Veuvage crépusculaire

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Summary

Veuvage crépusculaire : roman de Bentalbi Abderahmane . Disponible en version papier. Les Éditions El Amir Francis, un vieil homme qui, à première vue, semble être une personne sans histoire, accumule ses hauts et ses bas comme tout un chacun. Lorsque sa meilleure amie est tuée, l'homme tente de se retrouver, mais fait preuve d'une vérité exceptionnelle. Serez-vous de son avis ? Qui saura !

Status
Complete
Chapters
1
Rating
n/a
Age Rating
18+

Chapter 1


« L'Évolution ne consiste pas à devenir de plusen plus

saint ou de plus en plus intelligent ou de plus enplus heureux.

L'Évolution consiste à devenir de plus enplus

conscient. Il faut beaucoup de temps avant depouvoir

supporter

la vérité des vies anciennes. Plus le corpspsychique

grandit, plus ses souvenirs mentaux deviennentclairs d'une

vie à l'autre.

La mort n'est plus ce masque grimaçant qui nousrappelle

que nous ne nous sommes pas trouvés mais unpassage

tranquille d'un mode d'expérience à un autre.Jusqu'au jour

où nous aurons assez grandi pour infuser assez deconscience

dans ce corps afin qu'il rende notre espritimmortel. »


Satprem, Sri Aurobindo ou l'Aventurede la Conscience.







Je suis à l’intérieur d’une villa luxueuse, celle des services de renseignement du pays. Comme tant d’autres, elle est propre, bien entretenue et jouit d’un calme réconfortant. 

Il y a du pavé, du gazon et des pierres taillées. Des roses et des citronniers, il y a du beau passé, il y a ce mélange de ce qui fut et de ce qui est resté artistique et intellectuel, Héritée de la période espagnole, cette demeure poursuit les atrocités de sa précédente, parfois, elle exagère et devient sauvage.

A mon accueil, une femme, la cinquantaine entamée, dont la coupe carrée et les cheveux bien entretenus reflètent une force de caractère alors que le tissu et la couleur de sa tenue révèlent de l’adultère. Elle est silencieuse, je pense qu’elle le fait réguliè-rement, à vrai dire, je ne vois pas en elle une femme mais une silhouette, un je ne sais quoi mais pas un être humain.

Elle me regarde droit dans les yeux et je fais la même chose. Les regards se distinguent par l’intention de celui quiregarde, et là, nous sommes différents, car, elle veut voir une peur en moi… Mon regardplonge dans son cœur. Son parfum, un Byredo Bal d’Afrique, discret mais englobant, très prisé par les femmes de son âge, s’installe doucement dans mes narines.

- Monsieur ? 

- Ce n’est pas important.

- Excuse-moi ! 

- Tu veux dire excusez-moi ? 

- Ne me tutoie pas, espèce de sale vieillard. 

- Je suis sale ? 

- Ferme-la. 

- Suis-je mentionné dans l’agenda des rendez-vous ? 

- Non. 

- Le chef m’attend sans te prévenir alors ! Ecoute, si ta vie est 








ratée, ne fais pas rater celle des autres, je suis sale parce qu’une ordure comme toi est assise devant moi. Je ne suis pas le mouchard du coin ni le clochard du village, je suis ici, devant toi pour faire baisser les pantalons et non les jupes. 

- Tu es un homme mort. 

- Je le suis déjà et ceci depuis le départ de Pénélope. Un départ qui ne passera pas sans rien faire, sur ce, d’autres départs s’annoncent pour très prochainement… Dans l’épopée de Gilgamesh des vers te décrivent et décrivent ta situation. 

Elle garde le silence mais je la devine bouillonnant de rage. Sa colère se sent et se voit, elle est restée enfant. Une enfant vieillie et c’est tout !

Un sergent sort soudain d’un bureau et me demande.

- Venez, le chef vous attend. 

- Mes vers, me dit la silhouette.

“Six jours et sept nuits Enkidou sans cesse possède la courtisane. Lorsqu'il est rassasié de ses charmes, il lève son regard vers ses compagnons mais, en le voyant, les gazelles se détournent de lui et les bêtes sauvages le fuient. Enkidou est sans force, ses genoux le trahissent lorsqu'il veut suivre sa harde. Affaibli, il ne peut plus courir comme autrefois mais son cœur et son esprit sont épanouis.”

- J’aime ta chaise roulante.

- Tu veux dire fauteuil roulant ? 

- Ordure.

- Non, Or dur. 

- Venez, me demande le sergent d’un ton ferme et peu amical.

Je me dirige vers lui en regardant la silhouette pour la dernière fois, je sais absolument et bien opportunément qu’elle ne sera pas ici à ma sortie. Ce que j’aime vraiment en ce lieu, ce que j’admire, ce que j’adore, c’est le silence, l’absence de tout bruit dérangeant, hormis le son des roues de la chaise sur le vieux bois, aucun signe sonore ne se présente, que des murmures et des regards, je la tutoie dans mon cœur, dans mon esprit et dans mon regard.

Derrière moi, la porte se ferme, mes yeux s’ouvrent et mon âme se libère. Des canapés en hêtre et cachemire moutarde trônent sur la droite. A gauche, des livres bellement posés dans une imposante bibliothèque en briques taillées dont les étagères sont couvertes de tissus brodés, une merveille quoi ! En face, un grand drapeau et un bureau, entre les deux, un homme assis sur un fauteuil en cuir rouge et qui parle au téléphone fixe. Ses phrases sont ponctuées de goujateries et de violence, j’ai, devant moi, un fonctionnaire alourdi de corruption et de crime, quelqu’un qui ne respire que du haut.

- Avancez, vieux, me dit-il.

- Bonjour.

Il allume un cigare et commence à surfer sur une tablette, je me dirige vers son bureau en essayant à saisir son parfum, des notes des olives à la grecque, de la lavande, du citron et du tabac, le tout survole la note de la datte iraquienne. Le visage éclatant et parfaitement rasé orné de moustaches bien entretenues. Il a sous son oreille gauche un petit tatouage et sur l’annulaire de sa main droite, un autre tatouage bizarre couvre tout le doigt. Son costume bien taillé laisse paraitre une jolie chemise.

Nous gardons le silence pour un court laps de temps, le papier peint du bureau est d’une couleur sombre, comme celle des jujubes, quelques notes de piano chuchotent calmement. Je ne sais pas d’où elles viennent, mais elles sont présentes.

- Alors, me dit-il, enfin ?

- Bonjour.

- Vous dites que vous avez des propos intéressants.

- Absolument.

- Et ?

-Vous avez une bibliothèque et pourtant vous n’arrivez pas encore à répondre à une salutation ? Un simple bonjour ! Vous vivez misérablement dans un tel luxe ? Mais de quelle terre êtes-vous fait ? 

- Bonjour, me dit-il en posant son cigare. 

Il me regarde en souriant, il est beau. Pour de vrai et de franc, j’avoue qu’il est beau. A ce moment, je viens de sentir une profonde aisance et une sacrée indifférence : son visage me procure une énergie bizarre. Chaque visage contient des rides spirituelles, des cartes secrètes qui mènent un observateur avisé à saisir la voie vers son âme. Chacun de nous, je pense, possède une empreinte dans son visage à travers laquelle, son âme pourra être sentie. 

Lire dans les visages fait partie d’une langue morte, une langue remplacée par les filtres et les vidéos. Nous nous approchons vers la rupture sociale à l’ère des réseaux sociaux : le vrai, le réel, se perd chaque jour sous le puissant générateur de dopamine. Les humains surconsomment leur stock de cette hormone et d’ici une décennie, les crimes et les suicides deviendront des droits.

- Bonjour cher vieux, pouvez-vous me dire à quel honneur ai-je affaire, me demande le beau.

Je me manque, je me manque terriblement et personne ne pourra me comprendre, me saisir…Difficile de voir dans un passé si douloureux qui, pourtant, en ce moment présent, me parait si doux et si joyeux. Naguère, dans ces années déjà dévorées par le temps, le malheur n’avait pas la même ampleur, il était encore naïf et franc, un malheur qui portait en lui une légère clémence…Tout a change. Bousculant avec lui cœurs et âmes, ce qui se passe aujourd’hui ne peut être ni supporté ni compris. Ce qui se passe est synonyme d’impasse, je vois devant moi, des gens qui posent leur sourire par terre, qui posent leurs espoirs sur les plus maudites des étagères. 

Ainsi, mes chagrins d’autrefois combleraient mes jours actuels des plus grandes de toutes les joies…Les âmes sont giflées, les cœurs écœurés et les espoirs désespérés…Les textes ont perdu leurs charmes dans la société, les poèmes ne caressent ni unité ni entité…Que se passe-t-il vraiment ? D’où vient toute cette sottise ? Qui serai-je demain ? Comment vaincre cette bêtise ? 

Je me manque terriblement, je ne me connais pas, je ne sais même pas ce qui je suis ! Mes rires et mes sourires me manquent beaucoup, je ne peux sourire qu’en me souvenant du passé, le présent a froid et le futur est déjà mort. 

Effrayé, je regardais dans tous les sens. Effrayé, personne n’était digne de confiance. Effrayé, j’ai couru dans tous les sens en cherchant mon essence, ma quintessence…Ma connaissance, une connaissance qui me manque terriblement, Dieu ! J’ai soif de ta clémence !

- Je n’ai pas toute la journée, cher vieux, cela fait une minute que je vous attends. Parlez !

- Dis-moi ce que tu as prévu de faire de ton unique sauvage et précieuse vie ?

- Pardonnez-moi ! 

- C’est une citation assez connue.

- Je ne la connais pas.

Je  suis  devant  vous,  assis  et  affaibli,  je suis  ici  en répondant au destin, au mien etau vôtre, d’ailleurs, je réponds même à celuides autres… Un moins que rien qui tisseavec le temps et les hasards toute unehistoire, celle de l’humanité car, sansl’ombre d’un doute, chacun de nous ajouteune couleur ou un trait à la grande toile del’humanité. A mon âge, je commence à toutfoutre en l’air, et pricipalement tout ce qui aété fait par quelqu’un d’autre que moi. J’aiassez vécu d’amer et de sucré pour pouvoirenfin faire l’équilibre entre le mal et le bien. Et souvent, je m’efforce de laisser quelquechose de bien aux générations futures …Jepense que les vieux radins doivent êtrependus pour haute trahison de l’humanité. L’avarice est la forme la  plus  horrible de l’ignorance, l’avarice  en  argent  etl’avarice en amour.  Opprimer  son  people, c’est comme affamer sa famille… Le peuplese nourrit d’amour et d’espoir, le priver de cedroit majeur signifie tuer dans l’oeuf l’idée même de nation. Le peuple n’est pas untroupeau à surveiller…Non…Nous  ne sommes pas des animaux, nous ne voulonspas de nourriture, nous voulons del’ouverture.

Je suis devant vous, assis et affaibli, pourrépondre à vos questions. J’espère  que  je serai  à  la  hauteur  de  vos espoirs. Jeparlerai d’un verbe simple et  franc, je dirai  la vérité, seulement la vérité, nul n’est pluséloquent que moi dans ses dires.

Que cette sorgue soit éclairée par une luned’amour, que nos feuilles d’attente soientarrosées de l’eau d’amour, que cette terre soit un joli monde non pour les corps maispour les esprits.


- Voulez-vous quelque chose ?

- Une bouteille d’eau et un paquet decigarettes.

- C’est tout ?

- Je veux aussi qu’on discute et surtoutqu’on s’écoute.

- Mettez-vous à l’aise, Monsieur Francis.

- Il faut savoir que dans le monde, il y aune dictature qui gère la démocratie, carquand Platon appela à ce rêve de paix, ses visions  furent  appliquées  par  un  groupe de puissants  qui,  à  leur  tour,  passèrent calmement  de  la phase du puissant visible

à l’autre, plus atroce et plus complexe,celle du puissant invisible. Il faut savoir quel’homme est guidé par des lois dictées par laforce et non par la sagesse, que vous et moi,nous sommes guidés et dirigés par une mainde fer cachée dans un gant de velours, unemain qui fait assez de mal mais qui sait aussicaresser en douceur.

- Pour vous, il n’y a ni démocratie niliberté ?

- Il y a des doses dont nous sommesdépendants.

- Et quel est rapport avec notre histoire ?

- Monsieur… ?


- Da Costa.

- Monsieur Da Costa, écoutez-moi, je nesuis pas ici pour répondre comme unimbécile puis m’en aller, non, je suis ici pourparler, vous me comprenez je pense, jepréfère parler que répondre, je suis uncitoyen qui aime profiter de ses droitshumains.

- Commençons par le commencement,parlons de Pénélope.

- Ma meilleure amie, elle a seize ans alorsque j’ai quatre vingt trois ans, comment est-ce possible ? Ne serait-ce que simple amour? Elle est  …elle est  au-delà de noscompréhensions,   de   nos   imaginaires…Elle   est   une personne  rare  dans l’histoire,  elle  est  une  école  de demain, une   école   qui  enseigne   la   peinture et lamusicalité des sentiments. Elle est la fille laplus timide et la  plus  conservatrice  que vous  pourriez  imaginer  et pourtant. C’estune fille formidablement protectrice. Elle    n’obtient rien par la force. Elle  aime  vivre en  faisant plaisir aux grands et aux petits,elle sourit pour toi et moi. Elle  ne  nous  voitpas comme population mais commehumanité. Nous venons, vous et moi, deperdre un amour, Pénélope est un don rare,un don que nous avons raté. J’en étais lacause peut être, mais vous aussi, vous avezparticipé à cette tragédie.

- Nous ?

- Oui.

- Comment ?

- Vous avez peur, vous obéissez à la forceet non à la sagesse, vous avez le verbe avareet le geste pire. Vous valorisez  beaucoup plus votre  poste  que  votre  âme, vousfinirez par dévaloriser les âmes des autres etdéifier celle qui vous apporte le pain, leposte. Vous dressez un mur entre nous et lavérité…M. Da Costa, je pense que des genspissent dans leur culotte quand ils entendentvotre nom, il y a comme une odeur d’unpuissant officier dans cette pièce. Je vousconnais monsieur, je sais que vous êtesextrêmement puissant, je peux mourir d’iciune minute par une balle dans la tête, je lesais…Mais vous savez ? Je  préfère  parler le  plus  librement  possible,  je  tiens à vous informer  que  je  sais  que  Pénélope enseignait le farsi à votre fille et que par conséquent je suis certain de dire que vousêtes impliqué dans ce qui lui est arrivé. Jepense que je vous connais parfaitementmonsieur mais vous, vous me connaissez-vous ?

- J’en aurai le temps, ne vous inquiétezpas.

- Pénélope est une fille que je pleurerai le restant de ma vie, j’ai vécu en attendant sonapparition. J’ai attendu toute ma vie pouravoir enfin, à la fin de ma vie, une amie quisait me mettre   sur  le   bateau   de   l’au-delà. Elle était ma compagne vers la mort,elle était amie de tout le monde,  la   vôtre   et   la   mienne   aussi.  


Pénélope est Pénélope, et vous comprenez,j’espère, ce que je viens de dire ?

- J’ai mon temps.

- J’ai votre temps, je vous ai.

- J’admire votre estime de soi.

-Je pense que vous ne ressentez querarement vos faiblesses,  vous pensez quevotre vie est garantie, que vous avez letemps,  que vous êtes Pharaon. Oui, j’ai de l’estime pour ma personne, sinon, l’auriez-vous eu pour moi ?

- Avez-vous des enfants ?

- Non.

- Alors vous êtes seul ?

- J’avais Pénélope.

- Et ?

-Elle  est  partie…Elle  est  partie…  Me servirez-vous  un verre d’eau, si cela ne vous dérange pas ?

- Avec plaisir.

- Vous ne le faites que rarement.

- Excusez-moi !


- Servir les autres.

- C’est vous qui posez des questionsmaintenant ?

- J’ai déjà dit   qu’on   discutera. Discuter,c’est s’écouter  n’est ce pas ?

- J’ai déjà dit que j’ai tout mon temps. Tenez votre verre.

- Je vous remercie…Dites-moi !

- Oui !

- Comment jugez-vous un homicide ?

- Foncièrement, je  suis  contre…De façongénérale, je veux dire.

-Tuer quelqu’un éteindra plusieursflammes, ici et dans l’au-delà. Tuerquelqu’un n’est que la conséquence de lapeur. Tuer quelqu’un, c’est avoir peur toutsimplement, quand les peurs semultiplieront, les crimes, aussi, augmenteront. Les personnes les plus férocessont  en fait  les plus peureuses. Quand lapeur s’en ira, la paix règnera à jamais. 

Mais, de quoi avons-nous peur exactement? Pour  moi, la  mort  de  ma  chère Pénélopeétait causée par une peur profonde. Celui quil’a tuée avait  peur  du  sourire, de la beauté,de la culture…Il avait peur de la vie. Unhomicide n’est autre qu’une peur de la vie,c’est un trouble qui nécessite soit unchâtiment sans pitié soit  un  traitementstrict.  Puis-je  fumer, s’il vous plait ?

- Soyez à l’aise monsieur Francis.

- La  colère  est  nocive  pour  notre  santé  et  notre entourage. La colère qui mène à la tristesse et à la misère est   mère  de  toutes  les maladies… “Fumer tue” ! ils doivent changer ce conseil débile de nos paquets.