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Risibles amours

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Summary

Elle, infirmière de bloc opératoire depuis quelques temps maintenant, une vie de couple bancale, un quotidien rythmé par les heures supplémentaires et une envie de fuir sa vie. Son travail est sa bouée de sauvetage, mais sait-elle seulement à quel point cela peut être vrai ? Il lui aura suffit de croiser un regard. Le sien.

Status
Ongoing
Chapters
26
Rating
4.9 8 reviews
Age Rating
18+

Chapitre Un

Elle resserra sa queue de cheval une énième fois puis se pencha au dessus du lavabo. L’eau froide était pour elle le meilleur moyen de se réveiller, de décoller ses yeux encore endormis. En même temps, qui ne le serait pas à une heure si matinale ? Elle souffla, attrapa son savon et le frictionna quelques instants entre ses mains avant de le reposer. Les mains pleines de mousse, elle les plaça sur son visage et commença à frotter doucement en faisant des petits cercles un peu partout sur son visage. De nouveau, un jet d’eau froide vint habiller son visage et, les yeux toujours clos, elle se déplaça à tâtons dans la salle de bain à la recherche de sa serviette de toilette. Elle balança, comme chaque matin, les mains en avant jusqu’à ce qu’elles rencontrent le tissu éponge. Telle était sa routine matinale depuis près de huit ans. Depuis qu’elle avait décidé de revêtir chaque jour sa blouse verte jetable.

Elle ne pu réprimer un bâillement et ne pris pas la peine de mettre la main devant sa bouche. A qui allait elle cacher la vue de ses amygdales ? Certainement pas à son propre reflet dans le miroir. Elle attrapa son goupillon et tenta de discipliner ses sourcils bruns puis mis une touche de mascara sur ses longs cils. Elle n’avait pas besoin de plus. Elle n’en avait surtout pas l’envie à vrai dire. Cela suffirait donc amplement. Un cache misère pensa-t-elle lorsqu’elle fixa les cernes bleutées présentes sous ses yeux. Elles prenaient de plus en plus de place. Depuis quand n’avait-elle pas dormi suffisamment ? Depuis quand n’avait-elle pas pris de vacances ? Les heures supplémentaires ? Elle avait cessé de les compter. Son cumul d’heures était intéressant mais elle n’avait pas le temps de les poser et de récupérer. Ou n’en avait-elle pas l’envie encore une fois ? Toutes les excuses étaient les bonnes. Se perdre dans le travail. Se donner corps et âme. Voilà son quotidien depuis plusieurs mois. Voir plusieurs années.

Elle éteignit la lumière de la salle de bain et ferma la porte derrière elle. Comme chaque matin, elle avança à pas feutrés jusqu’à la pièce de vie et ferma la porte du couloir, le tout dans le noir. A nouveau, elle joua de ses mains afin de trouver interrupteur qui lui permettrait d’éclairer le séjour. Elle connaissait son appartement sur le bout des doigts et il ne fallut pas plus de quelques secondes pour que la lumière baigne la pièce encore endormie.

Elle attrapa un mug dans le placard suspendu et le plaça à l’endroit approprié dans sa machine à café. Apparemment, la dernière Dolce Gusto bénéficiait d’une technologie lui permettant de régler l’heure à laquelle elle souhaitait que son café soit prêt. Apparemment. En deux ans d’utilisation, elle ne s’était jamais penchée sur cette option. Ni même sur aucune autre. Elle mettait sa capsule, lançait la machine et cela était assez. Pourquoi toujours tout équiper ? Tout connecter ? Elle sourit à cette pensée. Une vieille dans un corps de jeune. Elle n’était pas vraiment en phase avec son temps. Tous ces gadgets la dépassaient. La simplicité était pourtant une bonne chose. Non ?

Sa tasse fumante en main, elle s’assit sur le canapé, ramenant ses jambes sous elle. Elle pris son téléphone et scrolla Instagram. Chaque matin, c’était la même histoire. Se lever, se laver, un café, Instagram puis le départ. Après quelques minutes, une quinzaine, elle se leva et posa sa tasse vide dans l’évier. Elle retourna dans la salle de bain afin de prendre sa brosse à dents. Il est temps de la changer, pensa-t-elle. Alors qu’elle se brossa les dents d’une main, elle retourna dans le couloir, attrapa sa paire de bottines fétiches et les enfila tant bien que mal. Il lui fallait être discrète car il dormait encore. La chance. Il n’avait pas besoin de se lever si tôt. Après tout, il fallait bien trouver des avantages à un emploi de bureaucratie. Elle se dirigea vers le lavabo, cracha, se rinça la bouche et quitta définitivement la salle d’eau. Elle pris sa veste en cuir héritée de sa mère des années auparavant, une écharpe, passa son sac à dos au dessus de ses épaules et enfonça son bonnet sur sa tête. De nouveau dans le noir, elle quitta l’appartement, mis un tour de clef et pris les escaliers. Trois étages, ce n’était pas la mort. Elle préférait ça à l’ascenseur. Les petits endroits clos et elle n’étaient pas les meilleurs amis. Ah ! Claustrophobie.

Arrivée au pied de son immeuble, elle enfouit ses mains dans ses poches et commença à avancer d’un pas encore endormi. Un café ne suffisait pas à la réveiller. Trois ou quatre, oui. Elle savait qu’ils l’attendaient sagement dans la salle de pause.

Elle arriva devant l’hôpital un quart d’heure plus tard. Le bâtiment était vétuste. Il était implanté dans ce quartier animé de la ville depuis une trentaine d’années et depuis, tout était resté dans son jus. Lorsqu’elle franchit les portes automatiques, une odeur particulière arriva à ses narines. L’odeur des produits chimiques, de la maladie, de la mort. L’odeur de la vie d’un établissement de santé. Elle n’y fit pas attention, trop habituée. Elle salua d’un signe de la main la secrétaire présente à l’accueil. Elle devait être à ce poste depuis la construction de la bâtisse. Du plus loin qu’elle se souvienne, la jeune femme l’avait toujours connue, cette femme aux cheveux plus gris que bruns, assise derrière son écran d’ordinateur avec son sourire éternel et ses petites lunettes rondes sur le bout de son nez. Elle tenta de lui rendre un sourire qu’elle voulu chaleureux. Endormi certes, mais chaleureux tout de même.

Elle tourna à nouveau la tête afin de regarder droit devant elle et continua son parcours. Elle passa par une porte mentionnant un accès privé. Elle posa son badge nominatif sur le petit boîtier noir à coté de la poignée. Un bip se fit entendre et elle pu entrer dans la pièce. Un couloir. Face à elle se présentait un grand escalier. Elle monta d’abord les marches deux à deux puis calma le rythme. Elle se rendit à l’évidence : elle, la sportive du dimanche, ne tiendrait pas cette allure sur les quatre étages qui l’attendaient. D’ailleurs elle repensa au fait qu’installer les blocs opératoires au quatrième étage était une drôle d’idée. De tous les établissements qu’elle avait connu lors de ses stages, ceux ci étaient généralement au premier sous sol, loin de toute agitation externe. Elle haussa les épaules et continua de gravir les marches. Elle plaça à nouveau son badge sur un autre boîtier et entra dans un nouveau couloir. La lumière de celui-ci était vive et blanche. Presque agressive envers des petits yeux qui peinaient à s’éveiller. Elle avança sur quelques mètres et à nouveau badgea afin de passer une énième porte trop lourde. La voilà dans son vestiaire. Elle attrapa une tenue en taille M sur le présentoir et se présenta face à son casier. Elle retira son sac à dos qu’elle posa sur une chaise et en sorti son téléphone portable ainsi que la clef du dit casier. Elle regarda rapidement l’heure. Six heures cinquante-six. Elle n’était pas du genre en avance. Elle n’était pas non plus retardataire. Toujours pile à l’heure. Il lui restait donc quatre minutes pour se préparer. Elle s’en accorda six

Petit à petit, elle se déshabilla, rangeant son jean et son pull dans le casier. Elle décida de garder son débardeur seconde peau sur elle. Elle n’était pas encore rentrée dans les blocs que sa peau frissonnait déjà à cause des basses températures. Elle sorti la tenue de son plastique et l’enfila. Cette couleur verte n’était pas la plus joyeuse mais changeait des blouses blanches, presque effrayantes, des services conventionnels. Elle attrapa sa veste jetable et l’enfila également. Elle alla récupérer ses sabots sur le portant ainsi qu’un calot sur l’étagère au dessus. Ses sabots jaunes canari chaussés, elle resserra une fois de plus sa queue de cheval avant d’enfermer sa tignasse brune sous le calot.

_ Margot !

La porte du vestiaire s’ouvrit dans un grand fracas, faisant sursauter ladite Margot. Elle se retourna vers le bruit et un sourire franc s’afficha sur son visage.

_ Tu es bien en forme, dis moi. Les vacances t’ont fait du bien à ce que je vois !

La petite rousse face à elle se mit à rire. Contrairement à Margot, elle était matinale et en effet, le retour de vacances démontrait qu’elle s’était reposée. Ressourcée du moins, car elle était une pile électrique. Rien ne l’arrêtait.

Elle ferma la porte tout aussi peu discrètement qu’à son arrivée, passa devant amie qui se penchait pour fermer le cadenas de son casier, et lui flanqua une petite tape sur ses fesses.

_ Tout cul tendu mérite son du. Ça se voit que je suis partie quinze jours, tu en oublies les bonnes habitudes !

La brune se mit à rire franchement et roula des yeux.

_ Allez, dépêche, je te fais couler un café. Offert par la maison, madame la vacancière.

Margot récupéra son téléphone, son badge et sa clef de vestiaire qu’elle glissa dans l’un de ses poches. Elle quitta le vestiaire et se dirigea vers le bureau des chefs. Ils étaient trois cadres de santé, tous infirmiers de bloc opératoire diplômés d’État. Ils se partageaient la journée. Ce matin, André était présent. Il était le plus âgé des trois. Il ne lui restait que deux ans à faire avant de pouvoir prendre une retraite bien méritée.

La jeune femme entra dans le bureau et salua son supérieur. Celui-ci lui sourit et lui tendit la boîte de masques chirurgicaux avant qu’elle ne s’en saisisse elle-même. Elle se servit et noua les ficelles du masque à l’arrière de sa tête.

_ Salle quinze aujourd’hui.

Elle se tourna vers lui et acquiesça avant qu’André ne reprenne.

_ Ne t’étonnes pas, Julien n’est pas seul aujourd’hui. Il forme un p’tit nouveau. Charles. Tu l’connais je crois. Il était interne ici y’a un an j’crois. Bref, le p’tit Charles va prendre sa relève d’ici quelques années. Julien va finir tranquillement comme ça.

_ Pas de soucis, répondit-elle. Et oui, ça me dit vaguement quelque chose. Mais je devais être encore au pôle gynéco à ce moment.

Elle réfléchit un instant. Elle ne s’était spécialisée en chirurgie digestive que depuis sept mois. A sa demande, elle avait changé de pôle. La gynécologie n’était pas sa spécialité de cœur. Elle y était uniquement parce qu’il s’agissait de la seule spécialité proposant un poste lorsqu’elle était arrivée quatre ans plus tôt. Voyant cela comme un tremplin et une possibilité d’accéder à ce rêve professionnel, Margot n’avait pas hésité et avait accepté le poste. Entre temps, elle était partie deux ans à l’école d’IBODE afin d’avoir ce diplôme et cette qualification qui faisait d’elle une personne légitime pour occuper ce poste. Il n’était pas donné à tout le monde de pouvoir s’habiller sur les différentes interventions et c’est ce qui l’avait poussé à passer le concours afin de retourner sur les bancs de la faculté. Deux ans de sacrifices, surtout financiers, et de temps qui avaient mis à rude épreuve son couple. Ils s’en étaient sortis bien que quelques séquelles soient encore présentes. Ils avaient été fragilisés. Après tout, tellement passionnée, Margot avait mis sa vie personnelle entre parenthèses pour mener à bien ce projet professionnel. Elle avait laissé Maxence de coté, préférant passer des heures à la bibliothèque pour réviser ses cours ou encore en acceptant de revenir dans son bloc sur ses week-ends de repos afin d’arrondir leurs fins de mois. L’acte était honorable mais il n’y avait pas que cela au dessous. Margot en était consciente mais faire l’autruche était ce qu’elle savait faire de mieux.

Elle quitta le bureau et alla rapidement vers la salle de pause. Coralie était déjà arrivée et tenait deux gobelets en carton, fumants, dans ses petites mains. Elle en tendit un à sa collègue.

_ Offert par la maison, tu as dit ! Mytho va.

Elle lui fit une grimace et passa à coté de Margot. Une fois encore, elle lui donna une petite claque sur la fesse et quitta la salle de repos. Son rire cristallin résonnait. Margot se mit aussi à rire, seule, avant de tourner les talons. Tout en marchant vers la salle qu’elle occuperait ce jour, elle respira à pleins poumons la délicieuse odeur de café chaud. Arrivée devant la salle, elle s’empressa d’avaler le divin nectar, se brûlant l’œsophage au passage. Un comble pour une infirmière spécialisée en digestif. Elle jeta le gobelet dans la poubelle située devant la salle et entra dans celle-ci. Son binôme du jour était déjà présent et avait commencé à ouvrir la salle. Elle se précipita dans la salle et posa ses effets personnels dans le premier tiroir du chariot infirmier.

_ Salut Baptiste. Ça va ?

_ Ouais. Tu te sens de t’habiller ce matin avec Julien ? J’ai mal au crâne.

Elle eut une petite moue compatissante envers son collègue et accepta sans émettre la moindre objection. Elle l’informa également que Julien, le chirurgien, ne serait pas seul opérateur. Baptise eut l’air surpris. Visiblement, André ne l’avait pas prévenu. Ou alors, connaissant Baptiste, ce dernier était arrivé bien avant son cadre. Cela semblait être le plus probable.

Baptiste était IBODE depuis presque six ans et c’était lui qui avait formé la jeune femme à son arrivée en chirurgie digestive. De seulement deux ans son aîné, il l’avait pris sous son aile et une amitié professionnelle était née. Sur certains points, il rappelait à Margot son frère, également aîné mais de cinq ans. Ils étaient très proches et habitaient à deux rues l’un de l’autre. Il ne se passait pas une semaine sans qu’ils se voient. Margot était la petite dernière d’une fratrie de quatre enfants. Adrien, son frère, était le second. Mais c’est de lui dont elle se sentait le plus proche et non pas de ses deux sœurs.

Elle termina de brancher le rack vidéo, sur la pointe des pieds, puis se dirigea vers la console afin de mettre en place le routage vidéo sur l’écran de rappel.

_ Alors, ce matin, on a une vésicule coelio, une hernie inguinale gauche coelio et après on rentre dans le vif du sujet.

Elle regarda son ami qui avait les yeux fixés sur l’écran. Il se tourna vers elle et elle pu l’interroger du regard. Trop fatiguée ce matin et en manque de caféine, elle était venue en salle sans même jeter un coup d’œil au programme opératoire de la journée. Chose que le grand blond compris directement. Il lui lança un regard réprobateur avant de lever les yeux au ciel et de sourire.

_ On a un by-pass et d’après les remarques, il va vite être mis dans le bain, le Charles.


Ce fut au tour de l’infirmière de lever les yeux au ciel avant de sortir de la salle. Elle alla à la réserve et chercha le chariot correspondant à sa salle. Sur celui-ci se trouvait tout le matériel nécessaire pour les différentes interventions de la journée. Différentes boîtes, des optiques, des ciseaux et autres pinces et instruments nécessaires pour le bon déroulement d’une intervention chirurgicale. Avant de retourner vers sa salle, elle rajouta quelques blouses pour Charles dont la venue ne semblait pas être prévue. Personne n’avait été mis au courant la veille. André avait oublié. Il semblait plus fatigué ces derniers temps. Plus que deux ans et il sera tranquille, pensa Margot.

Elle termina de ranger son chariot et se dirigea vers la salle quinze. La journée allait pouvoir commencer.

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