1.PROLOGUE
Avertissement : ce livre contient des scènes de violences et de torture !
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CHAPITRE 1
« En fait, toute religion est une secte qui a réussi. » – André Malraux
Helen
Juillet 1975
Dans la communauté des Lumières de l’Éden Nouveau, il n’est pas rare de voir des jeunes filles fiancées à des hommes bien plus âgés qu’elles. Les unions sont décidées par le pasteur Elijah Matherson, un homme qui se drape dans ses propres croyances, tissant ses interprétations de la Bible comme une toile autour de nous tous. Il choisit qui épouse qui, quand, et comment, prétendant que ses décisions sont inspirées par une voix divine que lui seul entend. Pourtant, il existe aussi des fiançailles entre jeunes gens du même âge au sein du groupe, des unions qui semblent presque accidentelles, comme des miettes tombées de la table du pasteur, accordées par caprice ou par calcul.
Je m’appelle Helen Shepheld, et j’ai grandi dans cet univers clos, un monde où les murs ne sont pas faits de pierre mais de peur, de règles et de silences. Notre chef, Elijah Matherson, est un homme âgé, laid, avec une apparence qui me répugne à chaque regard furtif que je risque sur lui. Sa peau est tachée par le temps, ses yeux enfoncés dans des orbites sombres brillent d’une lueur perverse, et ses vêtements, toujours les mêmes, portent une odeur rance qui semble incrustée dans le tissu. Il est négligé, ses cheveux gris collés par la sueur ou la saleté, et pourtant, il exerce une autorité absolue sur nous tous. Les femmes, en particulier, sont ses cibles favorites. Il nous scrute, nous juge, nous plie sous son pouvoir comme si nous n’étions que des objets façonnés pour son bon plaisir.
J’avais douze ans quand j’ai eu mes premières règles. Ce jour-là, tout a basculé. Ma mère m’avait prévenue que cela arriverait, mais elle ne m’avait pas dit ce que cela signifierait ici. Le sang avait à peine taché mes vêtements que le pasteur l’a su – je ne sais pas comment, peut-être une de mes sœurs l’a-t-elle trahi, ou peut-être surveille-t-il tout, toujours. Il m’a convoquée dans son bureau, une pièce sombre qui sentait le bois moisi et la sueur, et il m’a regardée avec ce sourire tordu qui me donne encore des frissons. Il m’a désignée comme sa future épouse, une décision qu’il a annoncée avec une froide certitude, comme si Dieu lui-même avait gravé mon nom sur une tablette céleste. Nos fiançailles ont été célébrées peu après, selon les règles de ce qu’il appelle la loi divine, un rituel où je n’ai eu ni voix ni choix. Lorsque j’atteindrai mes dix-huit ans, dans quelques années, le mariage aura lieu, et je deviendrai officiellement sa propriété.
Dans notre communauté, ces unions précoces avec des hommes beaucoup plus âgés sont considérées comme normales, presque sacrées. Prenez Sarah, par exemple. Elle n’avait que quatorze ans quand elle a été fiancée à un homme de cinquante ans, un veuf aux mains calleuses et au visage ridé comme une vieille écorce. Elle est terrifiée à l’idée de l’épouser, ses yeux toujours rougis par des larmes qu’elle essaie de cacher. Sa mère, une femme au regard vide, lui répète sans cesse que c’est la volonté de Dieu, que son devoir est d’obéir, que sa peur est une faiblesse à écraser. Sarah tremble quand elle en parle, ses mains serrant nerveusement le bord de sa jupe, mais elle ne peut rien faire. Rebecca, elle, a seize ans et est promise à un homme de trente-cinq ans. Elle semble un peu plus à l’aise – son fiancé est moins âgé que celui de Sarah, après tout – mais je vois l’inquiétude dans ses gestes, la façon dont elle tord ses doigts quand elle croit qu’on ne la regarde pas. Elle sait qu’elle devra vivre avec un inconnu, un homme déjà ancré dans ses habitudes, qui la traitera comme une servante ou pire. Et puis il y a Ruth, quinze ans, fiancée à un homme de soixante ans, un veuf récent aux yeux froids qui cherche une nouvelle femme pour remplacer celle qu’il a perdue. Il ne voit en elle qu’une servante, une silhouette pour remplir le vide de sa maison. Ruth est dégoûtée ; elle me l’a dit un jour, à voix basse, derrière la grange, ses mots tremblants de rage contenue. Mais elle sait qu’un refus entraînerait une punition sévère – des coups, l’humiliation publique, ou peut-être pire. Certaines filles ont plus de chance et se retrouvent fiancées à des garçons de leur âge, des unions qui semblent presque douces en comparaison. Mais tout, absolument tout, dépend du bon vouloir du pasteur – mon futur mari.
Il arrive parfois que des jeunes tombent amoureux avant leurs fiançailles. Je les vois, ces regards échangés en secret, ces mains qui s’effleurent derrière les arbres ou dans l’ombre des bâtiments. Ces instants volés me rappellent ce que je n’aurai jamais. Pour moi, c’est différent. Je suis promise à un homme que je hais du plus profond de mon être, un homme dont la simple présence me donne la nausée. Je le trouve répugnant, avec ses mains épaisses qui sentent la crasse, son souffle lourd qui empeste quand il se penche trop près de moi, son regard qui me déshabille sans jamais me voir vraiment. Je sais que je ne pourrai jamais être heureuse avec lui, que chaque jour à ses côtés sera une torture lente, une prison dont je ne pourrai pas m’échapper. Souvent, la nuit, quand le silence enveloppe la communauté, je me demande ce que je ferai le jour où je devrai l’épouser. Je suis certaine que je ne pourrai pas lui obéir comme une épouse soumise, plier la tête et sourire pendant qu’il me domine. Quelque chose en moi refuse, une étincelle de révolte que je n’arrive pas à étouffer. Je finirai par le défier, par lui tenir tête, et je sais que cela me vaudra les pires châtiments – des coups, peut-être, ou une condamnation publique qui me brisera devant tous.
Ici, les filles sont élevées pour devenir des épouses dociles et des mères dévouées, des ombres au service des hommes. Dès notre plus jeune âge, on nous apprend à obéir, à baisser les yeux, à taire nos pensées. Les hommes sont considérés comme supérieurs, des êtres presque divins dans cette communauté tordue, avec un droit de vie et de mort sur leurs femmes et leurs enfants. J’ai vu des pères frapper leurs filles pour un mot de trop, des maris corriger leurs épouses avec une brutalité froide, et personne n’ose protester. Certaines ont tenté de fuir pour échapper à ces mariages forcés, des filles dont les noms ne sont plus prononcés, effacés comme si elles n’avaient jamais existé. Mais la plupart sont trop terrifiées par les conséquences. On nous menace sans cesse de la damnation éternelle, cet enfer que le pasteur décrit avec une précision glaçante : des flammes qui brûlent sans fin, des cris qui déchirent l’âme, une souffrance qui ne s’arrête jamais. Nous sommes condamnées à une vie de douleur et de désespoir, prisonnières d’un destin que nous n’avons pas choisi, attendant le jour où nous devrons marcher vers l’autel, têtes baissées, pour épouser un homme qui nous brisera.
Aujourd’hui, on m’a parée comme une mariée, un rôle que je partage avec mes sœurs de la communauté qui se fiançaient aussi. Une robe blanche, longue et lourde, tombe jusqu’à mes pieds, me donnant l’impression d’être engloutie dans un linceul. Mes cheveux, soigneusement tressés, sont ornés de roses blanches, un symbole de pureté qui me semble ironique, presque cruel. C’est un pasteur d’un village voisin qui célèbre nos fiançailles devant Dieu, un homme aux traits secs qui récite les prières avec une monotonie mécanique. À mes côtés se tient Elijah Matherson, mon fiancé. Il est vieux, bien plus vieux que moi, avec des rides profondes qui creusent son visage comme des cicatrices. Il sent mauvais – une odeur de sueur rance et de tabac froid qui me prend à la gorge. Son regard pervers me glace ; je le sens sur moi, rampant comme une ombre froide. Je déteste quand sa main glisse dans mon dos, descendant lentement, trop lentement, jusqu’à mes fesses qu’il caresse en passant, un geste qu’il fait sans honte, comme si j’étais déjà à lui. Il me répugne, et chaque fibre de mon corps hurle de s’éloigner, mais je ne peux pas bouger.
La journée est festive pour les autres. Les vœux sont prononcés dans une cacophonie de voix joyeuses, mais je n’ai aucun mot à dire. Mon père parle à ma place, sa voix ferme scellant mon sort sans même un regard vers moi. Dans notre communauté, une femme ne s’exprime pas, ou si peu. Elle est une silhouette muette, dominée par l’homme qui la traite comme une moins que rien, un outil pour servir ses désirs et ceux de Dieu – ou du moins, de ce que le pasteur prétend être Dieu. Tout le monde me félicite, leurs visages rayonnants de joie, leurs mains tapant dans mon dos comme si j’avais remporté une victoire. Mais moi, je suis pétrifiée, figée dans une peur qui me serre les entrailles, écœurée à l’idée d’épouser cet homme abject. Je n’ai pas le choix, pas de porte de sortie, pas d’espoir.
Le pasteur utilise la peur de l’enfer pour nous contrôler, un outil qu’il manie avec une habileté terrifiante. Il nous répète sans cesse que désobéir à ses règles strictes, à ses ordres, nous condamne à souffrir éternellement dans un abîme de flammes et de ténèbres. J’ai souvent rêvé de fuir cette oppression, de courir loin de ces champs poussiéreux et de ces regards accusateurs. Je m’imagine traversant les bois qui bordent notre communauté, mes pieds nus foulant la terre humide, l’air frais emplissant mes poumons pour la première fois. Mais la crainte de ce qui m’attend si je suis rattrapée me paralyse. Il a déjà ordonné l’exécution de membres ayant enfreint ses lois – des hommes et des femmes traînés devant nous, leurs corps brisés sous les coups ou laissés à pourrir dans un coin reculé comme un avertissement. Nous savons tous que nous pourrions être les prochains, que sa colère n’a pas de limites.
Je vis dans une peur constante, un désespoir profond qui m’étouffe jour après jour, attendant le moment où je devrai épouser le pasteur Matherson. J’ai vu mon père frapper ma mère trop souvent. Je le déteste – il est vieux, cruel, avec des mains qui tremblent de rage et des yeux qui ne savent plus voir que la soumission. Ma mère, faible et brisée, s’incline devant lui, implorant son pardon à genoux quand il l’accuse de mal se conduire, ses mots entrecoupés de sanglots qu’elle étouffe pour ne pas l’énerver davantage. J’ai dû faire de même à plusieurs reprises, plier les genoux, baisser la tête, montrer respect et soumission alors que mon cœur hurlait de révolte. Le temps l’a rendue aigrie, ma mère, une femme qui ne sourit plus, dont les rides racontent une vie de résignation. Je me tais, terrifiée par l’enfer, par cette menace qui plane au-dessus de nous comme une ombre noire. Mon fiancé, le pasteur, me répète sans cesse ces mots, sa voix grave résonnant dans ma tête même quand il n’est pas là :
— Helen, si tu refuses de m’obéir ou de respecter l’autorité de ton père, tu seras damnée aux flammes éternelles.
J’ai peur de l’enfer, une peur qui me suit partout, qui s’infiltre dans mes rêves et me réveille en sursaut la nuit, le corps trempé de sueur. Alors, j’obéis à tout, à chaque ordre, à chaque regard. Je suis même première de ma classe – j’apprends avec une facilité déconcertante, les mots et les idées s’imprimant dans mon esprit sans effort. Le temps passe, inexorable, et un jour, on décide pour moi que je dois étudier pour devenir avocate, une profession qui servira la communauté. C’est Elijah Matherson qui l’a ordonné, bien que, pour lui, ce ne soit pas un métier de femme. Il dit que cela montrera au monde extérieur que notre groupe évolue, qu’il s’adapte, attirant ainsi de nouveaux adeptes avec l’illusion d’un progrès. Mais je sais que je n’exercerai jamais. Mon destin est déjà tracé, une ligne droite menant à l’autel, à lui.
La communauté se cotise pour m’envoyer à l’université, un effort collectif qui me pèse comme une dette que je ne pourrai jamais rembourser. Ils m’accompagnent d’Isaac Truth, un frère que je méprise profondément, chargé de me surveiller comme un gardien implacable. Il suit le même parcours que moi, ses yeux toujours rivés sur mes moindres gestes, s’assurant que je reste fidèle à ma mission, à mes vœux. Je le déteste. S’il pouvait me suivre jusque dans ma chambre, dans mes pensées, il le ferait sans hésiter. Petit, rondouillard, les cheveux gras collés à son front, il n’a que son intelligence pour lui – une intelligence froide, calculatrice, qui me met mal à l’aise. Il est fiancé à ma meilleure amie, Grace Doodwin, la seule personne ici qui me comprend un peu. Elle le méprise autant que moi, mais elle n’a pas le choix. Dans quelques semaines, quand elle atteindra ses dix-huit ans, elle deviendra son épouse soumise, condamnée à lui donner une ribambelle d’enfants qu’elle n’aura pas voulus.
En dehors de Grace, je n’ai pas d’amis. Les amitiés sont un luxe inutile dans cet endroit, une distraction que personne n’a le temps ou le courage de cultiver. On naît, on vit, on se marie pour satisfaire Dieu – ou plutôt son mari, qui a tous les droits sur nous, corps et âme. Pourtant, dans les recoins les plus sombres de mon esprit, je rêve d’une autre vie. Une vie sans mari, sans chaînes, où je pourrais choisir mon métier, marcher tête haute, être libre, être heureuse. Je m’imagine dans une ville lointaine, entourée de livres et de gens qui ne me jugent pas, où le vent porterait mes cheveux sans qu’on me le reproche. Mais ce n’est qu’un rêve, un mirage qui s’efface dès que j’ouvre les yeux sur la réalité. Je suis piégée dans cette communauté, dans cette existence imposée, et je ne vois aucune issue, aucun chemin qui ne mène pas à lui, à cette vie que je redoute plus que tout.