CHAPITRE 1 - Un nouveau monde
CHAPITRE 1 - Un nouveau monde
AVRIL - début du printemps
SARAH
Je ne sais pas dans quoi je m’embarque en moins de quarante-huit heures, mais je découvre un paysage si différent du mien. Je suis dans une boîte en métal qu’on appelle une voiture. Cette dimension est bien plus avancée que mon ancien monde.
Des flashes de lumière et de souvenirs me submergent. Des moments malheureux et d’autres souvenirs que je chéris encore. Après la chute de l’empire des vampires, j’ai dû partir en précipitation avec Hélios et Victoria, gardiens du monde des humains sur Terre. Ils m’ont offert une nouvelle chance dans les territoires préservés des Loups de l’Arizona.
D’ailleurs, l’Arizona est-il un pays?
Alors que je continue de contempler la nature autour de moi, le chauffeur commence à vouloir engager la conversation :
— Ça va, Sarah? Quelle course, me demande-t-il avec bienveillance, tout en me regardant à travers le rétroviseur.
— Hum, hum.
Voilà ma seule réponse.
Mon corps s’affaisse de nouveau contre le siège de la voiture, me demandant ce qui va se passer dans le monde des loups. Je sais que je suis protégée par cette race, mais je reste tout de même sceptique et anxieuse.
D’ailleurs, comment vont-ils me percevoir? Je suis sale, les cheveux en pagaille et les vêtements fatigués. Ma caste n’avait ni ne possédait rien. Le seul luxe dans mon ancienne Terre de sang était une chambre de bonne ou la chaleur réconfortante de l’antre de la cuisine principale.
Toute ma vie a été de servir les vampires souverains sans avoir la possibilité d’évoluer. Servante tu es, servante tu resteras. Le jour où j’ai rencontré le Prince et son humaine, tout a basculé pour le meilleur en les aidant. Mon courage a payé et me permet de refaire ma vie, seule certes, mais libre.
L’autre homme au siège passager parle à son ami, et j’essaie de tendre l’oreille pour comprendre ce qui va arriver :
— La jeune a vraiment merdé dans cette affaire. La convergence s’est rétablie mais tout est à reconstruire.
— Oui, je suis d’accord avec toi, répond le conducteur tout en tournant un bouton rond en métal d’où sort de la musique.
Je m’excite à l’arrière, tapant des mains sur le haut des sièges des hommes. J’ai toujours entendu la mélodie seulement à travers des instruments au château quand des troubadours venaient. J’aimais me cacher dans les couloirs pour que personne ne puisse me voir, pendant que je fermais les yeux et me laissais aller au rythme.
— Hé, du calme jeune fille ! rit le conducteur. C’est la radio. C’est une boîte qui capte de la musique. Tu verras, nous avons beaucoup de choix ici sur cette terre, tu vas adorer.
Oh, comme j’aime déjà ce monde. Il est très bruyant mais regorge de tant de nouveautés !
Le passager aux cheveux bruns coupe la parole :
— Sarah, nous allons bientôt arriver dans le monde des loups. Tu vas rencontrer les Marshalls. C’est la plus grande famille de l’État d’Arizona. Je vais te faire un topo, c’est très important. Tu comprends?
— Hum, hum, répondis-je.
— Bien. Continue-t-il tout en se raclant la gorge. Les loups sont très différents des vampires. Tu vas devoir faire preuve de résilience et de respect. Ils sont justes mais tout est très codifié. Tu es une femelle humaine et une paria. Seul Jake Marshall, l’aîné de la famille, a accepté de te prendre. Toutes les autres ont malheureusement refusé. Tu auras le gîte et le couvert, mais tu redeviendras une servante. Ne t’inquiète pas, tu seras respectée et protégée. Je ne vais pas te mentir, tu as la chance d’être avec Jake. C’est un Alpha bon et juste.
Mon sourcil gauche se lève à l’évocation du mot “Alpha”. Qu’est-ce que c’est ? L’homme avait déjà deviné à mon expression que j’étais perdue. Il reprend :
— Alors comment te dire... Un Alpha est celui qui dirige la meute. Les hommes, les femmes ainsi que les enfants. Tout est très hiérarchisé et chacun a son rôle.
Soudain, je ressens comme une énergie froide me parcourir, un voile d’énergie. Instinctivement, je me frictionne les bras, toute l’ambiance change. Le conducteur avec sa casquette rouge parle :
— Nous venons de passer le sas du monde des loups. La sensation de froid va disparaître dans quelques secondes.
Au bout de quelques instants, tout se dissipe et je retrouve la chaleur de ce pays, à la différence que je vois d’immenses loups courir autour de nous. Mais géants ! Ils font deux mètres vingt de haut ! Ils courent aussi vite que la voiture.
Une angoisse me prend à la gorge, de peur qu’ils nous attaquent. Ma survie est plus importante, je me cache dans le fond de la voiture, tremblante.
— Sarah ! Sarah, calme-toi, dit l’homme aux cheveux bruns. Ils sont maintenant ta famille. Ils courent autour pour nous dire bonjour et inspecter les arrivants. C’est normal, détends-toi.
À l’intonation de sa voix, je comprends qu’il n’a pas menti, et j’essaie d’enlever mes mains de mon visage pour les poser sur mes genoux. Ma tension reste palpable puisque mes doigts serrent mon pantalon.
Les trois grands loups me regardent, puis partent en direction de la gigantesque maison. Ma bouche tombe quand je ne vois pas un habitat, mais un village avec des centaines de maisons, et au centre, une villa qui surplombe la vallée.
— Ça y est, nous sommes arrivés, admet le conducteur.
Pendant qu’il se gare devant la grande villa du chef, enfin de l’Alpha, des adultes marchent dans notre direction. Trois hommes très grands et ultra musclés se positionnent devant ma portière. Mes angoisses remontent, ne sachant pas comment me comporter, et dès qu’ils ouvrent la porte, mon premier réflexe est de m’agenouiller sur le sol en signe de soumission. L’un d’eux essaie de me toucher, mais des flashs de violence me font hurler de douleur :
— AHHH ! hurlé-je de terreur.
— Hey ! Calme-toi ! crie-t-il en retour, tout en essayant de me bloquer les bras dans son étreinte puissante.
— AHHHHH ! grrrrr ! continue-je en gesticulant dans tous les sens.
— Parle au lieu de crier ! continue-t-il en m’écrasant de ses mains fermes et puissantes. Je suis impuissante.
Le conducteur fonce vers l’homme-loup gardien aux yeux bleus d’acier. Les mains en l’air en signe de reddition, il explique pendant que je continue de crier :
— Nox ! Ne lui fais pas de mal ! Elle ne peut pas parler.
— Comment ça ? grogne-t-il.
— Regardez.
Il s’approche, mais les deux autres gardiens émettent un grognement de la gorge pour faire comprendre la menace d’attaque. Avec douceur, pendant que j’essaie tant bien que mal de m’extirper de la force de Nox, le conducteur descend le col de mon sweatshirt gris.
— Elle a les cordes vocales coupées. Elle est muette mais pas sourde. Sarah se débat parce qu’elle a peur du contact, vous comprenez ?
Les trois hommes-loups se regardent sans parler et en un instant, Nox relâche la pression. Je tombe à genoux sur le sol, la respiration coupée. Je ne crois pas avoir fait bonne impression ... Il me toise de toute sa hauteur et sourit :
— Au moins une qui saura se taire et rester à sa place. J’aime bien sa fougue, dit-il tout en reniflant l’air.
— Elle est la servante de ton frère, Jake.
— C’est dommage... elle est bien bâtie, affirme-t-il, les bras croisés avec des muscles démesurés. Jake est au courant de votre arrivée. Venez.
Je me relève avec difficulté, mais je reste digne. Les loups sont des hommes rustres et brutaux, mais je vais devoir m’y habituer. Mes amis conducteurs prennent mon sac plastique où restent mes seules affaires. Je n’ai presque plus rien, à part quelques vêtements de mon monde et des petits bibelots.
Quelques mètres devant moi, je suis les trois montagnes qui rentrent dans la villa. Malgré qu’ils soient imposants, ils ne font aucun bruit sur le sol, c’est étrange, non ?
C’est si immense que cela ressemble à un château, mais de vitres transparentes. Tout est en bois clair, lumineux, le soleil passe et réchauffe les canapés de couleur caramel.
— Monte, servante, suis-nous.
J’esquive un geste de la tête, et me concentre sur les escaliers à gravir. Tout est si différent, tout est étrange jusqu’à arriver devant une porte de bois teinté clair. L’un des hommes tape à la porte, alors que j’entends une voix qui me fait vibrer dans tout mon être à travers la porte :
— RENTREZ !
Au moment où ils ouvrent la porte, j’observe un homme assis à son bureau. Je bloque de peur.
— Rentre, humaine, s’impatiente l’un des loups.
Il n’avait pas besoin de me toucher pour me faire avancer, ses grognements m’ont largement fait comprendre que je suis trop lente.
Je suppose que je dois me présenter comme dans mon ancienne vie, au centre de la pièce. De nouveau, je m’agenouille sur le sol, les mains devant moi, les cheveux devant mes yeux. Je n’ai pas le droit de voir mon futur nouveau maître.
En quelques secondes, une brise balaye mes cheveux pour rencontrer une paire de bottines marron.
— Non, s’il vous plaît, Jake, ne la tou...
Le conducteur n’a pas pu finir sa phrase, que l’index de mon maître me remonte le menton pour que je puisse le regarder. Il est agenouillé devant moi et, sans m’en rendre compte, je ne dis rien à son geste. Une énergie d’apaisement et d’électricité me parcourent tout le corps. Lorsque je croise ses yeux, quelque chose d’inconnu nous traverse ensemble. Il a un œil bleu et l’autre marron avec des cheveux blonds dorés. Mon maître est magnifique.
— Tu es Sarah, n’est-ce pas ?
— Hum, répondis-je de la tête.
Nous continuons à nous regarder droit dans les yeux comme si on se connaissait depuis longtemps.
— Elle ne peut pas parler, monsieur. Elle a les cordes vocales coupées, continue mon ami conducteur.
— Je sais, j’ai vu, répond-il en faisant un signe du menton pour comprendre qu’il avait vu ma cicatrice. Relève-toi, jeune demoiselle. Mes omégas n’ont pas besoin d’être au sol, enfin pas chez moi.
Il m’aide à me relever, et je n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi je ne réagis pas à son contact. Tout ce qu’il fait, c’est de m’observer et de me renifler. Les pupilles de ses yeux se dilatent, et ses bras tremblent légèrement. Qu’est-ce qu’il lui arrive ? Au bout de quelques secondes, il reprend le contrôle et sa respiration devient moins saccadée.
— Mes frères vont t’emmener dans tes quartiers. Hélios m’a expliqué que tu étais servante en cuisine dans ton monde. Tu seras dorénavant commis pour la meute, et si tu es bonne dans ce que tu fais, tu pourras devenir cuisinière, explique-t-il tout en reculant en direction de son bureau. Ici, tu seras protégée par notre famille, sois-en rassurée. Je suppose que tu es très fatiguée et que tu as envie d’une bonne douche.
Je continue de hocher de la tête lorsque j’entends une voix rauque me chuchoter dans la tête :
“Tu es en sécurité, Sarah.”
Mes yeux sortent de ma tête, je crois que je suis folle ! Je cherche partout qui me parle.
“C’est Jake, ne dis rien. Recule et pars. On se voit demain.”
— Allez, viens, Gamma, on va te montrer ta chambre, me demande l’un des frères.
Sans me retourner, je continue de suivre les hommes pour m’emmener dans cette nouvelle vie... celle des loups Marshalls.