La troisième photo

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Summary

Roman Irakien « La troisième photo » nous évoque un homme qui fait la guerre dix longues années d’où il sort émasculé et rejeté par la société. Il opte pour la distance et l’isolement et laisse à sa femme une opportunité inconsciente de satisfaire à ses désirs refoulés. Le subconscient conspire pour fournir l’opportunité de la satisfaction sexuelle : l’homme fuit ou s’enfuit loin et se réfugie dans un travail de nuit et la femme vadrouille dans les rues… Dr Khaled Abdul Ghani, critique égyptien.Dans ce roman, l’auteur appréhende le thème de la guerre avec une approche loin de la documentation historique mais travaille plutôt sur la littérature de l’histoire pour expliquer les malheurs générés par la guerre. Ali Lafta Saeed fait preuve non seulement d’intelligence, mais aussi de finesse. Il donne à son récit cette poétique qui étonne et cette architecture qui séduit. Roman à promouvoir à des études approfondies par excellence, dans toutes les techniques de narration tant sur le plan académique que sur le plan culturel. Dr Ammar Alyasri, critique irakien.Le narrateur met en évidence la question de la réticence à suivre le modèle de l'acceptation en ayant recours à une série de justificatifs qu’il a ajoutés pour justifier ce qu’il est sur le point d’entreprendre de peur de l’autre, dans un état physiologique qui présage l’ouverture à toute forme d’interprétation.

Status
Complete
Chapters
1
Rating
n/a
Age Rating
18+

Chapter 1

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Structure du roman « La troisième photo »

Fadel Thamer


Le roman « La Troisième photo » est un roman problématique, dense, condensé et compressé dans la capsule d'un rêve narrativement fragmenté, à travers un récit de délire, majoritairement subjectif, crachant un flot incessant de narrations, de douleurs, de souvenirs et de soupirs qui se déplacent entre les deux rives de la mort et de l'amour. C’est presque une odyssée irakienne visant à surmonter les guerres successives de la dictature, dont le prix et la « facture » ont été payés par le citoyen irakien pour satisfaire les désirs d’un dictateur tyrannique.

Le récit commence par l’emploi de la première personne du singulier, le « je » autobiographique du personnage central du roman, personnage qui n’a pas de nom, mais que nous apprendrons à connaître grâce au nom de son alter ego « Mohsen ». Avec cette auto-narration, le roman aurait pu se transformer en un récit autobiographique mais l’auteur l’a sauvé de cette impasse en « inventant » le personnage de son alter ego « Mohsen ». Mohsen est un personnage hypothétique et imaginaire qui dialogue avec le héros du roman, le conseille, ou participe avec lui dans le récit.

Le personnage de l’alter ego agit parfois comme un miroir interne révélateur des profondeurs cachées de la psyché et des désirs inavoués du héros, lui servant de réfléchissant interne lorsqu’il déclare : « Tu es mon miroir ». Parfois, cet alter ego prend la forme d’une entité quasi réelle. Il contribue ainsi à atténuer l’intensité des crises internes et des monologues introspectifs du héros.

Les débats culturels du héros avec ses deux amis le poète Mohannad et le critique Nahed facilitent l’absorption dans une position contemplative et une introspection et fournissent un espace culturel et social presque réaliste lié au milieu culturel irakien ainsi qu’à ses souvenirs. Peut-être que le héros ressemble au personnage du grand-père de son premier roman « Tatouage d’un blanc immaculé » (Bagdad 2000) est une image symbolique du père réel qui s’identifie au père narratif, où il dit :

« A mon père... Tu m’as appris que la patrie c’est que tu vives, et puis il est mort »

C’est la première moitié de l’ambivalence vie/mort, qui est indiquée par les mots du deuxième seuil textuel de l’Epopée de Gilgamesh :

Quand les dieux créèrent les humains

Ils ont choisi l’humanité pour la mort et ont préservé la vie entre leurs mains.

C’est une indication que la mort est un destin humain inéluctable, et elle est certainement liée à l’atmosphère folle et sombre. Entre les extrêmes de la mort et de la vie, le récit se poursuit avec une fin ouverte qui peut être interprétée selon l’un ou l’autre de ces deux extrêmes. Lorsque le héros plie bagages (son barda) et quitte l’hôtel, après s’être rendu compte « que la guerre n’est pas finie et qu’elle n’a pas fermé sa gueule. », c'est comme si le romancier voulait envoyer un message aux dirigeants du régime de l'époque leur signifiant que le héros était prêt à partir en guerre. C'est à cela que faisait allusion le paragraphe final du roman, intitulé (En dehors du texte).

« Quand je suis descendu dans la rue, il était presque onze heures et le vendeur de journaux criait : Appel aux nouveaux bébés pour le service de réserve ».

A noter que le romancier a supprimé la phrase qui suit et qui figurait auparavant dans la première édition du roman « Une nouvelle menace d'agression contre l'Irak » (Le dernier jour de l'écriture du paradis, Ali Lafta Saeed, Bagdad, 2002.) Quant à l'autre partie dans l'interprétation, elle peut faire référence à la vie, conformément aux paroles du père dans le premier seuil textuel : « ... la patrie c’est que tu vives, et puis il est mort. » Comme la prière du père à son fils à vivre et à ne pas mourir, comme le suggèrent les paroles de l'épopée de Gilgamesh, l'association des humains avec la mort, en échange de l'attribution de l'immortalité avec les dieux seulement. Cela nous amène au titre du roman dans sa nouvelle édition, intitulée «La troisième photo», sans perdre de vue la signification du titre précédent de la première édition « Le dernier jour de l'écriture du paradis». Le lien est immédiatement mis entre le titre actuel du roman : « La troisième photo » et la troisième photo du mari de Salwa, cette photo que Salwa a tentée de cacher car elle montrait la défiguration du visage de son mari par une explosion pendant la guerre.

La découverte de cette photo représente un tournant décisif dans le cours du récit du roman et dans le comportement du héros vers une direction morale basée sur le refoulement de la conscience, sur le sentiment d’avoir commis un péché et sur la recherche d'une sorte de ( catharsis) ou purification aristotélicienne, sur laquelle nous reviendrons plus tard. Le souci du héros était de voir cette photo : « je veux voir sa troisième photo ».

Mais ce titre du roman peut nous renvoyer aussi à sa supposée trilogie romanesque qui comprend le roman « Les Psaumes de la ville » et le roman « Un espace étroit », en plus de ce roman « La troisième photo ». Ces trois romans présentent de nombreuses similitudes dont le héros central (Mohsen) dans les trois romans, et une apparition partielle du personnage (Salwa) et aussi le fait que les romans de cette trilogie se déroulent tous les trois dans l'atmosphère des guerres de dictature et des fléaux qui les ont précédés pour le peuple irakien. Certains de ces romans suivent également la période qui a suivi l'occupation. Ce qui me conduit à interpréter ainsi le titre et la dédicace que l'auteur a écrite pour moi lorsqu'il m'a offert ce roman le 14 janvier 2016. Il a noté : « C'est une autre photo qui attend le roman », faisant explicitement référence à l'existence d'autres photos similaires ou qui s’y apparentent.

Mais, voyons voir : pourquoi le romancier n’a-t-il pas maintenu le titre du roman de la première édition, « Le dernier jour de l'écriture du paradis » qui porte d'autres orientations pour la lecture, dont l’une qui suggère la démarche de mobilisation qu'exigeait le régime précédent ? Le roman parle aussi, à travers ce titre, d'une expérience temporelle précise, qui est « le dernier jour », ce qui signifie que la durée chronologique du roman est d’un seul jour, peut-être en analogie avec l'Odyssée « Ulysse » de James Joyce, dont les événements chronologiques (sur une échelle horaire) durent un jour, soit le dimanche 16 juin 1904.

La deuxième partie du titre, « Écrire le paradis », fait référence à l'acte d'écriture narrative, qui place le roman, tout en annonçant l'intention d'écrire de la fiction, sous la bannière des romans métarécits, à travers l'affirmation du héros selon laquelle il est en train d’écrire un roman virtuel. Quant au mot « paradis », il peut faire référence à la mort à travers la décision du héros de « plier bagages » et de quitter l'hôtel, peut-être pour aller sur le front de guerre, en référence à la tromperie des censeurs idéologiques de l'époque, que le héros le faisait par respect à l'appel du devoir national et la préparation à mourir pour la défense de la patrie, comme c’était véhiculé par les médias idéologiques de l'époque. On retrouve dans la structure du roman ce qui indique que cette structure temporelle est limitée à seulement vingt-quatre heures. Le romancier commence sa narration en précisant l’heure par la fin de dix heures, pour commencer le processus de narration :

« A la fin de dix heures, j’ai commencé à me sentir seul. »

Le roman se termine par le paragraphe final marqué (Hors texte) limité par un horaire similaire « Quand je suis descendu dans la rue, l'horloge approchait de onze heures » ce qui signifie que l’horaire effectif n'est que de vingt-quatre heures. On trouve d'autres signes précisant l'heure, entre autres, la voix du propriétaire de l'hôtel : « Mohsen, Mohsen, réveille-toi. Dix heures s’est écoulé et il faut démarrer le générateur. » Nous trouvons également une autre indication dans le monologue du protagoniste du roman, Mohsen, selon laquelle il n'a pas terminé sa première journée de travail à l'hôtel, en faisant fonctionner le générateur : « J'ai dit : Retourne à la mansarde avant d’attraper froid ou des rhumatismes, et toi qui n’as pas encore terminé ta première journée. »

Le lecteur peut parfois imaginer que la durée réelle du roman n'est que d'une heure, l’heure pendant laquelle le héros dormait dans la mansarde et était en retard pour mettre le générateur en marche, puis la voix du propriétaire de l'hôtel qui le réveillait, et que cette heure est l'heure du rêve dans lequel il avait tissé les événements de son roman, événements qui n'étaient pas réalistes. Mais ce n'était qu'un rêve occasionnel : « J’ai pris le journal... Je l’ai ouvert à la page culture. Une nouvelle de moi y était publiée... J’ai ressenti une joie écrasante et un désir ardent de mener à bout le roman... la partie que j’avais vue dans mon premier rêve sur le toit de l’hôtel... »

Au milieu du délire de Mohsen, le héros du roman, et du mélange d'images de la réalité et de son rêve, où il suppliait Salwa de se lever de sa scène sanglante après sa visite au sanctuaire « Salwa, regarde-nous. » « Regarde ton mari, combien il t'aime. » « Je ne te faisais rien, c'est un rêve, juste une envie d'écrire un roman sur toi. », on découvre ainsi que le récit narratif du roman « La Troisième Photo » est un récit de rêve, imaginaire, sans rapport avec la réalité.

Mais le lecteur a eu le sentiment, en suivant les unités narratives, d'être confronté à un récit réaliste et vrai des événements dont a été témoin la société irakienne suite aux guerres dévastatrices de la dictature et de leurs conséquences désastreuses sur la vie des gens. De nombreux héros du roman en sont devenus des victimes, entre autres, le héros du roman, Mohsen, ainsi que Salwa et son mari, défigurés par la guerre. Le héros avait l'intention d'écrire un récit réaliste sur ses expériences de vie et de guerre, et enfin sur sa relation avec Salwa. Le héros dit dans un monologue intérieur en parlant de Salwa : « Parce que je ne connaissais pas encore son histoire, j'ai pu lui démontrer qu'elle est victime des circonstances et des guerres. »

Le narrateur et héros du roman Mohsen, et dans son dialogue avec le personnage de son alter ego, savait qu'il écrivait un roman réaliste :

« Tu me dis : Il te faut écrire avec une totale neutralité, mêlant ce qui t’est arrivé à toi à ce que tu entends de Salwa pour que le résultat soit une écriture réaliste...» Le lecteur a raison d'imaginer qu'il est confronté à un récit réaliste et authentique d'événements réalistes, malgré la structure délirante et fragmentée du récit. Mais ce sentiment s'affaiblira ou disparaîtra dans les dernières sections du roman, surtout après que Mohsen ait vu la troisième photo du mari de Salwa et appris sa tragédie en tant que victime des folles guerres de la dictature. Il y eut un retournement complet dans la position du héros du roman et son narrateur, Mohsen, où commence le chevauchement entre le réel et l'imaginaire ou le rêve, de sorte qu'il est difficile de distinguer entre les événements qui se sont produits et les événements qui ne se sont pas produits du tout. Le lecteur ne peut être sûr du réalisme de la scène de la rencontre du héros du roman avec le mari de Salwa, ni de la scène de Salwa se noyant dans une mare de sang. Nous avons également constaté que ce retournement, représenté par le point culminant de la découverte, a changé la perspective morale et éthique du roman où le héros éprouve un sentiment dévastateur de pécheur pour son agression immorale contre le caractère sacré d'un mari détruit par la guerre. Les paroles du mari ne cessaient de résonner dans sa tête : « Toi et la guerre, pourquoi ? »

Il me semble que ce sens moral et éthique contredit complètement la première moitié du roman, et aurait presque affaibli le roman, sans la découverte qu'il ne s'agissait là, que d'un rêve et qu'il n'y avait aucun péché commis par le héros, ni aucun acte répréhensible avec l'héroïne du roman, Salwa. Cependant, cette régression représente une réaction visionnaire qui n’est plus acceptable dans les récits de la modernité et du postmodernisme. De plus, transformer l’ensemble de l’acte narratif en un simple rêve est une évasion face aux problèmes posés par le discours narratif, y compris la tentative de trouver une fin à la fois humaine et narrative au destin des héros et des personnages, en particulier le protagoniste Mohsen, Salwa et son mari.

Cependant, il nous faut reconnaître la prouesse narrative du romancier, qui a révélé un changement majeur après son premier roman «Tatouage d’un blanc immaculé » et sa capacité à présenter la crise du héros en lien avec un contexte politique et social complexe lié aux conditions de la guerre et à la domination du régime dictatorial. Le héros du roman est un héros problématique, selon la conception de Georg Lukács, en raison de son sentiment dévastateur de la pression de la réalité extérieure représentée par la guerre, le blocus, le manque de liberté et les cauchemars de la dictature, qui l'ont mis dans un état psychologique proche de l'hallucination, de la schizophrénie, du délire et de la fragmentation. Ceci le faisait se demander s'il hallucinait : « Cette situation indique-t-elle que j'ai commencé à halluciner ? » Et nous trouvons le héros assiégé et pressé par des cauchemars et des visions qui le déchirent :

« Mais qui me fera ressortir ce tintamarre de dedans la tête ? Le tintamarre des tambours, des cymbales et des flûtes qui se mêlent et se chevauchent. »

L'on retrouve aussi le héros s'excusant auprès de son alter ego pour son délire constant : « Désolé, Mohsen, pour tous ces délires… C’est pour cela que j’ai essayé de toutes mes forces de rejeter les tourments hors des murs de l’ennui... »

Le mot « délire » devient un mot fondamental, récurrent et répété tout au long du roman. Il représente pour le héros le dénominateur commun de tout le monde et l’une des caractéristiques de l'époque : « La duplicité, Mohsen, est devenue un trait de l'époque, tout comme le délire qui est devenu un signe de solitude, voire un signe de vie... Je vois tout le monde délirer, marcher seul et délirer... »

On peut donc parler de la formation d'une poétique narrative délirante qui domine tout l’espace du roman, contrôlant le comportement du héros qui essaie de trouver des réponses claires à ses questions en suspens, qu'il n'ose pas révéler, parce qu'il est captif d'un système politique oppressif qui manipule la guerre et le destin des gens. Le héros nous suggère que la guerre est la cause principale de toutes les crises et tribulations. Il a peut-être voulu dire que c'est là, un résultat naturel de la guerre, de la dictature et de l'absence de liberté. Il savait, et il avait déjà publié son roman dans sa première édition sous le titre « Le dernier jour de l'écriture du paradis », que sous la domination de la machine idéologique et policière du régime autoritaire de l’époque, ce n’était pas possible.

Par conséquent, l’écriture d’un roman sur la guerre, plus précisément sous le parapluie de la guerre, et de cette manière, compte pour l’actif du romancier qui a su éviter de se laisser entrainer derrière des slogans glorifiant et justifiant la guerre et polissant l’image du dictateur. Pour lui, la guerre est un destin permanent, et c'est une guerre qui ne finira pas, qui ne finira jamais et c'est elle qui conduit l’individu à un seul et unique destin qui est la mort : « La réalité veut que tu meures parce que c'est la guerre. »

Le romancier tient la guerre pour responsable de la mort de son père et des malheurs de tous : « La guerre a pris mon père et lui loin de ses champs de bataille… Regarde ce qu’elle a engendré de calamités. La guerre a des séquelles… Salwa… Mohannad… Nahed… plutôt moi qui ai exploité les suites de la guerre d’une manière laide, fort laide… » On peut affirmer que le romancier a été audacieux, dans la mesure où il a condamné la guerre dans un langage sarcastique, implicite, la guerre qui a rasé, par sa barbarie, le relief et la sphéricité de la terre : « Parfois j'imagine que la Terre n'est plus sphérique, mais elle est devenue plate, concave, voire convexe. L’essentiel, c'est qu'elle n'est plus sphérique à cause des guerres qui ont détruit la surface de la Terre. »

Le romancier a également été audacieux de présenter la scène où des agents de sécurité interrogent le héros sur son identité.

Le romancier a su déplacer les événements fictifs avec précision et habileté en employant le mécanisme de ralentissement et de report pour maintenir alerte l’attention du lecteur et s’assurer qu’il suit les événements fictifs. Le roman s'est également transformé, sous certains aspects, en une enquête quasi-policière sur de nombreuses questions mystérieuses, y compris le secret de la disparition du mari de Salwa pendant longtemps et de son non-retour à la maison. Il a fallu beaucoup de temps pour en révéler les détails vu qu’il a été présenté par « doses » narratives, et non d’un seul coup. Durant cette période, le romancier s’appuie tantôt sur le visu pour dépeindre des scènes visuelles ou vécues, tantôt sur l’acte de mémoire : « Ris, Mohsen, ris tant que tu peux… Ris de la prolifération des souvenirs sur le toit de l’hôtel… »

Dans son dialogue avec son alter ego, il dit : « Tu m’as dit : Celui qui n’a pas de mémoire, il n’a pas de vie.» C'est pourquoi le héros, en écrivant les pages de son blog roman, s'est beaucoup appuyé sur le processus de remémoration et sur l'acte de vision visuelle : il a demandé à son alter ego d'être son œil voyant : « Par toi, je vois les choses. Tu m’avertis pour voir ensemble ce que nous voulons garder en mémoire. » Il captait également les scènes et les côtés visuels de la réalité : « J’inscrivais dans ma mémoire les détails de la vie… je les observais. Ces différences me plaisent. Elles pourraient constituer la matière première utile à l’écriture : le monde divisé, l’obsession de l’absurde et la substitution du fantastique à la réalité pour rédiger le texte. »

La conception du roman était réfléchie et ingénieuse, et son héros central, Mohsen, réfléchissait toujours à la manière d'écrire les chapitres et les scènes de son roman, et il s'inquiétait de la manière de résoudre l’« énigme » du roman, comme nous le constatons dans les dialogues du héros avec ses deux amis Nahed et Mohannad. En tant que critique, Nahed dit :

« Le roman n’est plus que l’art du raisonnable… Le temps de l’escalade du conflit est révolu. Tu te dois de savoir sa tristesse comme sa joie… Et puis, n’oublie pas les raisons. C’est par elles que tu dénoueras l’énigme… »

Le héros se préoccupait également de comment mettre fin au conflit narratif. Le héros se demandait, entre lui et son alter ego : « Mais, comment vas-tu faire, Mohsen pour imaginer la fin ? » On retrouve le héros suppliant Salwa, qui se noie dans une mare de sang, de l'aider à continuer l'histoire : « Salwa... Je t’en prie, ouvre les yeux pour continuer l’histoire... Tout demeure en suspens. Je ne veux pas que les idées se cachent dans les chaussures... et s’infiltrent dans les rues. »

Mais malheureusement, l’auteur démolit toutes les fins narratives, vitales et sociales du problème qu’il a construit brique par brique, lorsqu’il a réduit ces fins à un simple rêve éphémère, échappant ainsi aux réponses narratives liées à la fin du roman.

Le romancier, ainsi que son héros central et narrateur principal du roman, était préoccupé par les problèmes techniques d'écriture, de description, d'analyse et d'interprétation. Le héros a, un jour, exprimé son désir que son roman prenne une courbe romantique, mais les événements semblent l'avoir conduit vers une fin tragique. Une fin tragique à travers le sort mystérieux auquel Salwa était livrée, après sa visite au sanctuaire, lorsqu'il l'a retrouvée noyée dans une mare de sang virtuelle, suggérant qu'elle avait choisi de se suicider, pour expier le péché qu’ils avaient commis tous les deux. Le narrateur, dans ses réflexions et ses dialogues, a également tenu à établir un lien étroit avec le lecteur, à qui incombe la responsabilité de comprendre le sens du texte et de combler les lacunes laissées par le récit, intentionnellement ou non.

Dans sa conversation avec son ami Nahed : « Je dis à Nahed et Mohannad avec nous… Quand nous écrivons, nous devons rapprocher le lecteur de nous pour qu’il comprenne que détruire la guerre n’équivaut pas à détruire le texte » (L'auteur donne aussi parfois un rôle actif pour compléter le sens du texte. «Les mots ne peuvent accomplir la vérité… je t’ai dit… Tu m’as dit… A partir des mots, tu peux construire la mémoire des autres… Ce n’est pas grave si tu suspends les phrases, parce que l’interlocuteur se rendra compte de son rôle et les raccordera. » Et malgré tout, le romancier a réussi à écrire un texte de fiction sur la guerre, dans des circonstances difficiles, dont l'essence est anti-guerre. Le romancier a également fait preuve d'audace et de ruse en faisant passer son œuvre au nez et à la barbe de la censure de l'appareil policier du régime dictatorial de l'époque. Il a également réussi à créer un texte de fiction ouvert selon la perspective de (Umberto Eco) où la fin, du point de vue narratif, est restée ouverte sur l'inconnu, à travers le dernier acte du héros qui porte son barda et entend quitter l'hôtel sans but ni fin, laissant la porte ouverte à des interprétations infinies et très contradictoires.

Le roman « La Troisième photo » est d’un style d’écriture sur le thème de la guerre qui se veut différent, avec pour fond plein de préoccupations humaines et de souffrances sous le poids des cauchemars de la guerre. En même temps, c'est l'expérience d'un héros problématique typique, l’une des victimes de la guerre, de la dictature et de l'absence de liberté. D'un point de vue narratif, il possède tous les éléments qui en font une expérience narrative moderniste distincte des expériences d'écriture de romans en Irak, et confirme la spécificité de l'expérience romanesque accumulée du romancier Ali Lafta Saeed, qui continue par la suite à enrichir la bibliothèque de romans avec des écrits plus narratifs qui lui confèrent une place particulière parmi les écrivains de sa génération.