Quatre semaines et cinq jours

Brooke
Nous voilà déjà au mois de décembre, et bien que tout semble bien aller dans ma vie, je ne pense pas que ce soit le cas de ma meilleure amie. Meilleure amie... Voilà bien quelque chose que je n’aurais certainement pas dit, quand nous sommes entrées au lycée le premier jour, mais cela est une autre histoire.
Cela doit faire un bon mois maintenant que l’ambiance dans notre classe est plus que glaciale, si bien que Spencer et moi, évitons d’avoir trop de contact au lycée, pour ne pas les mettre mal à l’aise. Mais bien que nous fassions cela, il y a toujours le travail à l’agence Tomboy X où nous sommes tous obligés de travailler ensemble.
Je pensais que Gaby aurait vraiment du mal de se trouver en sa présence, et de devoir sourire dans l’objectif quand c’est lui qui la photographie, et pourtant, elle m’étonne par son professionnalisme qui s’effondre toujours une fois que nous sortons de la pièce. Comme si le mode travail était désactivé et qu’elle resombrait dans ses propres pensées. Des pensées qui ne me semblent pas très illuminées, vu la difficulté que son visage a à sourire, même quand je fais une blague en la ramenant à l’appartement.
Mais quand on y pense, ni moi, ni Spencer ne savons exactement ce qui s’est passé entre eux deux, lors de cette nuit. Nous étions pourtant tous convaincus, qu’ils s’étaient retrouvés comme toujours… mais l’arrivée au lycée le lundi, nous a prouvé notre erreur. D’abord Gaby avait les traits tirés de fatigue, qu’elle essayait de cacher derrière des lunettes de soleil, ce qui ne lui ressemblait pas. Surtout si ces deux-là avaient fait la paix. Mais ce n’est rien contre l’attitude de Callum, qui est venu au Lycée ce matin-là complètement bourré, si bien qu’il a été renvoyé le reste de la semaine chez lui après son interaction avec le professeur Sanchez.
Et ceci n’était rien contre ce qui s’est passé le week-end suivant, quand nous sommes partis en shooting sur la place de Seattle avec Bryan, et que Callum a débarqué avec deux bonnes femmes sorties d’un bar d’où il venait certainement. J’ai cru que Gaby allait finir par s’évanouir en le voyant montrer à quel point, il pouvait être un bel enfoiré… mais elle a fait face à la situation devant elle d’une façon extraordinaire. Mais c’est vrai que Archie a été d’une grande aide ce jour-là, il ne l’a pas lâchée d’une semelle un seul instant, tout comme moi et Taylor, craignant qu’elle ne perde pied.
Aujourd’hui, Gaby est toujours fidèle à elle-même, assise seule pendant le diner sous cet arbre, alors qu’il fait un froid de canard aujourd’hui. Je porte mon regard en entendant le rire de Callum au fond du réfectoire, alors qu’il est assis à table avec une terminale sur les jambes. Mon regard croise celui de Spencer, et je grimace à l’idée de voir l’enfoiré qu’est en fait Callum. Tout compte fait, ils ont bien fait de mettre un terme à leur relation !
— Callum Hanson est un bel enfoiré ! m’exclamé-je en sortant du réfectoire pour rejoindre Gaby sous son arbre.
Callum
Je monte dans la Dodge, en la regardant se rendre à l’arrêt de bus comme tous les jours, et mon souffle continue à me faire souffrir de la regarder ainsi. Cela fait exactement quatre semaines et cinq jours que nous nous sommes séparés à la villa sur la plage, et je n’arrive toujours pas à penser à autre chose qu’à elle… quoi que je fasse. Mais ce qui m’énerve par-dessus tout, c’est qu’elle se comporte de la sorte, alors qu’elle pourrait s’amuser au lieu de se renfermer. Après tout, elle a décidé elle-même de me quitter, donc pourquoi fait-elle comme si c’était moi qui avais pris la décision ?
Elle ne devrait pas manger dehors dans le froid seule, et encore moins sans mettre des gants vu la température qui descend. J’allume ma cigarette et je démarre la Dodge en enclenchant la radio, où la musique d’Evanescence avec Bring Me To Life passe. Je roule doucement pour sortir du parking, en évitant de la regarder se faire rejoindre par Archie.
— Ouais, répondé-je à mon kit main libre.
— “J’aurais besoin de te voir à l’agence.” me fait Bryan simplement avant de raccrocher.
Je sors un joint du boitier entre les deux sièges, et je l’allume en me demandant ce qu’il me veut encore. Depuis la soirée de gala, il se comporte avec moi comme un patron… et non plus comme un égal, comme il le faisait avant. Pourtant, sur ce coup-ci, il ne devrait pas m’en vouloir, car c’est sa chère fille qui a décidé de mettre un terme définitif à notre relation.
Bon, j’admets que je n’ai pas fait grand-chose pour la retenir. La discussion était claire, et je ne voyais pas ce que j’aurais pu dire pour la faire revenir sur sa décision. Après tout, elle avait mis le doigt dessus, non ? J’ai beau avoir voulu mettre de la distance vis à vis de Vanessa, même quand nous étions ensemble, j’y retourne toujours parce que je sais que c’est elle qui a ma vie entre ses mains, avec ma mère et cet enfoiré d’Alexander.
Malheureusement pour elle, Vanessa ne doit pas être heureuse de ce qui se passe en ce qui la concerne, puisque je ne l’ai plus touchée depuis ce soir-là. D’ailleurs, je n’ai même plus touché une femme depuis ce soir-là. Et j’ai pourtant essayé, mais au moment de passer à l’acte, je ne pouvais pas. Popol se faisait petit, au point qu’il m’aurait fallu une pince à épiler pour le trouver dans mon boxer. Oui, j’exagère, pourtant, c’est bien le cas… je n’arrive plus à bander le moment venu. Comme si elle m’avait envoyé un sort cette fameuse nuit pendant que nous faisions pour la dernière fois l’amour...
Je gare la Dodge sur le parking et je pose le joint dans le cendrier avant de m’allumer une vraie cigarette. Bryan va certainement le sentir, mais je ne suis pas jeté, donc il n’a pas de raison de me rembarrer. Et puis, l’état dans lequel je viens travailler ne semble plus l’intéresser. D’ailleurs, je me demande pourquoi il me garde encore, maintenant qu’il sait que j’ai fait du mal à sa fille et que je lui en fais en la prenant en photo. Car bien qu’elle sourît dans l’objectif, je peux voir l’étincelle de douleur qu’elle porte dans ses grands yeux.
Ses grands yeux, comme ceux qui me regardent à l’instant, alors que nous arrivons tous les deux devant l’ascenseur.
— Salut, fais-je en frottant ma main sur mon jeans avant de pousser sur le bouton pour monter.
— Salut, me répond-elle d’une petite voix et les portes s’ouvrent devant nous.
Je lui fais signe de monter la première, et elle acquiesce timidement avant de s’exécuter. J’entre à mon tour dans l’ascenseur et je remarque en la voyant pousser sur le bouton de l’étage, que nous allons au même endroit.
— Toi aussi, il t’a demandée de venir ? lui demandé-je.
— Non, je dois faire des essayages pour le défilé, répond-elle simplement en regardant la vue à travers la vitre de l’ascenseur sur la ville.
— Au fait, j’ai...
— Peux-tu éviter de faire cela ?
— De faire quoi ?
— De me parler quand tu n’en as pas besoin, me fait-elle remarquer et je la regarde hébété qu’elle me dise cela.
— Et pourquoi ne pourrais-je pas te parler ? lui demandé-je ahuri tandis qu’elle est toujours tournée vers la vitre.
— Parce que je n’ai aucune envie de te parler pour l’instant, me répond-elle simplement.
Je regarde son reflet dans la vitre et son visage me fait comprendre qu’elle le pense vraiment. Je passe la main dans mes cheveux, déboussolé me tournant maintenant dos à elle. On est donc réduit à ne plus se parler du tout...
Gaby
Quand j’arrive à l’ascenseur et que je le vois devant moi, je regrette sur le coup d’avoir dit à Brooke de ne pas venir avec moi faire les essayages pour le défilé. Ma poitrine s’accélère tandis que son regard noisette, semble aussi surpris que moi, de nous retrouver ainsi face à face après ses quatre semaines et cinq jours. Il faut dire que mise à part quand il prend les photos pour le shooting, j’évite tout contact avec lui depuis ce jour.
Mais tout cela est sa faute, je pensais qu’il comprendrait ce que je voulais, quand je l’ai quitté cette nuit-là à la villa, mais non... Il n’a absolument rien compris. Il est arrivé le lundi complètement bourré et s’est embrouillé violemment avec le professeur Sanchez, parce qu’il lui avait demandé d’enlever ses lunettes de soleil en classe. Oui, je peux comprendre qu’il ait eu du mal à accepter que je le quitte, mais je pensais que cela serait passé quand il est revenu la semaine d’après.
Mon dieu, quelle erreur de se rendre compte, qu’il était plus que fidèle à lui-même… et même peut-être pire, en le surprenant en train d’embrasser une première dans le couloir avant les casiers. Et s’il n’y avait eu qu’elle… il doit avoir un harem dans le lycée et que dire hors du lycée. Ce jour, où il est arrivé avec ces deux femmes au shooting photo a été le pire pour moi. J’ai dû vraiment prendre sur moi, pour ne pas le claquer devant tout le monde sur son attitude. Ne l’ai-je pas quitté, pour qu’il se rende compte qu’il était temps qu’il se reprenne ? Il était temps pour lui qu’il se batte pour ce qu’il voulait et, non qu’il subisse ce que les autres veulent de lui.
Malheureusement, plus les semaines passent et plus je me rends compte, que j’ai eu un faux espoir à son sujet. Mais surtout que je suis encore plus stupide d’avoir cru, qu’il réaliserait que j’aurais tout fait pour lui, s’il m’avait montré son intention d’avancer et de sortir de cette spirale.
Alors oui, maintenant que nous nous retrouvons l’un face à l’autre, il faut qu’il voie que je ne suis pas là pour lui. Je ne veux pas qu’il me parle si cela ne concerne pas le travail.
L’ascenseur s’arrête à l’étage, mon cœur se stoppe aussi, voyant qu’il hésite avant de sortir de l’ascenseur. Sa main glisse dans ses cheveux et je frissonne en regardant son reflet dans la vitre, me rendant compte à quel point je peux l’aimer et à quel point j’ai toujours aussi mal de le voir ainsi.
Mais alors qu’il sort enfin de l’ascenseur, mes jambes refusent de bouger, laissant les portes se refermer pour redescendre au rez-de-chaussée. J’ai besoin d’air, j’ai l’impression de suffoquer pendant que l’ascenseur descend, et je prie que personne ne l’arrête pendant sa descente. Je porte la main à ma poitrine, priant que je respire encore une fois que je serai arrivée en bas. J’ai mal, tellement mal, que quand la porte s’ouvre enfin, je sors précipitamment et je percute violemment quelque chose. Mais alors que je m’apprête à reculer pour m’excuser, cette odeur de vanille cannelle poivrée me fait fondre en larmes, et les bras de Archie se referment autour de moi.
— Il faut que tu arrêtes de te retenir, me souffle Archie.
Il nous faisant remonter dans l’ascenseur d’où je viens de sortir, et je me décolle de lui en frottant mes larmes.
— Désolée. Je pensais que je saurais gérer, avoué-je.
— Comment saurais-tu gérer quoi que ce soit ? Alors que tu te mens à toi-même, me fait remarquer Archie.
— Je ne sais pas ce qui s’est passé cette nuit-là, quand vous avez quitté l’after-party, mais une chose est certaine… cela n’était pas la solution à votre problème, me dit-il tandis que nous remontons à l’étage.
— Pourtant c’est la seule qui convienne, murmuré-je.
— Mais étais-tu d’accord avec cette décision ? me demande-t-il tandis que j’essaye de respirer par petits coups en ravalant mes larmes.
— Pourquoi ne t’accroches-tu pas à lui ? Pourquoi ne mets-tu pas de l’énergie, comme tu as mis cette soirée là pour le rendre jaloux ? insiste Archie.
L’évocation de la soirée me ramène à notre danse endiablée, et surtout à ce baiser auquel je n’avais pas pensé depuis. Mon dieu, il est là en train de me pousser à faire ce jeu, alors que j’ai bien senti quelque chose de lui lors de ce baiser.
— Arrête de te croire inférieure et va le récupérer !
— Je ne peux pas... murmuré-je.
— Pourquoi tu ne peux pas ? me demande Archie alors que je prends une bonne respiration.
— C’est moi qui ai quitté Callum, avoué-je tandis que la porte de l’ascenseur s’ouvre sur la mère de Callum qui me lance un sourire sournois et plein de moqueries.