Prologue
MICKAEL
SIX ANS PLUS TÔT
— Je suis fier de toi, fiston, me félicite mon père pour la millième fois sans se départir de son sourire.
Voilà je l'avais fait, j'étais devenu ce que mes parents ont voulu que je sois : un policier. Cela fait deux mois que j'ai intégré la brigade anti-gang, faisant la fierté — comme le dit si bien mon père — de notre famille.
Étant l'aîné, la pression s'accumulait sur mes épaules. Plus les années passaient, plus je croyais m'écrouler sous ce poids qui m'écrasait constamment.
Conviés autour de cette immense table, mon père et ma belle-mère, Aurélia, vantaient mes prouesses dans mon nouveau métier auprès de nos proches. Du mieux que je pouvais, j'arborais perpétuellement un sourire crispé.
D'ordinaire, avoir toute l'attention focalisée sur ma personne ne me déplaît pas — loin de là. Cependant, avec la famille de mon père, c'est juste étouffant.
Surtout qu'entendre le même discours pendant deux mois, ça en devient lassant.
Bien que j'adore mon travail, le chemin qui m'y a conduit n'a pas été facile ; plusieurs fois, j'ai pensé à abandonner. Depuis tout petit, j'ai toujours voulu être policier et cette passion s'est agrandie au fil du temps. Mes parents — avant et après leur divorce — ont fait en sorte que j'arrive au bout de ce rêve. Malheureusement, au lieu de m'encourager comme le ferait un parent normal, ils m'ont juste foutu plus de pression que je ne m'en mettais déjà moi-même.
Pour eux, je n'avais pas droit à l'échec ; je devais exceller dans chaque domaine, que ce soit à l'école ou en dehors.
À cet instant, tout ce que je souhaite, c'est m'en aller. N'importe où, mais ce n'est pas encore le moment. Je n'ai franchement pas envie de me faire engueuler plus tard si j'osais décamper sans raison valable.
— Alors, Mickael, ça fait quoi d'être sur le terrain ? m'interroge mon oncle Paul.
Avant que je ne puisse répondre, mon téléphone se met à sonner. Enfin. Je dois me faire violence pour réprimer mon sourire soulagé, et saisis l'appareil. Nullement besoin de vérifier l'auteur de l'appel étant donné que je sais exactement de qui il s'agit, c'est même carrément prémédité.
Je m'excuse, sors de table, prétextant un appel urgent et décroche.
— Le vent midi, Maya l'abeille, cheminée en robe de chambre, énumère Josh à l'autre bout du fil.
Usant de toutes mes forces, je fais un effort surhumain pour ne pas éclater de rire. Je reste visible aux yeux de mon père afin qu'il voit que je suis vraiment au téléphone, mais je reste à une distance mesurée pour qu'il ne m'entende pas. Sinon, il se rendrait compte que mon meilleur pote vient de me sauver d'une circonstance qui ne m'enchante pas.
— C'est bon, ils ont bien vu que j'ai reçu un appel, on va juste faire semblant de parler un moment. Il n'est pas nécessaire que l'ouvres par contre.
— Il faut bien que je me divertisse, râle-t-il. Bon, tu ne m'as toujours pas dit quelle excuse tu comptais leur fournir.
— Tu n'as pas besoin de le savoir. Mais merci de me servir d'excuse, mec.
— C'est normal, je suis l'amour de ta vie.
— Bisous, mon cœur, ironisé-je.
Il éclate de rire et nous raccrochons en même temps. J'adopte une mine désolée, puis regagne la table où plusieurs paire d'yeux se tournent dans ma direction.
— Qui était à l'appareil ? demande immédiatement mon père.
— C'était Josh, il est dans une mauvaise passe... mens-je. Il a besoin que je vienne le voir pour l'aider à ses sentir mieux.
— Donc, tu vas t'en aller ? s'enquiert Aurelia, l'air terriblement déçue.
En temps normal, cela me ferait de la peine de leur mentir droit dans les yeux comme je suis en train de le faire, mais la situation l'exige ; je ne pense pas pouvoir supporter encore longtemps cet interrogatoire sans fin, doublé des compliments accablants. Jamais je n'aurais cru me lasser d'être autant vénéré ; chose que j'apprécie d'habitude.
— Malheureusement, rétorqué-je, me plongeant de plus en plus dans mon mensonge. Pardonnez-moi tout le monde, mais c'est vraiment urgent.
— Puisqu'il s'agit de Josh, j'imagine que ça doit effectivement être important, finit par dire mon père.
Après de brefs adieux, je quitte la maison, non sans soupirer de soulagement. Enfin. Derrière le volant de ma voiture, je m'engage sur la route, en direction de l'appartement de Josh.
Cela fait vingt ans que je connais Josh, étant donné que nos pères sont meilleurs amis, il était inconcevable pour eux que nous ne le soyons pas également.
Garé devant son immeuble, je me rends immédiatement à son étage. Une fois devant sa porte, j'utilise le double des clés qu'il m'a donné et fais mon apparition, découvrant mes deux meilleurs amis. Avec Maya, que nous avons rencontré au collège, nous formons un trio inséparable.
— Ah, mon bébé est enfin là, m'accueille Josh en rigolant.
— Les gars, à force, vous allez vraiment devenir gay, intervient Maya en nous dévisageant.
Nos regards se croisent avant que nos éclats de rire émanent dans tout l'appartement.
— Aucune chance, je réplique, j'aime les femmes et ce n'est pas prêt de changer.
— De toute façon, si j'étais vraiment gay, je ne tomberais sûrement pas amoureux de toi, rigole mon meilleur ami.
En réponse, je lui offre un doigt d'honneur.
— La ferme, Kendall, lancé-je, amusé.
— Vous me fatiguez franchement, qu'ai-je fait pour mériter d'avoir des idiots pareils comme amis, soupire Maya en secouant la tête.
Josh passe un bras autour de ses épaules et ébouriffe les cheveux noirs de notre amie.
— Tu dis ça, mais tu nous kiffes trop, mon abeille préférée, la taquine-t-il.
— T'es irrécupérable, lance-t-elle avant d'ignorer volontairement le grand brun. Bref, je me suis dite qu'on pouvait aller dîner ensemble. Je meurs de faim.
— Je suis partant, répond Josh. Et toi, Armstrong ?
— Ouais, allons-y, acquiescé-je.
Cinq minutes plus tard, Josh pilote sa moto avec Maya tandis que je les suis avec ma Bentley. Le restaurant que nous avons choisi ne se trouve pas bien loin, alors le trajet ne devrait pas durer plus de quinze minutes.
En cours de route, un bref mouvement attire mon attention, en dehors de la route. Sans y réfléchir davantage, je gare la voiture sur une place libre et quitte le véhicule afin de me rendre vers l'endroit qui a attisé ma curiosité.
Une silhouette se dessine dans l'ombre telle une toile secrète, plongée dans l'obscurité de la nuit.
J'observe une femme aux longs cheveux bruns, une clope calée entre les lèvres, adossée à un mur. La fumée qu'elle recrache m'empêche de distinguer clairement son visage. Semblant vite se lasser, son dos se décolle du mur.
Quittant sa position, suivi d'une démarche mesurée, elle s'empare du portefeuille des personnes entre lesquelles elle se faufile avec aisance. Bien qu'elle soit étonnamment discrète et agile, de ma position, je distingue chacun de ses mouvements.
Sans perdre plus de temps, je cours vers elle. Par chance, vu qu'elle était dos à moi, je parviens à la prendre par surprise en emprisonnant ses bras. Je la maintiens fermement, de peur qu'elle ne réussisse à s'échapper. Quand je la retiens prisonnière de mes mains, elle m'émet aucune résistance. Étrangement, elle demeure drôlement calme et silencieuse. Aucune tentative de fuite.
Lorsqu'elle se retourne, c'est sa beauté qui me frappe en premier, juste avant son identité. Avec cette cigarette bien entamée entre ses lèvres peintes d'un rouge sang, il est impossible de nier cette splendeur qui anime ses traits.
Face à cette découverte, mes yeux s'écarquillent. Mon regard se plante dans le vert des ses prunelles. Ce contact visuel assez déroutant dure plus longtemps que nécessaire. La brune recrache la cigarette sur le sol avant de piétiner le mégot avec son pied, sans me lâcher du regard.
Saturn Hall.
La criminelle la plus recherchée depuis qu'elle a fait la une des journaux pour plusieurs crimes commis. Les forces de l'ordre l'ont arrête maintes fois ces deux dernières années, mais miraculeusement, elle arrivait toujours à échapper à la vigilance des gardes.
Saturn,
Elle porte le nom d'un astre, mais c'est un véritable désastre.
Un joli désastre, je dois l'avouer. Saturn incarne à la fois la beauté et le chaos ; un mélange explosif, alliant le charme au danger.
Un regard assassin, une bouche écarlate, rien de tel pour faire vriller le cerveau de n'importe quel homme.
Et moi, je viens de l'attraper. J'ai arrêté mon premier criminel, et pas n'importe quel criminel qui plus est, il s'agit de la dirigeante d'un réseau mafieux.
— Vous êtes en état d'arrestation, asséné-je, fier de moi.
J'extirpe les menottes que je détenais — j'en gardais toujours une paire sur moi.
— Vous êtes nouveau ? elle s'enquiert tandis que je la menotte et la guide jusqu'à ma voiture.
Saturn se laisse faire, sans protestation, comme si elle n'attendait que ça. Bizarre.
— Oui, finis-je par lui avouer.
— Intéressant...
Après cet échange bizarre, nous ne parlons plus durant la route jusqu'au poste de police. Entretemps, j'ai pris la peine de prévenir mes deux amis qu'ils pouvaient manger sans moi tout en leur expliquant brièvement la situation. Étant eux aussi policiers, ils m'annoncent qu'ils avaient l'intention de débarquer au poste. À l'arrière, Saturn reste sagement assise.
Une fois à destination, je lui saisis le bras pour l'extirper du véhicule. Des questions fusent dans mon esprit en la voyant si coopérative. Pourquoi elle ne tente rien ?
À notre arrivée, mes collègues ouvrent grand leurs yeux, choqués de trouver la femme menottée.
— Mets-la, tout de suite en cellule, Armstrong, dit Nick, sans ménagement. Je vais téléphoner au chef. On pourra enfin la renvoyer dans la Prison pour Femmes.
Je hoche la tête, exécutant immédiatement cet ordre. Par la suite, je prends bien soin de fermer la cellule dès que Saturn s'y retrouve. Au moment où je m'apprête à m'en aller, la brune m'adresse un large sourire suivi d'un clin d'œil. La seconde d'après, j'avais dejà disparu. Elle est vraiment bizarre, pensé-je.
— Bien joué, me félicite plusieurs de mes collègues.
— Comment tu t'y es pris d'ailleurs ? demande Christopher en tapotant mon épaule. Ça fait des mois que nous galérons à la retrouver depuis sa dernière évasion.
— Je l'ai juste surpris en plein délit et j'ai agi instantanément, révélé-je.
— Eh bien-
Sa phrase est interrompue par un énorme fracas provenant d... des cellules. Aussitôt, je m'y rends en courant. Mais c'était trop tard.
Saturn n'y était plus. À la place, je trouvais un bout de papier où figuraient les inscriptions :
Désolée, mais j'ai dû m'en aller. J'avais un rendez-vous important, j'espère que tu ne m'en veux pas, le blondinet. Comme tu as lamentablement échoué ce soir...
Attrape-moi si tu peux, chouchou.
;)
— Putain, juré-je en froissant le papier dans mon poing.
Elle se fout de ma gueule. En plus, elle me défie.
À présent, je me sentais misérable, ridicule, et totalement humilié à cause de cette satanée femme. Encore une fois, elle s'est volatilisée, exactement comme les médias en ont parlé. Où est-ce qu'elle est allée ? Comment s'y est elle prise ? Et quelle issue a-t-elle emprunté ?
Néanmoins, elle s'est attaquée à la mauvaise personne. Tôt ou tard, Saturn Hall finira derrière les barreaux et n'en sortira plus. Je m'en assurerai personnellement.
Ce sera entre toi et moi, Saturn.