Le pont
1997
La pluie crépite. Je suis trempée. J’ai de plus en plus de mal à maintenir ma bicyclette droite sous les rafales de vent. Je pleure autant qu’il pleut. De rage, de tristesse. Rien ne change, jamais. Disputes, cris, crises qui s’enchaînent, je fuis.
Comme d’habitude.
J’ai 18 ans - c’est le plus bel âge de la vie.
J’ai trop ou pas assez de famille : en tout cas, les pantins qui en font office ont (encore) passé la soirée à se prendre la tête, la mienne en punching-ball au milieu.
J’ai trop ou pas assez d’amis, et plus la moindre once de beuh pour oublier.
Pas envie d’alcool. Plus envie de jouer. Plus envie de rien.
Je passe le cimeterre, le pont suspendu de l’autoroute, je longe l’avenue qui mène vers Galia.
C’est super long, comme route. Je suis trempée, j’ai froid, cape en laine mes fesses ça n’empêche pas l’eau de s’infiltrer. Et bien sûr les voitures me frôlent et m’arrosent à chaque flaque.
- C’est débile d’aller jusque-là, y’ avait pas un pont plus près ?
Lucille, ta gueule. C’est pas le moment.
Je reconnais les rues par habitude, le vélo sait où aller - heureusement, car mes lunettes inondées forment un écran entre le monde et moi.
J’arrive aux facultés, la place de marbre, l’immeuble obscur de mon enfance trônant en bord de rond-point.
Obligée de descendre de vélo : la pente pour ce pont là est bien trop raide. Je peste et je marche en poussant la machine. Je déteste l’effort physique. Déjà, parce que je suis grosse, et puis bon sang, je ne suis pas faite pour ça.
- De toute façon, t’es faite pour rien, non ?
Tu me fatigues, tu sais.
Je suis fascinée par le fil tendu des phares. C’est presque grisant. J’en profite pour passer de l’autre côté du bastingage en ferraille. Mes pieds ont largement de la place au bord, et je me sens comme à la piscine, les mains retenant mon corps par derrière.
Je crois que j’essaye d’inspirer profondément, mais l’air ne passe pas. Ça bloque. Pas grave. Le souffle ne sert plus à rien.
Enveloppée dans une éternité rassurante, j’observe mes lunettes plonger vers l’autoroute; et comme je ne les ai plus sur le nez, je ne les voit pas s’écraser - exploser, peut-être ? Les harmonies de lumières rouges et jaunes, s’alternant en un joli spectacle que je bois. Je sens les couleurs m’absorber : bientôt, je serai rouge aussi, et cette perspective me réjouis.
Je relâche la pression dans mes bras, mon corps se tord lentement dans une esquisse de plongeon. Je laisse mes doigts glisser. Je profite de chaque instant glacé sur mes pulpes, avec l’auriculaire qui se retrouve dans le vide en premier.
Viens, viens, c’est une prière, viens, viens, rejoins notre mère, viens viens, non par pour ton père, viens viens, j’ai besoin de toi.
- Ok, je profite du gel sur tes doigts, tu n’es plus à deux secondes, Odile?
Viens, viens, car depuis décembre, viens viens, j’ai repeints ta chambre, viens, viens, elle est si méchante, viens viens je me meurs sans toi.
Quel vol ! Trop court.
Quel sol ! Pas assez dur.
Trop molle : je me recroqueville à terre dans un bruissement de pneus furieux et de klaxons sauvages. Les bruits sont aussi mous que moi. Je sens que je me vide, je me sens enfin si légère, si puissante, si ... bien ! Ma jambe gauche refuse le mouvement de repli (tant pis). Je perçois le vide qui se crée à mesure que je me laisse allez à rentrer dans le goudron. Ni chaud, ni froid : béatitude. A ma place.
Pourvu que cela dure... Encore... Encore un peu ...
- Tu les entends crier ? Encore de ta faute, tout ce chahut. Sûre qu’une bagnole ou deux s’est mise en carafe. Quand ta mère verra ça ! Allez, tête de linotte ! Roule - toi vers la gauche ! Chope un bas de caisse pour terminer le boulot. Rampe ! ...Allez ! ...
- dégonflée...
- Mademoiselle, vous m’entendez? Si vous m’entendez, serrez moi la main. Ouvrez les yeux.
-Déboutonne, Fred, et passe - moi le masque. Mademoiselle ?
Les lumières dansent. Dans l’ambulance. Et elle tue sa dernière chance, mais tout ça n’a plus d’importance.
Il a l’air mignon, mais pas très intelligent. Si je voulais bouger, je l’aurais déjà fait. Je ne veux pas lui serrer la main. Il ne s’en servirait pas pour mon bien. Et j’ai encore raté, puisque je le vois, et que je l’entends.
- Idiote.
- Fred, les grandes urgences. Prêt à soulever ? Mademoiselle, que vous est-il arrivé ?
Je sens mes larmes couler. Tant que je ne parle pas, j’ai peut-être une chance de réussir à ne plus respirer.
- Ne fermez pas les yeux, restez avec nous. Bon sang, ça faisait longtemps que personne n’avait sauté de là. Mademoiselle ! ... On a un portefeuille ? Un sac ? Des affaires ? ... Ok, on embarque. Mademoiselle, on va installer un matelas dur autour de vous, c’est obligé, jusqu’au scanner, d’accord ? Prêt à soulever ?
Qu’importe. C’est même agréable, d’étouffer sous la compression. Je récupère quelques sensations. Des bouts de peau qui sont à moi, et j’en suis sûre, à la force des brûlures qu’ils me procurent.
Dans les remous du trajet, mon corps rebondit entre la civière et l’espace beaucoup trop imposant de la cabine, malgré les sangles je sens l’air qui se glisse contre ma peau, m’empêchant de rester posée contre le matelas sommaire. J’ai refermé les yeux, engourdie de fatigue. Je voudrais dormir. Me reposer. J’abandonne la situation.
- Ne pleurez pas, mademoiselle, on est bientôt arrivé. Vous avez des parents ? Une personne à prévenir ?
Sébastien ? Adrien ? Loé ? Mariek ?
- Non.
- Quel est votre nom, mademoiselle ?
Si je pouvais, je lui tournerais le dos. Je regarde les petits fils noirs qui éraillent le marron de ses yeux. Je connais ces canaux. Son aura passe au mauve.
- Intéressant.
- Votre nom ? S’il vous plait ?
Ma mère qui m’a nourrit n’a jamais connu mon nom, hohé ! Car m’appelle (car m’appelle), car m’appelle (car m’appelle) car m’appelle Fleur de Rose, Fleur de Rose oui c’est mon nom ! Lalala !
- Fleur.
Pas la peine de ricaner, Lucille, pour ce que ça lui change,, un nom...
Je fais disparaître son visage anguleux en fermant les yeux. Je fredonne pour passer le temps. La douleur devient douceur, je m’endors – en tout cas, j’essaye.
-Alors, je vous ai inscrite pour un programme d'environ quatre semaines. Vous verrez, le cadre est magnifique.
Il a l'air de penser ce qu'il dit. Son corps massif m'empêche de voir par la porte. Il pèse ses mots en restant concentré sur ses feuilles.
-Des ateliers, des promenades, et tout cela dans le village ...
Je n'écoute plus. De toute façon si je veux sortir de cet hôpital, ça va passer par lui, et de ses décisions. Autant acquiescer. Dehors, il ne pleut plus. Mes yeux dérivent vers l'horrible sac en plastique transparent où les soignants ont placés mes fringues.
Plus rien d'utilisable, en tout cas le pantalon a été découpé hier soir. Ou ce matin ?
Encore un matin, un matin pour rien, ...
-... et de signer ces documents.
Qu'il me tend, avec un stylo. Sans relire, je signes dans la petite case prévue à cet effet.
-L'ambulance viendra pour le transfert dans une heure. Essayez de vous reposer un peu en attendant. Toujours pas de personne à prévenir ?
Question obligatoire et idiote. Ils ont pourtant mes papiers ... Heureusement que je suis majeure, et que je peux refuser la venue de la Reine Mère ou de la sancta famiglia. Il perçoit me regard rétréci et le feulement sourd qui m'échappe et se détourne enfin.
-L'infirmière va vous apporter un pantalon de notre surplus.
Enfin, il s'en va.
J'ai eu le droit de monter à l'avant, à côté du conducteur, l'autoroute est quasiment vide à cette heure. Je tique lorsque nous dépassons la sortie sud de la ville.
-Excusez moi, nous n'allons pas à Villeneuve ?
Intérieurement, je me refais le plan mental de ma conversation avec l'interne, j'essaye de retrouver le nom de la ville, Villeneuve c'était vraiment bien, à deux bus de chez Mariek, en plus il me reste un peu de monnaie, normalement assez pour un ticket ?
-Non, mademoiselle, je dois vous emmener en cure à Villeneuve les Metz.
-Pardon?
Je refuse de comprendre ce que j'entends. Villeneuve les Metz ? C'est quoi, ce bled ? J'avais compris Villeneuve, juste au sud dans les faubourgs ...
- Idiote, idiote, t'avais qu'à ...
C'est pas le moment, Lucille !
-Villeneuve les Metz. Dans le sud du département.
- Villeneuve les Metz. Jamais entendu parlé.
Ok, ma puce, on se concentre TOUTES LES DEUX.
Ce satané chauffeur... Je me tourne vers son visage bouffi.
-Mais c'est loin d'ici ?
-Une heure de route, à peu près. S'il n'y a pas de bouchons... dit - il en grimaçant.
Incrédule, je ne peux que regarder les champs qui défilent et les villages clairsemés. Comment faire aussi loin de mes amis, comment trouver des cigarettes, des vêtements ?
- Reprends - toi, tu halètes, ma fille !
Et les contreforts des collines qui s'agrandissent, prouvant que le conducteur va bien là où il le dit.
- Allez, respire, par Astarté !
Je suis moite, un déluge de sueur glacée inonde mon dos. Pas de clope, mais sûrement pas non plus d'alcool pour éviter ...
- Si tu ne respires pas mieux, je te préviens ...
... et du coup, comment trouver un vendeur de shit dans un patelin pareil ?
- Dernier avertissement !
Parce qu'encore, avec un peu d'alcool, sauf si je continue à l'entendre, elle, ... Je serre les poings jusqu'à sentir mes propres ongles entailler mes paumes. Je m'efforce de visualiser sa silhouette ténue, brillante, apaisante. Elle me tend les bras. J'ai de nouveau 80 cm à tout casser, des nattes, et son parfum chéri m'enveloppe. Je fonds dans ses bras.
- Voilà, lâche prise ! Je prends le contrôle. Dors ...
Comme c'est désagréable, ce corps mou, maintenant trempé de sueur. Je me concentre sur sa respiration - pourvu que le chauffeur ne remarque pas sa crise de panique. Je pose notre regard sur les sommets qui s'approchent péniblement. Il doit rester quarante-cinq minutes de route, je peux le faire. Déjà, dissocier les derniers éléments ... Je plonge entre les connexions, je les sature pour les perdre. Les synapses colorés s'entrecroisent, c'est toujours si mignon à observer. Par habitude, j'essaye d'en connecter d'autres, pour enlever du stress, pour surtout tenter de corriger son appétit d'ogre. J'aimerai bien, moi, un peu plus de tonus et d'énergie. Mais bon, je fais avec ce que j'ai sous la main. Et avec le temps qui m'est imparti. Chaque embranchement à vérifier, chaque étincelle à suivre... Epuisant.
C'est long, si long que lorsque j'ai enfin terminé d'effacer les derniers souvenirs, je sens que la voiture ralenti. Nous sommes engagés sur une plus petite route, qui serpente à flan de coteaux vers un genre de ... colonie de vacances ? Ca y ressemble : de longs murs jaunes, des enfilades de fenêtres , environ trois étages. Sinistre ? Commun ? Délavé, en tout cas.
Le chauffeur nous arrête au final sur un parking de pierres blanches, entre un banc défoncé et un tilleul au garde - à - vous. Il fait le tour de la voiture pour m'ouvrir la porte, alors je lui fait poser ses deux pieds dehors avant de la redresser dans le vent qui fraichit. Il va vers le coffre, sûrement pour récupérer le sac en plastique contenant nos affaires. Je frissonne en observant l'environnement. C'est ... calme. Vide. Sans âme. Une fontaine inactive sur le côté du bâtiment. Une porte vitrée coincée en position ouverte sur un sas. Un genre de verger en arrière fond, quelques vignes. En contrebas, le village. Quelques maisons joliment alignées, une parfaite carte postale de la région.
-Vous me suivez, Mademoiselle?
C'est le parfait instant pour que le ciel se déchire. Une averse d'enfer nous prend au dépourvu, et le chauffeur se met à courir vers l'entrée.
- Prends ma place, Odile, je ne peux pas nous faire courir !
Hébétée, il ne me faut que quelques secondes pour raccorder les informations enregistrées par Lucille et me tourner vers la porte : malgré tout, je suis trempée jusqu'à mes sous-vêtements lorsque je franchis le seuil.
Je hais la pluie.
- Ok, petite peste. Ferme les yeux.
Merci.
Voyez mon sac de misère, lourd de coups, vide d’argent / Allez dire au Capitaine, j’ai obéi trop souvent / Allez dire au Capitaine Guerre guerre, vente vent
Bonjour ma mie qui m’est chère, revoilà ton cher amant / Je suis las de trop de guerres, sans voir grandir mes enfants / Je suis las de trop de guerres Guerre guerre, vente vent
Ne t’arrête pas.
- J’ai plus envie !
Ne t’arrête pas …
- … Alors, chante, toi !
T’es conne.
- Ouais. Pas moins que toi.
Les bâtiments que je découvre sont sinistrement agencés, des suites de cubes, jaunes, des personnes qui déambulent hagards. Des arbres épars. Quelques bancs. Une cour pavée avec des moineaux et une fontaine pleine de feuilles et de débris.
Et moi, suis-je comme eux ?
Premier entretien – l’infirmière est insipide.
Oui, je vais me soigner. Oui, je vais manger avec les autres. Oui, je vais aller à des ateliers. Oui, oui, oui. - Mais tais-toi !
Ma chambre. Un lit.
Difficile de décrire ce que je ressens. Je suis comme une bulle, avec quelques contours un peu flous, un irisé brillant par endroit mais totalement invisible ailleurs, remplie de rien.
Faux Monet au mur, fausses fleurs. Couvre-lit de grand - mère. Ça sent le renfermé, le déjà vu, le trop utilisé.
Je sors mes clopes, couloir, piano, salle vide, terrasse.
Une aïeule se tient courbée sur un des bancs. Elle fixe le vide, son visage est tendu. Ses mains, sèches, ridées, tiennent fermement ses genoux. Elle semble tendue dans sa courbure. Elle porte une robe fleurie, quelque chose de mauve à petites fleurs, un peu comme les tabliers qu’on voit sur les personnes âgées. Sortie directe d’Emmaüs.
Un homme passe, en pantoufles - jogging gris. Il n’est pas coiffé. Il tient une laisse et tire un non - chien, qu’il appelle en claquant de la langue.
Derrières les persiennes de grandes vitres, des silhouettes s’agitent.
Je compte mes clopes.
Va falloir que je me renseigne si j’ai le droit de nous sortir d’ici. Et vite.
Au bout de trois semaines de soleil, il s’est remis à pleuvoir, comme ça sait si bien le faire dans cette région : des trombes d’eau, grossissant les ruisseaux.
J’avais participé aux ateliers, trouvé des clopes, échangé des clopes contre de la vodka, fait semblant d’aller bien. Je n’ai pas pensé une seconde à son retour à la réalité, prenant consciencieusement les médocs, à la bonne heure, sous le regard du personnel soignant. Disons, que j’ai repoussé fermement toute projection au-delà de la prochaine heure. Ce qui ne l’a pas empêchée d’arriver, elle et toutes ses frangines incroyablement longues.
J’ai fini par emballer le tableau fait au pyrograveur, le peu de fringues que j’avais avec moi.
Pas un coup de fil.
Pas une visite.
C’est ça, l’amour ?
C’est ça, l’attention ?
- C’est pas le même chauffeur.
Professionnel, il me propose un bout de parapluie pour monter dans son taxi.
Il pousse le chauffage à fond.
Pas un mot.
Tant pieux.
J’ai plus d’une heure de route pour tourner et tourner encore dans sa tête, trouver les mots pour expliquer... Pour expliquer quoi ?
Qu'elle se sent mal ? Depuis des années ? Qu'elle se sent de trop ? Sans aucune place ?
Qu'elle ne supporte plus leurs disputes, leurs cris, leur haine les uns envers les autres ?
Qu'elle a des envies, que personne ne les écoute ?
- J’ai déjà dit tout ça. Pourvu qu’ils me laissent partir, ou me poser dans un coin. Pourvu qu’ils aient un peu changé, tous. Pourvu que je puisse me reposer, un peu.
Tu n’en reviendras pas toi qui courais les filles / Jeune homme dont j’ai vu battre le cœur à nu / Quand j’ai déchiré ta chemise et toi non plus / Tu n’en reviendras pas vieux joueur de manille
Qu’un obus a coupé par le travers en deux / Pour une fois qu’il avait un jeu du tonnerre / Et toi le tatoué l’ancien Légionnaire / Tu survivras longtemps sans visage, sans yeux
On part Dieu sait pour où ça tient du mauvais rêve / On glissera le long de la ligne de feu / Quelque part ça commence à n’être plus du jeu / Les bonshommes là-bas attendent la relève
Roule au loin roule le train des dernières lueurs / Les soldats assoupis que ta danse secoue / Laissent pencher leur front et fléchissent le cou / Cela sent le tabac la laine et la sueur
Comment vous regarder sans voir vos destinées / Fiancés de la terre et promis des douleurs / La veilleuse vous fait de la couleur des pleurs / Vous bougez vaguement vos jambes condamnées
Déjà la pierre pense où votre nom s’inscrit / Déjà vous n’êtes plus qu’un nom d’or sur nos places / Déjà le souvenir de vos amours s’efface / Déjà vous n’êtes plus que pour avoir péri
-Merci.
- De rien. Appelle, quand ça va pas.
-Oui, je sais. Mais là...
- Ouais. C’est ton boulot. Essaye d’être digne. Je te redonne la main. C'est toi qui les connait le mieux.
-Tu parles. Je ne suis bonne à rien.
- Et encore. Avec la couleur.
C’est ma mère qui ouvre la porte, le portail. Aucun geste vers moi. Bon.
Entrons.