CHAPITRE UN
1.
Septembre 2012
« Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers, picoté par les blés, fouler l’herbe menue : rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds. »
Assis sur l’un des nombreux bancs se trouvant devant le lycée, le vent caressant doucement ses cheveux et son visage, Elio Everlast avait le nez plongé dans un recueil de poèmes d’Arthur Rimbaud. Depuis tout petit, il était fasciné par la littérature et encore plus la littérature française, notamment la poésie. Son appétit en lecture était tel qu’à dix ans, il avait déjà appris à lire et parler le français… Aujourd’hui à dix-sept ans, il maîtrisait la langue, certes pas à la perfection, mais sans aucun problème. Rimbaud était de loin son préféré et Elio était heureux car ils allaient l’étudier cette année en littérature étrangère. Les cours avaient repris depuis bientôt trois semaines et, comme d’habitude, il avait déjà hâte que l’année se termine. Il adorait apprendre, il adorait les cours… C’était le lycée en général qui lui posait problème. Les gens, les autres, surtout.
— Alors Weasley, encore le nez dans tes bouquins ?
Elio releva la tête d’un air agacé. Cela illustrait bien son propos. Devant lui se tenaient trois garçons de l’équipe de basket-ball du lycée. Jake McCorner, Jules Neverson et surtout Maé Pinheiro. C’est sur ce dernier que les yeux d’Elio se posèrent. Ce n’était pourtant pas lui qui avait parlé, c’était Jake, mais quand Maé était là, Elio regardait rarement ailleurs.
— T’as perdu ta langue, Weasley ?
Elio se retint de rouler des yeux. Depuis que Harry Potter était devenu un succès interplanétaire – donc depuis son enfance – il ne comptait plus le nombre de fois où les gens l’avaient appelé ainsi, Weasley, simplement parce qu’il était doté, comme le personnage, de cheveux roux flamboyants. Il avait également le même teint pâle, des taches de rousseur sur le nez et les joues… Elio s’était souvent dit que s’il avait été doué pour le théâtre, il aurait pu jouer dans les films. Sa vie aurait peut-être été moins pourrie.
— Qu’est-ce que tu veux, Jake ? soupira-t-il.
Il n’était pas téméraire. Il était plutôt du genre nerveux et angoissé, à se tenir loin des problèmes. La plupart du temps, cela fonctionnait bien. Les gens restaient loin de lui, parce qu’il était « bizarre ». A comprendre : il était solitaire, toujours le nez dans un bouquin et n’avait pas vraiment d’amis. Seulement, il avait aussi la malchance d’être en compétition constante avec Maé pour être le premier de leur classe et cette année en prime, le major de leur promotion. Cela le mettait automatiquement sous les feux des projecteurs, car Maé était le capitaine de l’équipe de basket-ball et de ce fait, certainement l’élève le plus populaire de ce trou paumé.
En plus de ça, le jeune sportif était également sociable, charmant et agréable à vivre… En somme, il avait tout pour lui. Sauf la place de premier de la classe, qu’Elio lui piquait sans cesse depuis leur arrivée au lycée. Au début, cela s’apparentait à une bonne blague mais avec le temps, ce petit conflit était devenu une vraie guerre entre les deux jeunes hommes. Ni Maé ni Elio ne voulaient céder du terrain ou se montrer conciliant. Jusqu’ici, c’était toujours le jeune Everlast qui finissait par remporter la victoire, il avait terminé premier deux trimestres sur trois chaque année. Mais pour cette dernière année de lycée, Maé était bien décidé à ne pas se laisser distancer. Il vint s’asseoir près de son rival, jetant un œil à son bouquin et eut un sourire en coin.
— Oh tu prends de l’avance sur le programme pour essayer de me battre, je vois.
— Je n’ai pas besoin de m’avancer pour te battre, Maé. J’y arrive déjà très bien.
Elio avait marmonné, le nez dans son livre. Si Maé semblait adorer leur petite guerre, lui se sentait souvent mal à l’aise. Pourtant, si d’ordinaire il répliquait rarement, face à Maé, c’était souvent naturel. Ce dernier lui tapait trop sur les nerfs pour qu’il reste silencieux.
— Cette année, c’est moi qui vais te battre Everlast.
Elio ne put s’empêcher d’esquisser un petit sourire. Il releva la tête de son recueil de poèmes pour fixer Maé quelques secondes.
— Ça fait deux ans que c’est le même refrain. Et au final… Je gagne, tu perds. Tu ne me battras jamais sur ce terrain-là.
Elio se leva du banc et saisit son sac qu’il mit sur son épaule. Il contourna Jake et Jules puis s’éloigna d’un pas rapide en direction du lycée. Comme toujours, il marchait tête baissée, fixant le sol. Relever les yeux, affronter le regard des autres, la foule de lycéens, c’était trop dur pour lui. Plus il grandissait et plus son anxiété chronique prenait de la place. Il avait bien essayé d’en parler à ses parents mais ces derniers étaient bien trop occupés à ignorer son existence pour accorder un quelconque crédit à ses paroles. Les seuls moments où Elio voyait son père et sa mère s’intéresser à lui, c’était lors de ses résultats scolaires. Et même là, même en étant quasiment toujours premier, ce n’était jamais assez. Ses parents trouvaient toujours quelque chose à redire… Avec le temps, Elio avait appris à juste hocher la tête. « Oui maman. Oui papa. » et il s’enfermait dans sa chambre.
C’était aussi pour ça que le jeune homme ne pouvait pas se permettre de laisser Maé prendre la tête de la classe et être major de promotion. Elio savait bien que s’il ratait cette dernière année de lycée, ses parents auraient encore moins d’intérêts pour lui… Dans un soupir, le jeune homme se rendit dans la salle de son prochain cours. Littérature étrangère, justement. La pièce était encore vide, le cours ne commençait que dans vingt minutes mais Elio avait toujours pour habitude d’être en avance. Il ne profitait jamais des pauses ou du temps libre avant les classes… Pour faire quoi ? Il n’avait personne à qui parler. Il préférait encore être seul dans la salle de classe, avec un bon livre et attendre. Ici, au moins, personne ne le dérangeait.
Posant son sac sur le sol, il rouvrit son recueil d’Arthur Rimbaud pour se replonger dans sa lecture, jusqu’à ce que la sonnerie du lycée retentisse et que ses camarades se mettent à arriver. Personne ne sembla surpris de le voir déjà là. Ils étaient tous habitués, peu importe le cours et l’heure, Elio était toujours le premier et surtout, il avait toujours la même place : au premier rang, près de la fenêtre. Curieusement, c’était un accord tacite entre lui et les autres, personne n’essayait jamais de lui piquer sa table.
— Toujours en avance, Everlast !
Elio ne répondit pas alors que Maé se laissait tomber sur la chaise juste à côté. Ça aussi, c’était une autre habitude : ils étaient toujours côte à côte. C’était Maé qui avait initié cette tradition et si quelqu’un avait le malheur de se mettre à sa place, le jeune homme le dégageait sans remords aucun. La première année, cela avait donné lieu à quelques éclats de voix mais désormais, tous les élèves savaient… La chaise près d’Elio n’était jamais prise par quelqu’un d’autre, même quand Maé était absent.
— Et toujours aussi bavard.
— Tu me soûles, Maé, marmonna Elio.
Maé haussa les sourcils, nullement vexé. Il était habitué à l’humeur d’Elio, à vrai dire il prenait même un malin plaisir à l’exaspérer. En vérité, son rival l’intriguait. Il était toujours seul, renfermé, n’osait jamais affronter le regard des gens… Il bégayait même, parfois, quand les autres lui parlaient. Mais en cours, Elio était différent. Il n’avait jamais peur de répondre aux questions des professeurs et on lui découvrait une assurance que personne n’aurait soupçonnée avant. Pour le moment, Elio était encore dans sa coquille, les bras croisés sur son torse, ses doigts jouant nerveusement avec un bout de son tee-shirt. Il regardait par la fenêtre et Maé en profita pour l’observer à la dérobée.
C’était quelque chose qu’il faisait souvent… Regarder Elio. Son visage était d’une symétrie parfaite et son profil à couper le souffle. Selon Maé, du moins. Il savait que son rival se faisait souvent vanner sur ses cheveux roux, ses taches de rousseur ou la pâleur de sa peau mais il trouvait, au contraire, que c’était ce qui rendait Elio si particulier, si attractif. Il avait quelque chose d’irréel et l’air absent qu’il arborait souvent lorsqu’il lisait ou était perdu dans ses pensées accentuait cette impression.
— Tu peux arrêter de me regarder ?
Elio continuait de fixer l’extérieur mais il devait sentir le regard de Maé sur lui. Ce dernier eut un petit rire.
— Quoi, ça te dérange ?
— Les autres vont finir par se faire des idées.
Le jeune Everlast daigna jeter un regard à Maé, qui inclina la tête. Il n’avait jamais caché sa bisexualité et, curieusement mais heureusement, jamais personne ne l’avait emmerdé avec ça. Il était heureux d’être dans un lycée relativement ouvert d’esprit, ce qui pouvait paraître étonnant pour un lycée d’une petite ville paumée du Texas. Pourtant, Maé n’avait jamais eu de gros ennuis concernant sa sexualité. Il y avait eu quelques insultes, des regards noirs mais cela n’avait jamais entaché sa popularité.
— Et ça te poserait problème qu’ils se fassent des idées ?
Maé arqua un sourcil et Elio fronça les siens. Il entendait bien l’accusation dans la voix de son rival…
— Sérieusement ?
— Bah… Ouais ? J’sais pas, tu m’aimes pas, ça n’a peut-être rien à voir avec notre rivalité, t’es p’t’être juste…
— Absolument pas. Je serais même plutôt du genre à être dans ton camp… Je disais juste ça pour toi. Si le fait que tu sois bi est bien accepté ici, t’intéresser à moi le sera beaucoup moins. Tu me parles déjà beaucoup trop, pour un mec populaire.
Maé mit quelques secondes à répondre. Déjà parce qu’Elio venait de lui avouer à demi-mots être également bisexuel – et que ce n’était pas une déclaration simple à faire, il le savait. Mais surtout parce qu’il était surpris de voir à quel point Elio se dénigrait.
— Et puis je n’ai jamais dit que je ne t’aimais pas, ajouta Elio en regardant de nouveau dehors.
— Oh, donc tu m’aimes bien ?
— Je n’ai pas dit ça non plus.
Mais Maé distingua le léger sourire qui apparut une fraction de secondes sur le visage d’Elio. Il pouffa de rire et se décida à le laisser tranquille. Pour le moment. Elio baissa les yeux sur le livre devant lui, toujours ouvert sur le même poème.
« Je ne parlerai pas, je ne penserai rien : mais l’amour infini me montera dans l’âme, et j’irai loin, bien loin… »