Chapitre 1
MIA
-"Allez, viens danser!"
-"Non."
-"Allez, ça va te faire du bien !"
-"Non."
Qu’est-ce qu’il peut bien savoir ? Qu’est-ce qu’ils en savent tous de ce qui me ferai « du bien » ?
Il est mort. C’est tout. Je me suis réveillée, il était déjà mort. Plus rien à faire. Je ne suis que morte avec lui.
La vie est trop forte. Elle crie. Et je ne veux que du silence. Il y a 8 mois que l’amour de ma vie est mort. Celui dont je suis tombée amoureuse, tous les jours, pendant 13 ans. Celui que j’avais rencontré sous la pluie une nuit de mouvement social dans le métro. Romantique hein ?
Son coeur s’est arrêté. Il était malheureux. Son coeur de battre s’est arrêté. Et moi, je suis là. Je ne suis plus que vide, néant, le néant qu’il a laissé.
Non, danser ne va pas me « faire du bien », danser ça vient du coeur, du corps, c’est lâcher prise, les morts ne dansent pas…
J’ai accepté de suivre des collègues pour aller boire un verre, parce que pourquoi pas, de toute façon il ne m’attend pas à la maison. Depuis que j’ai repris le travail, chaque jour est conditionné par l’angoisse, la peur de m’effondrer et le stress de rentrer. Quand je suis chez moi, seule, tout va mieux. Je peux décrocher, sombrer dans mon déni, comme si je lisais un livre bouleversant mais que ce n’était pas ma vie. Il manque trop pour que je sois capable d’affronter ça.
Je peux parler, sourire, faire comme si de rien n'était. Ne m’en demandez pas plus, vous ne l’aurez pas, non seulement parce que je n’en ai pas la force, mais aussi parce que je n’en ai plus rien à foutre.
-"Bonsoir…"
Sérieusement? Aller boire un verre tranquille avec des collègues ce n’est pas possible? J’ai dû prendre 3 douches en 8 mois… je m’habille en jean et tee-shirt, c’est mon plus gros effort vestimentaire et c’est à moi que tu parles ?
-"Bonsoir."
J’ai fait le job, je suis polie.
-"Je peux vous offrir un verre ?"
Je me suis tournée vers lui et il ne s’est même pas rendu compte que je l’ai regardé, mais pas vu ? C’est parlant un regard quand même non ? Il faut que je me calme … il y a de la colère qui gronde en ce moment et ce pauvre inconnu, ne peux pas savoir … serre tes mains Mia, ça va aller… tu le rembarres gentiment et tu rentres dans ta bulle … allez championne !
-"Non. Merci. Passez une bonne soirée. Au revoir."
-"Je…"
-"Non. Merci. Au revoir."
Il a l’air d’avoir compris, cache tes mains, bois une ou deux gorgées, tu rentres bientôt.
Je vais rentrer dans quelques minutes. Je vais pouvoir retrouver notre chez nous, mon univers depuis 13 ans. Nos objets, nos tableaux, nos souvenirs, nos engueulades, nos rires. Je ne le sens pas. Je ne vois que le vide. J’aimerais être croyante parfois, imaginer une force supérieur qui choisirait de mettre cette épreuve sur mon chemin pour me tester comme Hercule. On doit se sentir puissant quand on croit, ça allège un peu le poids de la vie. Je lui avais dit que c’était plus dur pour ceux qui restent. Il le savait, le décès de sa mère lui avait appris. Mais il est parti quand même. Son coeur s’est arrêté, c’est hyper symbolique. Il s’est juste arrêté de battre, même pour moi, comme quoi l’amour plus fort que tout…tout ça… ce n’est que des conneries. La machine s’est arrêtée point.
Bon allez, j’ai été polie, cordiale, même drôle, mission accomplie! J’y vais!
-"Bonnes vacances à tous, bisous !"
-"Bonnes vacances Mia!"
Ça y est je peux commencer mon conditionnement. Naturellement, quand je fais le trajet pour rentrer chez moi, je me prépare à ce qu’il ne soit pas là. Ça me permet d’être prête psychologiquement, et de mieux apprécier d’être chez nous. Je ne suis pas encore apte à quitter cet appartement, peut-être que ça arrivera un jour, peut-être pas… on verra bien.
-"Putain! Sérieusement ? ... Quand une personne dit non, c’est non! Le harcèlement ne fonctionne sur personne!"
Il est là juste devant, je sens la colère monter. Je me dirige vers mon vélo.
-"Ah tu es là Louis! On te cherchait, on y va ?"
La honte …
-"Désolée…"
Il faut vraiment que je rentre là, ça sort n’importe comment.
Le temps que j’arrive à mon vélo, perdue dans mes pensées, il m’a rattrapée. Je suis en train de le détacher, il est juste à côté. Quand je m’en rend compte je lève la tête.
-"Tu m’as dit « au revoir »"
-"Et ?"
-"Il y a l’envie de revoir dans « au revoir »"
Elle est jolie cette phrase …
-"Non, il y a de la politesse. Mais je peux aussi ne pas l’être.
Et puis je n’ai pas d’envie"
-"Moi oui"
J’ai détaché mon vélo, commencer à marcher pour atteindre la route. Il est là à côté de moi, comme s’il avait été invité.
-"Qui es-tu ?"
Qui je suis ? Plus grand chose, plus personne. Une ombre certainement.
-"Pourquoi cela t’intéresse? Tu devrais rejoindre tes amis."
-"Non.
Je peux les voir quand on le veut. Je préfère te rencontrer."
Pourquoi ? Laisse-moi dans mon monde des morts. Est-ce que j’ai dit ou fait quelque chose qui fasse qu’il, et peut-être d’autres, se dise « j’ai envie de la rencontrer » ? Je ne crois pas non…
-"Pourquoi ?"
-"Je ne sais pas."
Il a l’air de réfléchir à cette question. Il ne se l’est pas posée de lui-même. Il s’est dit tient j’ai envie, j’y vais.
"Je t’ai vue, j’ai eu envie de te parler. Peut-être que ce n’est rien, mais je dois le découvrir non ?"
Je me suis arrêtée, stupéfaite. Je le regarde, et je crois que je le vois pour la première fois. Quand je suis en colère ou déconnectée de la réalité, je suis comme dans un état second, et plus il est important plus je vois flou. C’est assez étrange, mais pas déstabilisant.
Il a l’air innocent, mais on doit avoir à peu près le même âge. Il a l’air surpris aussi, je ne peux pas dire si c’est parce que je le regarde ou bien par son honnêteté.
-"Comment t’appelles-tu ?"
-"Louis. Et toi ?"
-"Mia."
-"Tu connais ce quartier Mia ?"
-"Peu…"
-"Suis-moi !"
-"Hé!"
Il a attrapé mon vélo pour le faire rouler à côté de lui. Mais je ne me sens pas coincée. C’est étrange, normalement je me serais énervée, aurais encore juré comme un chartier, pris mon vélo et serais partie. Mais là, je ne me sens pas obligée. J’ai l’impression que je pourrais le récupérer et rentrer si je le demandais. Je le suis.
-"Où va-t-on ? Je …"
-"Ne t’inquiète pas. Ni dans un lieu trop bondé, ni trop isolé. Ça ne va pas être facile, mais penses-tu pouvoir me faire confiance?"
On est au milieu d’une rue, il n’y a pas grand monde qui passe, mais il y en a. Il s’est tourné vers moi et a l’air d’avoir peur de ma réponse.
Je n’ai aucune raison de lui faire confiance.
-"Qu’est-ce qui te rassurerait ?"
-"Je ne sais pas …"
Une pièce d’identité, un passage au poste de police, qu’une personne de mon choix, un champion de boxe, nous accompagne ?
-"Ok… tiens !"
Il m’a tendu son portefeuille, ses clefs et son téléphone. Il vient de vider ses poches dans mes mains.
-"C’est toute ma vie. Si tu ne te sens pas à l’aise, tu t’enfuis, ok ?"
C’est ridicule.
Je ne sais même pas pourquoi j’ai accepté. Sérieusement, il n’y a rien de rassurant dans le fait de porter ses affaires, il n’y a même pas une seule arme… donc s’il m’agresse je peux appeler les flics avec son téléphone, me payer un taxi avec sa carte, et essayer de le griffer avec ses clefs …
Tous les pervers ont l’air sympa au départ. Je ne sais toujours pas pourquoi je le suis.
-"Si tu voulais que je porte tes affaires, il suffisait de demander …"
Il sourit. Il est joli quand il sourit. Je le regarde plus attentivement, il est grand brun, costaud. Il a de jolis traits. C’est un bel homme. J’aurais eu des posters de lui dans ma chambre ado. Et il est encore plus beau quand il sourit, c’est agréable.
Il est vigneron. J’aime le vin. Il travaille en famille. Il est né et à grandit ici. Nous continuons à marcher dans ce quartier qu’il a l’air de bien connaître. Il a des amis d’enfance.
Moi, je suis solitaire. Je travaille dans un restaurant parce que j’aime ça, mais ce serait tellement mieux sans tous ces gens. C’était ça ou trouver une grotte pour y vivre recluse. Les deux options me vont. J’aime ma famille, mais jamais de la vie je ne travaillerais avec eux. Et je crois que j’ai une ou deux amies. Essentiellement des connaissances, mais je ne me suis jamais sentie seule avant maintenant.
On se parle facilement, c’est fluide. C’est plutôt rassurant. Comme de vieux amis qui se retrouvent et parlent des dernières années. Je ne connais pas cette personne.
Quand on arrive en bas d’une ruelle qui n’est faite que de marches, il met mon vélo sur son épaule comme s’il ne pesait rien. Je sais qu’il est lourd ce vélo, c’est un vélo de ville. Il le porte comme un vélo de course tout léger.
La vue, là-haut, est imprenable. C’est magnifique, la ville est illuminée, et on voit des étoiles. Je n’étais jamais venue ici.
-"Tu as un antivol ?"
-"Pourquoi ?"
-"Pour attacher ton vélo ?"
Apparemment, ça le fait rire que je pose la question. Je me sens con. Ce n’était pas ça que je voulais dire.
-"Pourquoi moi ? Pourquoi tu m’as amenée ici ? Pourquoi ?"
-"Acceptes-tu de t’assoir 5 minutes avec moi ?"
Il n’a pas baissé les yeux, rien. Il est resté calme.
Pourquoi ?
Quel est le but de tout ça ?
Il soupire. Il fait quelques pas vers moi, tout doucement, on dirait ces gens qui approchent des animaux sauvages.
-"Je crois que c’est ton regard. Je ne pourrais pas te l’expliquer. Ce n’est pas comme si j’avais l’habitude moi non plus. Mais je crois que c’est ça."
Ah! Ben ok alors, tout va bien! C’est censé me suffire comme réponse ? Non. Ton regard…pff… c’est quoi cette réplique! Le pire c’est qu’il a l’air sincère. Mais ça ne fonctionne pas « j’ai croisé ton regard, du coup j’insiste pour faire connaissance » pas dans la vie.
-"Je vais rentrer chez moi Louis. Merci pour la ballade tout ça…"
Il ne dit rien. De toute façon, cela n’aurait servi à rien, et je n’aime pas qu’on insiste. Et puis je suis déjà en train de rentrer dans ma tête, c’est un processus irréversible. Dans ces cas là, il faut juste que je rentre.
Je lui rend son téléphone, ses clefs et son portefeuille. Il a l’air surpris comme s’il avait oublié. Il sourit.
-"Au revoir Mia"
Je monte sur mon vélo et rentre.
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LOUIS
Dès qu’elle est entrée dans le bar, je l’ai vue. Je l’ai regardée, sans me détourner. Elle a juste un tee-shirt et un jean, se balade en basket avec un sac à dos. Pourtant, elle doit avoir entre 35 et 40 ans comme moi. Elle n’est pas maquillée, pas particulièrement coiffée. Mais je ne peux pas détacher mon regard.
-"Ouhou Louis! Tu es avec nous ?"
-"Mmh ?"
-"Louis ?"
-"Oh! Pardon les gars!"
Merde Emma m’a grillé! Elle est vive et intelligente, je vais encore me faire chambrer.
Louis vas-y … blabla … ça fait longtemps que tu n’as pas été avec quelqu’un … bla-bla…
Je sais que je plais, je ne suis pas trop dégueu, mais j’ai besoin de plus. Et je n’ai juste pas encore rencontré quelqu’un qui me fasse vibrer. Quitte à m’emmerder, autant le faire seul, avec mes amis et ma famille.
-"Ça va Louis ?"
-"Je sais ce que tu vas dire Emma …"
-"Bon et bien fais-nous gagner du temps !"
-"Et toi Emma ? Tu es venue pour profiter de tes potes ou pour pécho ?"
-"Ne t’inquiète pas pour moi Louis, tout va bien de ce côté, toi en revanche …"
-"Mmm… ?"
-"Moi ?"
-"Et bien, toi tu as bien besoin d’un peu d’aventure ! Allez va la voir tu verras bien!"
Ça ne loupe pas, deux secondes plus tard qui m’ont paru durer 4 heures, je reviens penaud à la table. Je ne vais pas insister, je ne suis pas comme ça.
Mon dieu… c’est fou l’effet qu’elle me fait… j’ai envie de la connaître, de l’embrasser, de la prendre dans mes bras… comme une évidence… calme-toi Louis calme-toi
-"On y va les gars ? Je crois que Louis va exploser sinon !"
Ils se marrent. Ben oui, c’est cadeau. J’ai hâte que ce soit leur tour.
Son « au revoir » m’a donné de l’espoir. C’est une formule de politesse, et moi comme un gamin je ne garde que le « revoir » en tête. Est-ce que je vais la revoir ?
-"Je passe aux toilettes, je vous rejoins."
-"Ok on se retrouve dehors!"
Bon il ne faut pas une éternité pour pisser quand même, ils sont où ?
Je rêve ?
Elle est là. Juste devant moi. Et elle m’engueule. Elle est belle. Sans rien, sans efforts, elle est magnifique.
Dis un truc Louis! Réponds-lui! Putain! J’ai rien qui vient!
Elle part quand Emma arrive, elle murmure « désolée ». C’est mignon. Elle a l’air ailleurs et en même temps un peu là. C’est étrange. Comme si ses idées prenaient plus de place que le présent. Je suis obligé d’essayer. Je suis obligé d’aller la voir. La revoir.
Quand elle me suis, je flotte. Je suis Sangoku sur son nuage. Aladin sur son tapis. Je suis léger. Quand elle me parle, je suis hyper concentré, je ne veux rien louper, tout mémoriser. Pourquoi ? me demande-t-elle. Je ne sais pas pourquoi, si je le savais ce serait simple. Genre, t’es belle, j’ai envie de te baiser. T’as l’air sympa, j’aimerais être ton ami. Là, je n’ai rien. Je t’ai vue et hop! Il a fallu. C’est plus fort que moi et inexplicable.
Quand elle m’a dit qu’elle rentrait chez elle, je ne pouvais pas insister. Ce serait étrange qu’un inconnu supplie une inconnue de le laisser apprendre à la connaître parce qu’il en a ressenti l’irrépressible besoin, non ?
-"Au revoir Mia…"
J’espère de tout mon coeur que je vais te revoir. Et que je saurais pourquoi.