L'Héritière

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Summary

Devon Iversen, vampire solitaire et marginale, n'a rien pour elle. Beaucoup plus faible que ses congénères du même âge, elle se réveil de son long sommeil sans trop comprendre pourquoi. Découvrant un monde moderne dont elle ne connaît rien, elle va croiser la route de Luna Pierson, une étudiante en psychologie criminelle au passé flou. Forcées de cohabiter ensemble, elles se retrouvent bien malgré elles entraînées dans les querelles politiques de deux clans se disputant la régence de la ville de Salem, dans l'Oregon. De son côté, Amy Collins, la puissante Matriarche des Sorcières, compte bien obliger Devon à lui obéir. Et pour y parvenir, tous les moyens sont bons. Mais lorsque la vampire solitaire commence à comprendre que l'humaine qui l'accompagne n'est pas qui elle croit être, tout se complique. Dans l'ombre, les Observateurs continuent leur enquête, à la recherche d'une femme bien particulière. Une femme qui pourrait bien faire basculer toute l'Humanité dans les ténèbres...

Status
Ongoing
Chapters
4
Rating
n/a
Age Rating
18+

Chapitre 1

Dans mes souvenirs, cette maison était un havre de paix que je chérissais avec ferveur. Elle m’apportait la quiétude qui me tenait tant à cœur, moi qui luttais contre mes propres démons. J’aimais le calme et la solitude, son emplacement était idéal. Emprisonnée dans la forêt qui bordait la ville de Salem, au sud de Portland, elle n’était accessible qu’en suivant un sentier de terre bien précis une fois la route principale quittée. Rares étaient les curieux qui venaient se perdre dans les bois qui tombaient sur ma précieuse demeure, et lorsque c’était le cas, le courage leur manquait. Personne ne pouvait les blâmer, j’avais pris soin de faire naître quelques rumeurs sanglantes sur la bâtisse afin de dissuader tout aventurier avide de sensations fortes. Cette précaution fut, je dois bien l’admettre, une des meilleures idées que j’ai eues de ma vie.

Durant de l’âge d’or de cette magnifique bâtisse victorienne, la maison semblait régner en maîtresse sur la forêt qui la protégeait de ce monde civilisé dont la décadence ne faisait que croître. De l’extérieur, elle était très charmante et loin du faste de certaines villas qui poussaient dans quelques quartiers huppés. Sa sobriété la rendait même mignonne, et je me rappelle avec une certaine émotion avoir aimé passer du temps la nuit à entretenir son aspect. Cela passait naturellement par l’entretien des plantes vertes et autres fleurs extérieures lors de la belle saison. La maison paraissait se fondre à la perfection dans la forêt, comme si elle avait elle-même poussé entre les arbres. Pour accéder à la porte d’entrée éclairée par une petite lanterne, il fallait avant tout franchir les six petites marches grinçantes du perron. C’est ainsi que toutes les subtilités de la porte pouvaient se dévoiler à quiconque prenait le temps de les observer. Sa couleur reprenait le vert des feuilles d’acacia, et de fines sculptures aux motifs floraux arboraient chacun de ses coins. Quant à la poignée en laiton, elle était en forme de rose. La porte en elle-même était, à mes yeux, une petite œuvre d’art.

L’intérieur, en toute modestie, était décoré avec soin. Je n’ai jamais aimé le désordre et la saleté. À cette époque, la vie n’était facile pour personne, et certainement pas pour une vampire solitaire et marginale comme moi. Mes semblables étaient tous trop préoccupés par leurs petites querelles de voisinage pour se soucier de moi, pour mon plus grand plaisir. Ils avaient néanmoins plus de moyens que moi, il fallait bien le reconnaître. Leurs activités nocturnes leur assuraient un revenu confortable, alors que pour ma part je vivais de manière modeste. Très modeste. Cela dit, je m’en contentais sans m’en plaindre. Et la décoration de ma demeure reflétait sans peine un manque cruel de richesses. Pour autant, les tapis et tapisseries étaient soignés, le mobilier en bois de merisier vernis ne souffrait d’aucun défaut. La bibliothèque quant à elle aurait gagné à être plus remplie, néanmoins, elle était agréable à regarder et la collection d’ouvrages qui s’y prélassaient ne souffrait d’aucune honte.

Le salon était la pièce la plus grande, la pièce de vie, et aussi la mieux décorée. Son canapé en cuir, bien que vieillissant, était confortable et dégageait une odeur réconfortante, le tout amplifié par le feu de cheminée que j’aimais entretenir. Bien entendu, comme je ne ressentais pas les fluctuations de chaleur, l’utilisation de l’âtre était purement esthétique, et j’aimais me perdre parfois des heures durant dans la contemplation des flammes qui dansaient sous mes yeux rêveurs. Le feu avait beau représenter un réel danger pour moi, il me fascinait.

Un peu partout, des plantes vertes décoraient l’intérieur, et à travers la fenêtre fort bien exposée je pouvais parfois observer la faune vivre sa vie loin du tumulte des villes humains. Je chérissais tout particulièrement lorsque les sangliers s’aventuraient par ici, appréciant leur manière de se déplacer. Je dois cependant être honnête et admettre qu’il m’est arrivé de pester contre eux quand ils saccageaient mes parterres de fleurs. Néanmoins, je leur portais une affection certaine.

Mon coin chambre était en revanche très sobre, avec une fenêtre qui était parfaitement scellée une heure avant le lever du jour. Mon lit était assez grand et confortable, avec des draps en coton d’Égypte noir et rouge. Il y avait aussi quelques livres, mais rien d’extraordinaire. Je me lavais dans une petite pièce attenante où j’apportais de l’eau tous les jours pour faire mon petit brin de toilette. La propreté et l’hygiène étaient un rituel important dans ma vie nocturne, tout comme le jardinage. La pièce ne possédait presque rien en dehors de cette grande bassine et de quelques linges, mais elle restait essentielle.

Ma charmante maison baignait toujours dans une délicate odeur fleurie, odeur qui changeait au rythme des saisons. Elle sentait le mimosa au printemps, la lavande et la rose l’été, et le jasmin l’hiver. C’était mon havre de paix, le refuge qui me permettait de supporter ma condition d’immortelle. D’ailleurs, c’était à contrecœur que je m’en éloignais une fois par nuit pour chasser mon repas, la plupart du temps un pauvre homme démuni ou trop saoul. Rien de bien ragoûtant, mais cela me permettait de ne pas sombrer dans la folie. Je n’étais pas une vampire très prolifique contrairement à mes semblables, mais cela m’importait peu. Au fond, je voulais juste vivre ma vie comme je l’entendais. Enfin, pouvions-nous encore parler de vie alors que mon cœur ne battait plus depuis si longtemps déjà ?

La tendresse que je ressentais pour ma maison et le bien-être qu’elle m’apportait n’étaient guère suffisants pour apaiser les maux qui rongeaient mon âme. À mon plus grand désarroi. Ma simple existence devenait douloureuse, ne pouvant plus supporter ma condition d’être de la nuit. Tuer n’était pas un acte plaisant, pas même pour se nourrir. De plus, si cela semblait être quelque chose de tout à fait naturel pour les autres vampires, pour moi il s’agissait d’un fardeau de plus en plus lourd à porter sur mes frêles épaules. À plusieurs reprises, je songeais à mettre un terme à cette existence remplie de souffrance en faisant face au soleil levant devant ma maison, seule fierté qu’il me restait. Jamais je n’en eus le courage. Pas que je fusse une personne de nature lâche, mais plutôt qu’au fond de moi je nourrissais toujours l’espoir de reprendre goût à la vie, d’une manière ou d’une autre. C’est ainsi que mon choix se porta sur une mise en sommeil, un arrêt volontaire de toutes mes fonctions vitales. Pour se faire, c’est sous terre que je m’installai, sous le plancher de mon salon pour être plus précise, un espace restreint, sale, et puant. Pour autant, la douleur de mon existence était bien supérieure à tous ces détails incommodants. Malgré tout, c’est sans le moindre regret que je m’endormis au cœur même de ma petite maison victorienne, protégée et cachée par la forêt elle-même.

Les souvenirs de cet endroit que je chérissais tant étaient encore bien vivaces, des odeurs aux bruits que pouvait faire chacune de ces pièces. Pourtant, les effluves putrides qui venaient titiller mes narines sensibles ne faisaient partie d’aucun de ces souvenirs. Je me demandais si une quelconque créature n’était pas en train de se décomposer près de moi, sous le plancher d’où se dégageait maintenant une forte odeur de moisissure. À cela s’ajoutait aussi une couche de poussière et de terre qui s’était accumulée sur mon corps endormi depuis bien trop longtemps. La toux qui me prit lorsque je repris mes esprits fut des plus intense, la respiration était difficile, je manquais cruellement d’air ainsi confinée sous terre.

L’instinct de survie est une chose que je trouve fascinante. Il était présent chez chacune de mes victimes lorsque celles-ci comprenaient que leur dernière heure était arrivée. Quand elles voyaient mes yeux luire de cette aura meurtrière et mes crocs se rapprocher d’elles, chacune de mes proies avait ce tressaillement. Homme, ou femme. Malfrat, ou noble. La peur de la mort n’épargnait personne. Et aussi étrange que cela puisse être pour une personne immortelle, ainsi piégée sous mon propre salon, je ressentis cette peur instinctive jusque dans mes entrailles, mais surtout, une féroce envie de vivre.

Un grognement bestial s’échappa de ma bouche de prédatrice nocturne alors que je frappais les planches au-dessus de moi avec toute la vigueur qu’il me restait. Mon corps était douloureux, endolori par un sommeil trop long, affaibli par un jeûne brutal. Malgré tout, je n’en étais pas moins une vampire, et même diminuée ma force me permit de faire céder le bois pourri du plancher.

L’esprit embrouillé, j’eus besoin de quelques instants pendant lesquels l’air parvenait à nouveau à mes poumons, un air de renfermé qui n’avait rien d’agréable. Mon ouïe fine détecta sans le moindre mal quelques rongeurs qui arpentaient les ruines de cette maison autrefois glorieuse, ainsi qu’une panoplie d’envahisseurs indésirables. Le salon qui avait été si cosy et chaleureux n’était plus que l’ombre de lui-même, avec des meubles grignotés par les termites et des fenêtres brisées. Mousses et autres végétations avaient poussé à divers endroits, et toutes les couleurs chatoyantes étaient à présent perdues à jamais. Un profond sentiment de tristesse prit possession de moi alors que je commençais à réaliser ce qu’il se passait. Je venais de me réveiller, sans savoir pourquoi, et il ne restait plus rien. Maintenant debout et chancelante, c’est un hurlement de désespoir et de douleur qui m’échappa face à la ruine dans laquelle je me trouvais.

Mes sens n’avaient nullement perdu en efficacité, mes yeux bleu cristallin brillaient à la lumière de la lune et observaient tout ce qu’il y avait autour de moi. Mon ouïe ne manquait aucun son, aussi infime soit-il. Seule ma force semblait me faire défaut. Je posais sur mes mains, et sur moi-même, un regard presque dégoûté de ma propre apparence. Ma pâleur était extrême, et mon corps se trouvait aminci par cette longue période de sommeil. Combien de temps avais-je dormi ? Je l’ignorais encore, mais assez pour que tout soit en ruine autour de moi. Au moins, ce que j’estimais être ma forêt était toujours bien vivace.

Mes habits, tout du moins ce qu’il en restait, ne ressemblaient plus à grande chose, tout comme moi-même. Je me retrouvais presque nue, ma chemise par le passé si soyeuse et élégante était aujourd’hui une vraie loque, et mon pantalon n’était guère en meilleur état. Seules mes bottes de cuir semblaient avoir un peu mieux tenu, malgré tout elles affichaient quelques trous et étaient tellement dures qu’elles en étaient fort douloureuses. Cependant, il me fallut m’en contenter, et c’est avec désarroi que je passai la porte d’entrée.

Lorsque mes yeux se posèrent sur la façade de ma tendre demeure, j’eus bien du mal à cacher mes émotions face au désastre qu’elle était devenue. Aucune restauration n’était envisageable, une partie du toit s’était effondrée et le bois avait entièrement pourri. La destruction de ce havre de paix ne faisait maintenant plus aucun doute. Je devais trouver un autre logement, au moins pour un temps, avant de pouvoir m’établir de manière durable dans un nouveau refuge qui me conviendrait. Mais plus urgent encore, la faim me tiraillait les entrailles.

Avez-vous déjà eu tellement faim que vous auriez pu manger n’importe quoi se présentant à vous ? Celle qui me rongeait en cet instant était pire encore. J’avais perdu toute capacité de raisonnement, toute lucidité quant à mes actions. Je devais me nourrir, quoi qu’il pût m’en coûter. Et c’est dans le but unique de satisfaire ce besoin primaire bestial que je quittai mon refuge pour m’enfoncer dans la forêt. À ce moment-là, je ne savais guère où mes pas allaient me mener, je me souvenais juste qu’un peu plus loin se trouvait un sentier qui conduisait à Salem. Lorsque je l’eus rejoint, celui-ci aussi avait bien changé et j’en fus un instant déroutée. La terre battue avait laissé place à une texture sombre et solide, mais surtout malodorante. J’en fus très incommodée, mais ma faim ne me laissa aucun temps à l’analyse de cette découverte. C’est ainsi que d’un pas incertain je me mis en marche en direction de la ville afin de pouvoir me nourrir. Mais alors que je cherchais une proie à vider de son sang jusqu’à la dernière goutte, c’est la proie qui me trouva…

Un vacarme assourdissant accompagnait deux ronds d’une lumière qui émanait d’un véhicule étrange, mais ce fut une voix aux tonalités agréables qui attira toute mon attention. Mes yeux s’encrèrent sans peine dans les prunelles d’un vert gris paisible sans pour autant que mon esprit ne s’attarde sur cette femme. Elle n’était rien. Elle n’était personne, une simple proie qui devait constituer mon premier repas et me permettre de retrouver lucidité et vigueur. Alors quand elle fut à portée de crocs, c’est sans une once de pitié que mes mains l’emprisonnèrent avec toute la force qu’il me restait, prête à mordre. En quelques secondes, ma victime fut plaquée au sol sans la moindre délicatesse, et malgré une noble résistance de sa part je n’eus aucun mal à percer la chair de son cou.

Ses poings me frappaient, elle essayait de me repousser, son corps gigotait. Pour autant, plus elle bougeait et plus je mordais fort. À plusieurs reprises, elle lâcha des petits cris de douleur, mais je fus impressionnée par la hardiesse avec laquelle elle se battait. Cette femme voulait vivre. Elle voulait sincèrement vivre. Et au-delà de cet état de fait, le goût de son sang fut ce qui me surprit le plus. Jamais de toute mon existence je n’étais tombée sur un sang d’une telle pureté. Il me serait bien difficile de vous décrire avec précision les émotions qui me frappèrent quand ce doux nectar vint caresser mon palet pour ensuite faire son chemin dans ma gorge. J’eus l’impression de renaître, tout mon corps se réveillant de manière presque instantanée. Ma prise se fit plus sûre, plus solide, mes sens exacerbés. Chaque nouvelle gorgée s’apparentait à une dose de force pure, une dose de vie, à tel point que je finis par retirer mes crocs de cette peau meurtrie bien avant la mort de ma proie. Affaiblis, le souffle court, sa vivacité perdue, ses yeux reflétaient sa peur alors que les miens l’observaient maintenant pour la première fois.

Ma victime possédait des cheveux d’un blanc qui me faisait penser à un paysage enneigé, pourtant les courbes fines de son visage ne mentaient pas. La jeune femme était à peine en âge d’être mariée. Nous restâmes un long moment au sol, mon corps bloquant le sien pour l’empêcher de fuir. Son sang encore chaud habillait mes lèvres, et je pouvais sentir quelques gouttes glisser sur ma peau pâle qui s’était régénérée grâce à ce goûteux repas. Les quatre trous percés à son cou par les crocs de ma mâchoire supérieure continuaient de prodiguer ce nectar nourricier. Ce liquide si précieux ne pouvait être ainsi gâché. Je me mis donc à lécher avec avidité la plaie dans un grognement satisfait. Lorsque le flux baissa, je mordis le bout de mon doigt et vint déposer mon sang sur la blessure qui cicatrisa presque immédiatement. Par le passé, j’eus rarement besoin de soigner des humains, pour des raisons évidentes de sécurité. Cependant, quelque chose me disait que cette femme au sang pur devait vivre.

D’un mouvement lent, je me relevai et observai mes mains qui avaient retrouvé leur couleur certes pâle, mais plus naturelle, et je pouvais à nouveau sentir ma force en serrant mes poings. Du coin de l’œil, je voyais ma proie ramper vivement pour gagner sa machine de fer sans jamais me quitter de son regard inquiet. Alors d’un pas lent, le regard dur, je m’approchai pour m’accroupir devant elle. Ma main droite vint saisir d’une poigne ferme sa mâchoire et ainsi l’obliger à me regarder.

— Qui es-tu ? demandais-je d’une voix ferme, mais au phrasé lent.

— Luna… Luna Pierson, murmura-t-elle tremblotante.

Mon visage s’approcha un peu plus du sien, et je fermai les yeux pour renifler la douce odeur qui se dégageait de sa peau délicate et fragile. Cette femme sentait incroyablement bon, telle une fleur qui grandissait sur l’un de mes défunts parterres.

— En quelle année sommes-nous ? questionnai-je avec curiosité alors que ma main relâchait sa mâchoire pour toucher la texture de sa veste légère.

— En 2023. Vous êtes… ?

La peur que je sentis en elle avait quelque chose de grisant. L’évidence de ma nature sautait aux yeux, sa question n’était que rhétorique et n’exigeait aucune réponse formelle de ma part. Je n’y prêtai donc aucune espèce d’importance pour me focaliser sur la date. Les sourcils froncés, j’essayais tant bien que mal d’analyser la situation.

— Alors c’est ainsi, me voilà réveillée après plus de 140 ans de sommeil.

Des paroles que je lâchais dans un souffle fugace, destinées plus à moi-même qu’à ma victime qui gisait toujours devant moi.

— J’ai bien peur que tu te sois retrouvée au mauvais endroit, au mauvais moment, annonçais-je simplement.

C’est sans délicatesse aucune que j’empoignais ses vêtements pour la soulever dans les airs en même temps que je me remettais debout. Ses pieds ne touchaient plus terre, et ses mains se serraient autour des miennes alors qu’elle luttait pour essayer de respirer malgré sa situation précaire. J’aurais pu mettre fin à ses jours avec beaucoup de facilité, et peut-être aurai-je dû. Néanmoins, quelque chose en elle m’en empêchait. Le goût incroyable de son sang hantait encore mon palais, ma langue léchant les dernières traces sur mes lèvres. Tuer n’avait jamais été un plaisir, mais une nécessité. Pour autant, cette fois-ci, je ne pus m’y résoudre.

— C’est ton jour de chance, Luna Pierson. Tu vas vivre. Mais tu vas devoir te montrer utile.

C’est avec plus de délicatesse que je la reposai au sol pour la libérer, puis je m’écartai d’elle de quelques pas. Mon attention se reporta sur le véhicule qui était le sien, un engin aussi bruyant que puant et dont les deux yeux de lumière semblaient pouvoir même rendre la vue à un aveugle.

— Que voulez-vous ? demanda la jeune femme avec plus de force dans la voix.

Mes iris d’un bleu cristallin perçant se posèrent à nouveau sur elle, et mon sourire carnassier qui arborait mes crocs n’avait rien d’engageant. À partir de maintenant, sa vie m’appartenait, et elle devait bien s’en accommoder.

— Comme tu peux le constater, j’ai besoin de me vêtir. Et d’un toit pour m’abriter. Mène-moi à ta demeure, tu m’y parleras de ce que j’ai raté pendant mon sommeil, annonçais-je dans le plus grand calme alors que ma requête me semblait des plus raisonnables.

Des vêtements, un toit, et des informations contre sa vie. Fut un temps où n’importe quel humain aurait vu cette opportunité comme un miracle, et se serait plié à mes moindres désirs en me remerciement de ma clémence. Ce ne fut pas le cas de Luna. Plus les secondes passaient, plus son regard se durcissait. Je commençais à entrevoir la force de caractère de cette femme peu ordinaire, et cela m’amusait plus que de raison.

— Désolée de vous le dire, mais je ne suis ni une auberge ni un magasin de vêtements. Vous avez mordu la mauvaise personne il semblerait, cracha cette humaine au tempérament de feu dont le courage donnait l’impression de revenir en même temps que son souffle.

Loin de m’énerver, je m’approchai d’elle dans le plus grand des calmes, ma main droite venant jouer avec une de ses mèches de cheveux sans que mes yeux ne quittent les siens.

— Tu ferais bien pourtant de satisfaire mes requêtes, puisque sans cela tu ne me sers à rien. Et je ne compte pas laisser de témoins vivant derrière moi. Alors, Luna, vas-tu accéder à mes demandes, ou dois-je mettre un terme à ta courte et misérable existence ?

Savait-elle, à cet instant, que je lui mentais ? Non, elle n’avait aucun moyen de le savoir. Et je doutais même qu’elle soit au courant de la valeur du nectar qui coulait dans ses veines. C’était en effet son jour de chance, n’importe quel autre de mes semblables l’aurait saigné jusqu’à la dernière goutte. Mais peut-être était-ce vrai pour moi aussi, peut-être était-ce aussi mon jour de chance.

— Très bien, c’est demandé si gentiment. Et arrêtez de me toucher de la sorte, je ne suis pas votre marionnette.

D’une petite tape, l’audacieuse humaine balaya ma main pour m’empêcher de jouer avec ses cheveux. Si je fus surprise en premier lieu, le temps d’un battement de cil, ma réaction ne tarda pas à se faire connaître. Sans la moindre douceur, je la plaquai contre son véhicule dans un bruit sourd et fort tandis qu’un faible soupir de douleur s’échappa de ses lèvres légèrement maquillées.

— Attention à ne pas trop jouer avec ma patience. Allez, nous n’avons que trop traîné ici, menaçais-je la jeune femme de ma voix devenue bien plus grave et sévère.

Nous ne pouvions nous attarder de manière indéfinie sur cette route nauséabonde, car malgré l’heure tardive n’importe qui aurait pu nous surprendre. Il n’était guère dans mon intérêt de rester à découvert avec une proie. Tout particulièrement une proie que je n’avais pas l’intention de tuer, même si cette dernière semblait avoir un caractère combatif qui annonçait une cohabitation sous tension. Je me devais de lever le mystère sur son sang, et cela me donnait un but à mon existence, du moins pour un temps. Et alors que je montais dans cette voiture futuriste au vrombissement qui semblait tout droit sortir du tréfonds des enfers, je n’avais encore aucune idée de ce que ma rencontre avec Luna Pierson impliquait.