Karlach : Tout cela me donne l’eau à la bouche ! Je propose que l’on s’arrête pour faire une pause repas.
Danaé : Bonne idée ! Je crois que nous l’avons bien mérité après la bataille que nous venons de mener.
***
Une fois leur pause terminée, ils marchèrent sans s’arrêter jusqu’au coucher du soleil. Le moral était revenu et la motivation avec. Ils stoppèrent à l’orée de la forêt et des marais afin de construire leur campement pour la nuitée.
Alors que les autres engloutissaient leurs repas bien mérités, Astarion en profita pour s’éclipser en quête de sang. Comme c’était agréable de ne plus avoir à planifier ses pas, de ne plus devoir se cacher pour chasser.
La nuit était fraîche. Même si le mauvais temps s’en était allé, une certaine humidité persistait dans l’air. Ni le sol ni la végétation n’avaient eu l’occasion de sécher complètement.
Sans aucun effort particulier, il parvint à attraper un gros sanglier, qu’il prit le temps de déguster.
Il revint en direction du camp alors que le soleil commençait sa course timide vers l’aurore. Il était encore à une bonne distance de celui-ci lorsqu’un craquement sourd le fit sursauter. Il plaça sa main sur l’une de ses dagues, prêt à la dégainer, et se retourna brusquement. Il tomba nez à nez avec Danaé, qui ne semblait pas apeurée plus qu’il n’en faut par l’arme qu’il avait pointée vers elle par réflexe.
Danaé : Loin de moi l’idée de vous surprendre. Mais votre démarche furtive ne vous rend pas facile à repérer à travers les ombres.
Il se saisit de sa voix la plus mielleuse tandis qu’il rangeait son arme.
Astarion : Chérie, je ne m’attendais pas à vous rencontrer ici. Que faites-vous, vous me cherchiez ?
Danaé : Je n’arrive pas à trouver le sommeil et donc, j’avais espoir d’exploiter ce temps perdu pour m’entretenir avec vous.
Il afficha un large sourire.
Astarion : Si je vous comprends bien, pour ce faire, vous avez cru bon de venir me trouver à la nuit tombée, alors que nous sommes seuls, tous deux, au beau milieu de la forêt ? Vous savez ma douce, une âme dévergondée comme la mienne pourrait vous soupçonner d’être à la recherche de quelque chose de plus excitant que de vaines paroles...
Il fut pris d’un léger rire fourbe, tandis que Danaé le regardait sans se démordre de son sérieux habituel.
Astarion : Allez, vous savez que je ne suis pas vraiment sérieux. À quel propos désirez-vous que nous nous entretenions, dites-moi très chère. Je suis tout ouïe pour vous.
Danaé : Je me pose certaines questions quant à votre état et les besoins en sang y étant attachés. Je vais être directe : je veux savoir si je dois m’inquiéter concernant vos pulsions. Arrivera-t-il un autre moment où vous aurez soif de plus que du sang d’animaux afin d’assouvir vos besoins ?
Elle s’arrêta une seconde et poursuivit.
Danaé : Malgré la confiance que j’ai en vous, je ne pourrais pas toujours vous défendre contre le reste du groupe.
Astarion vacilla malgré lui. Que pouvait-il lui répondre ? Il s’efforça de reprendre son ton théâtral habituel.
Astarion : Dois-je comprendre que vous n’aimez pas partager ?
Il rit.
Danaé : Pouvons-nous être sérieux, un instant ?
L’elfe plongea son regard avec intensité dans celui de la jeune dame, puis pour la première fois depuis leur rencontre, il ne fut pas capable de le soutenir. Il baissa ses yeux vers le sol. Il sentait bien qu’une certaine connexion s’était développée entre eux depuis la nuit où il l’avait mordue. Il avait l’impression d’être parvenu à avoir accès à quelque chose dont il ne soupçonnait pas l’existence et que Danaé avait enfoui en elle : une noirceur profonde, mais aussi une très grande fragilité. Mais était-il le seul à ressentir ce lien entre eux ?
“Je dois me ressaisir.” se dit-il.
Astarion : Vous savez, je n’avais jamais eu l’opportunité de me permettre un tel écart. Disons simplement que dans mon ancienne vie, je me devais d’obéir à certaines règles, et le fait de ne pas consommer de sang humain en faisait partie.
À ce moment, il sentit une transformation s’opérer dans le langage corporel de Danaé, comme si elle ne s’était pas attendue à une telle réponse. Et il remarqua qu’elle s’était mise à rougir.
Danaé : Est-ce vrai ? Dois-je comprendre que je suis votre première ?
Était-elle en train de baisser sa garde ? Il eut l’impression qu’il pouvait enfin voir le véritable visage de la femme, sa vulnérabilité. La connexion était bien réelle. Et il se dit qu’elle était plus belle ainsi qu’à l’habitude.
Astarion : Est-il vraiment pertinent que l’on tienne ce genre de discussion pour l’heure ? Si c’est ce que vous voulez, je m’engage à ne plus consommer le sang d’innocentes victimes. Il fit une pause et s’approcha de quelques pas dans sa direction avec un air enjôleur.
Astarion : Sauf si vous cherchez à me dire que vous aimeriez que nous reproduisions l’expérience prochainement, vous et moi ?
Un son sourd stoppa net leur conversation.
Astarion : Qu’est-ce que c’était ? dit-il tout bas.
Danaé s’avança en direction du bruit.
Danaé : Montrez-vous sur le champ, nous savons que vous nous épiez.
Un homme sortit de la pénombre.
Inconnu : Vous n’avez rien à craindre de moi, je vous l’assure.
Un chasseur de monstres, pensa Astarion. Danaé et lui échangèrent un regard surpris, puis elle se retourna pour s’adresser à l’homme devant eux.
Danaé : Qui êtes-vous et que faites-vous si loin de la route ?
Elle avait pris sa voix la plus autoritaire.
Inconnu : Je vous ai confondus avec quelque chose d’autre. Approchez, que l’on puisse s’entretenir un instant.
L’homme n’usait d’aucune subtilité et les scrutait tandis qu’ils avançaient.
Inconnu : Je me nomme Gandrel et je suis chasseur de monstres. Ne vous en déplaise, je suis présentement sur une piste, laquelle, curieusement, m’a mené vers vous.
Astarion : Et que chassez-vous ? Demanda-t-il avec amusement.
Gandrel : Je suis actuellement sur les trousses d’un rejeton de vampire, Astarion. J’ose croire qu’il ne devrait pas être trop loin, étant donné le sanglier ensanglanté que j’ai trouvé plus tôt dans la forêt.
D’un coup sec, l’homme s’arrêta et il plongea son regard dans celui d’Astarion. Un étrange sentiment de frayeur s’empara de lui.
Danaé, qui semblait irritée, reprit les rênes de la conversation.
Danaé : Et lorsque vous le trouverez, que ferez-vous ? Vous avez ordre de le tuer ?
Gandrel : J’ai au contraire l’ordre de le ramener vivant à Baldur’s Gates. Si je parviens à mes fins, je recevrai une très grosse somme.
“Cazador”... songea Astarion. D’un coup, il fut empoigné d’un élan de panique qu’il ne put réfréner.
Sans vraiment comprendre ce qu’il faisait, il se tourna vers Danaé et concentra son attention sur elle. Elle fut temporairement prise d’un léger vertige, et la voix d’Astarion résonna alors dans sa tête.
“C’est Cazador. Pitié, ne le laissez pas me prendre. Ce n’est pas la mort qui m’attend si je retourne à Baldur’s Gates, mais un châtiment bien pire.”
L’effet se dissipa.
Moment d’arrêt. Gandrel le fixait toujours du regard.
Gandrel : Vous avez des traits bien particuliers pour un elfe, l’ami.
Il savait.
Astarion remarqua qu’un changement drastique des expressions faciales de Danaé venait de s’opérer. Elle arborait un sourire qu’il n’avait jamais observé chez elle. Elle transpirait la sauvagerie.
Et d’un coup, sans qu’il s’y attende, un éclair retentit des mains de la jeune femme. Le corps de Gandrel se décapita sous leurs yeux, lentement. Tout d’abord les ongles du chasseur de monstre s’arrachèrent, puis ses dents et ses oreilles. Le malheureux homme poussa une série de cris de souffrance. Là-dessus, Danaé, dont les mouvements faisaient penser à ceux d’un chef d’orchestre, découpa ses bras doucement. Jamais Astarion n’avait vu de telle magie. Elle fit ensuite exploser ses jambes et son bassin. Gandrel se tut presque aussitôt considérant l’intensité du démembrement. Danaé leva finalement sa main et les organes de l’homme explosèrent sur leurs vêtements.
La jeune mage resta figée sur place, comme absorbée par la scène. Ses yeux brillaient. L’on aurait dit qu’elle jubilait d’excitation.
Plusieurs minutes passèrent sans que ni l’un ni l’autre ne bougent.
Astarion : Mais que venons-nous de vivre là exactement ? Chérie, vous allez bien ?
L’expression qu’elle avait affichée s’estompa, et elle sembla reprendre ses esprits.
Danaé : Dans un premier temps, il nous faut nettoyer les lieux. Personne ne doit savoir. Nous nous expliquerons plus tard. Allez, nous avons du travail.