Planète Perdue - Tome 1: Les terres d'Artémis

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Summary

Illirian vient de perdre ses parents. Il s’en veut. Il en veut à la vie. Il en veut au Surnaturel ; des créatures génétiquement modifiées destinées à améliorer la structure humaine et créer « l’homme parfait ». Générées par le gouvernement, elles rôdent dangereusement un peu partout après la fuite du secret. La détresse d’Illirian l’amènera à renoncer, mais il fera la rencontre de celui qui deviendra son seul soutien à partir de ce moment. Alors que son existence reprenait peu à peu son cours, une nouvelle manifestation du Surnaturel la balancera en l’air. Illirian en a vu des horreurs dans ce monde en crise. La chute économique, destiné qu’à la conquête de l’espace, l’hypocrisie des dirigeants et la pauvreté dans laquelle il survit ne le choquent plus. Mais jamais il n’a vu de guerre. Le coup d’État que les Surnaturels tentent pour leurs libertés se répercute sur sa vie. Et le cadre de crise accentuera les violences. « Les Surnaturels n’ont été inventés que pour notre survie, ils ne méritent rien de plus. » Avec une haine démesurée de ses ennemis qu’il n’a jamais rencontrés, Illirian sera-t-il prêt à sacrifier son seul refuge pour échapper aux menaces ? Que se cachait-il derrière les montagnes qui l’enfermaient depuis tout ce temps passé à l’orphelinat ?

Status
Ongoing
Chapters
3
Rating
n/a
Age Rating
18+

I – Le déchu

Un cri fend l’air. Du haut de l’université que je fréquente, je me surprends à me débattre d’une poigne beaucoup plus forte que la mienne. Ce n’est pas comme si j’en avais, de la force, avec mon corps aminci et ma peau déformée par le squelette qui dépasse. Je trouve même insolent le fait qu’il se retienne, au risque de briser mes os décidément aussi fragiles que de vulgaires bâtonnets de mikado. D’un coup d’œil par-dessus l’épaule, je reconnais tout de suite sa tignasse rousse. Saydji Lechamps. En deuxième année de licence droit. Élève moyen. Le sportif de sa bande. Comment je le sais ? Je le sais, c’est tout. Je sais beaucoup de choses que je préférerais ne pas savoir. Le simple fait de le croiser à chaque intercours et d’être capable d’interpréter les conversations qui se répercutent dans les couloirs me permet de l’identifier contre mon gré et sans que j’aie le besoin de fouiller dans les bureaux administratifs. Les réponses se trouvent souvent là où l’on ne pense pas forcément à chercher. Alors que les claques du vent mordant me donnaient l’impression de planer, je me cogne à présent à la brutale réalité. Pourquoi Saydji se donnerait-il la peine de m’arrêter, d’ailleurs ? Nous ne nous sommes jamais parlé ; je ne le connais que de vue. Alors quelles motivations le pousseraient-elles à me suivre jusqu’au toit pour m’empêcher de chuter alors que l’on ne se connaît qu’à peine ? La pitié, naturellement. Lorsqu’il comprend qu’il a l’avantage de force sur moi, il s’écarte, en prenant soin de se mettre entre moi et la barrière en rôle de héros. Irrité, je rajuste mes lunettes et je lâche :

— Qu’est-ce que tu veux, enflure ? Je fais ce que je veux avec ma vie et ce n’est pas toi qui vas m’en dissuader. Alors écarte-toi.

L’enfant modèle que j’étais ne m’aurait jamais imaginé parler ainsi. Mais comment voulez-vous rester calme lorsque vous n’avez plus rien à perdre ? Toujours l’air sonné, le roux encaisse le coup puis secoue la tête.

— Pourquoi fais-tu cela ?

Sa question me hérisse les poils. Le reproche typique qui rend le destinataire coupable de son caprice égoïste alors que tout ce qu’il aimait vient d’être réduit à néant par l’expéditeur lui-même. Je baisse les yeux ; son ignorance me met hors de moi. Et confirme la stupidité humaine. Comme s’il venait de se rendre compte que sa phrase gêne, il se racle la gorge.

— Illirian, c’est ça ? Penses-tu vraiment que c’est une solution ? C’est peut-être blessant à entendre, mais tes problèmes ne vont pas s’arranger ainsi. N’y a-t-il pas d’autres moyens ?

Je déglutis. Je suis bien connu du milieu scolaire. Même si je tâche de m’occuper qu’à mes études, je ne cesse d’être remarqué. Illirian Anděl, élève excellent. L’intello de la classe. Le chouchou des professeurs. À force de se faire délibérément décrire ainsi, je suis rapidement devenu la cible des prédateurs. Je serre mes poings qui se rappellent de la lame des ciseaux. Mon nez allongé n’oublie pas les coups et les fuites de sang. Mes lunettes ont connu beaucoup de montures. Si les larmes laissaient des traces, mes joues vides en seraient lacérées. Mon cœur a cessé d’aimer. Mon être s’est fait amputer ses rêves. Saydji n’a-t-il donc jamais eu le courage de remarquer ce qui se tramait entre ces murs ? Ne s’est-il donc jamais demandé par lui-même, derrière ses airs d’athlète, ce qui me pousse aujourd’hui à jouer avec la gravité ? Je ne lui ferais pas le plaisir de répondre. Il n’a rien à faire ici. Alors que j’essaye de le contourner, il m’agrippe les épaules et m’oblige à m’arrêter.

— Tu préfères vraiment tout abandonner ?

— Je n’ai plus rien à perdre bordel ! Laisse-moi en finir proprement au moins.

Une bourrasque fait vibrer mes tympans. Bien que je bouille de rage et de désespoir, je prends soin à retenir mes larmes derrière mes verres pour ne pas lui faire le plaisir de me voir une fois de plus à cran. Saydji essaye de nouer le un lien, mais je refuse de coopérer. Pas avec sa pitié dans les yeux. Je me dégage de son étreinte qui se voulait rassurante et m’écarte de lui. Son hypocrisie me dégoûte déjà.

— Illirian, il y a toujours quelqu’un qui tient à toi. Un ami, un proche…

Son début de phrase vient briser le reste de calme et de résilience qu’il me restait. Qu’est-il si dur de comprendre que je n’ai plus rien de tout cela ? L’adrénaline me monte au crâne. Sans prévenir, je le bouscule aussi fort que mon petit corps frêle me le permet avant de passer par-dessus la rambarde. En l’espace de quelques fractions de secondes, je sens le vent m’enlacer puis m’entraîner dans une dance vertigineuse. Mon pouls accélère ses battements jusqu’à vibrer dans mes tympans pendant que je plonge. Alors que mes poumons se gonflent un peu trop d’oxygène, je suis brutalement hissé par la ceinture sur le sol ferme. Saydji m’immobilise jusqu’à me faire mal, cette fois déterminé à ne pas lâcher prise. Mon visage est imprégné du froid de novembre. Ahuri par le surplus d’oxygène et d’adrénaline, il me faut quelques secondes avant de reprendre mes esprits.

— Je ne peux pas te laisser faire ça… me souffle-t-il en haletant. S’il te plaît… parle-moi.

Son torse se soulève beaucoup trop vite. Ses bras sont crispés et ses jambes tremblantes. Aucune chance de m’échapper. Il me semble que nos cœurs battent à la même vitesse ; l’un est stimulé, l’autre terrifié. Tout mouvement de ma part est vain. Je me contente alors de reprendre mon souffle le temps d’arrêter de trembler d’euphorie et de redescendre sur terre. Les dalles du toit se trempent lentement de fines gouttelettes. Ma gorge se serre, mon ventre tresse des nœuds. Les sueurs refroidissent, ma respiration ralentit. La tension redescend et la peur remonte. Je n’avais pas constaté que Saydji me parlait.

— S’il te plaît, dis-moi ce qui se passe.

— Réfléchis deux secondes-

— Oui. Oui, je sais… et j’en suis sincèrement navré. Mais…

Sa voix tremble et les mots lui manquent. Des sueurs froides me coulent dans les yeux alors que j’essaye vainement de me dégager de sa prise. Ou serait-ce la pluie ? Il resserre ses bras de plus bel.

— Non. Tu ne mérites pas ce qu’il t’arrive. Mais pense à tes parents, ils-

— La Révolte… je clame, à bout.

— Pardon ?

Maintenant que je suis là, immobilisé par la brute sans personne autour, autant continuer sur ma lancée et tout déballer ; il ne me lâchera certainement pas avant. Alors que je tente d’articuler quelques mots, je me rends compte à quel point ma gorge s’est crispée. Je crache les derniers mots comme si je me débarrassais d’une couleuvre brûlante.

— … Ils ont tué mes parents.

Même s’il met un certain temps à comprendre, je n’ai pas besoin de clarifier davantage mes propos. Il a compris. Du coin de l’œil, je scrute sa réaction. À ma grande surprise il me relâche avec un visage horrifié. Il s’est défait de son sourire habituel. Pour la première fois depuis le début de la discussion, il me fait face, le regard emplit de curiosité, de compassion et de regrets, braqué dans le mien. Ma gorge se fait plus sèche encore alors que les larmes me montent au nez en repensant à la scène atroce. Ce n’est que lorsque je me ressaisis pour inhaler une bouffée d’air que je remarque ses bras trembler. Dans le fond, Saydji ne contrôle pas la situation comme il le prétend. Il est anxieux. Et je pourrais le comprendre ; personne ne sait réellement comment réagir face à un détraqué comme moi dont les motivations lui échappent.

— Je suis désolé d’entendre ça. (Je renifle et attends longtemps ma sentence.) Je ne pensais pas que c’était aussi… violent, souffle-t-il sous le choc.

Ma main se faufile entre ma monture de lunette essuyer machinalement ma joue d’une gouttelette.

— Je comprends mieux ta réaction à présent. Mais je t’assure que ça, ton action là, ce n’est pas une solution.

Il peine à comprendre l’horrible scène à laquelle il vient d’assister. Je découvre une facette de Saydji, celle qui se cache derrière l’image qu’il renvoie de Saydji Lechamps. Ses yeux émeraude pétillants se sont assombris pour se rapprocher du marron. Ses épais cheveux de couleur feu rejetés négligemment en arrière semblent sur le point de lui calciner le visage. Sa fossette gauche a disparu entre ses joues empourprées et parsemées de taches de rousseurs. Son nez habituellement retroussé par un sourire s’est relâché. Je me surprends à frotter machinalement la paupière droite qui commençait à pleurer.

— Tu ne me comprends pas.

Comment quelqu’un comme Saydji Lechamps, un gaillard beaucoup trop fier et agité pour se montrer modeste et responsable, pourrait comprendre les problèmes d’une mauviette comme moi ? Je retire mes lunettes pour ne plus avoir à le voir. Je pénètre dans un monde nouveau. Tout ce que je percevais ne se limite plus qu’à des formes floues aux couleurs mélangées. Je peux sentir ma rétine et mon nerf optique me pincer mais cela n’a pas d’importance, surtout si cela me permet d’échapper à son jugement. Seuls les bruits de fond me permettent de m’orienter. Je pense que Saydji s’est rapproché.

— Je suis conscient que la Révolte n’a épargné personne. Mais ce n’est pas une raison pour sauter. Ça n’arrangera pas tes problèmes.

Je serais presque en train de rire si ma gorge n’était pas si nouée. Comme si je pouvais encore les résoudre, mes problèmes. La masse de couleur de ce qui représente forcément Saydji réalise un mouvement et je sens mes doigts squelettiques se relever doucement par une main moite qui m’aide à replacer mes lunettes. Je lui fais bien comprendre que je n’apprécie pas vraiment les contacts. C’est lorsque je revois nettement son sourire niais que je regrette de les avoir remises.

— Tu ne me connais pas.

— Tu étais proche de tes parents ? (surpris par la question, je mets un moment à répondre)

— Très.

Saydji m’encourage à continuer d’un hochement de tête. Assis sur les dalles du toit, sa question me projette dans un passé qui me paraît maintenant lointain. Intuitivement, je repense à la barbe dorée de papa, et à toutes les fois où il me prenait dans ses bras. S’il cherchait à se la démêler, il y passerait aussi longtemps que maman et ses boucles brunes. Tout dans son visage reflétait la bienveillance. Même au travers de ses yeux creusés dans ses orbites ou de ses airs de guerrier nordique – ou de ses clichés où il paraît viking –, je trouvais toujours de la sérénité lorsque ses pommettes se redressaient en un sourire ; sa carrure grasse me procurait curieusement un sentiment de sécurité. On plaisantait bien ensemble. Je repense aux yeux de maman. Ses yeux bleus qui m’ont bercé toutes les nuits dans mon nouveau foyer. Ses gestes réconfortants et ses remarques à m’en réchauffer le cœur m’ont accompagné tout au long de l’intégration. Son caractère généreux me donnait l’impression de faire partie de la famille depuis toujours. Car oui, j’ai été adopté. Et je ne pouvais pas tomber sur une meilleure famille que celle-ci. Dès les premiers jours, mes doutes et mes craintes se sont évaporées pour ne laisser place qu’à l’amour et la joie. Je ne connais pas mes progéniteurs et je n’ai pas tenté de les connaître. À quoi bon fouiller le passé alors que je savais que je n’étais pas voulu ? Plongé dans mon silence, Saydji, assis en tailleur, devine ma nostalgie.

— Penses-tu que c’est ce que souhaiteraient tes parents ?… que tu les rejoignes si vite ? Si jeune ?

Une bille se bloque dans ma gorge, mais je secoue lentement la tête. Non, s’ils nous ont adoptés c’est parce qu’ils voulaient nous donner une seconde chance. Une opportunité de connaître le bonheur et l’effet que procure le sentiment de vivre. Je sèche rageusement mes larmes et ne peux empêcher un léger sourire étirer mes joues. Un rire nerveux m’échappe. J’ignore s’il s’agit d’un soulagement, de la gêne ou simplement un effet de la mélancolie. Ou de la douleur.

— Pardon.

J’entends le roux soupirer

— Il te reste tes rêves encore, non ? Tu es en médecine Illirian. Imagine tout ce que tu as encore à accomplir.

Je ne réponds pas. Dans un sourire bien dissimulé, Saydji se redresse et, en me tendant sa main, il me fait signe de le suivre.

— Aller, viens. Je vais te montrer quelque chose.

D’habitude, Saydji est très bavard. Il s’entend avec tout le monde et est apprécié de tout le monde. Il n’est pas défini comme un « leader » dans son groupe, loin de là, mais juste une personne qui aime sympathiser. Beaucoup sympathiser. D’après les échos, c’est surtout son énergie et son humour qui charment. Les chambres du dernier étage de l’internat sont affreusement disposées dans un long couloir sombre qui évoque un long tunnel vers une destination réduite à la lumière qui enjambe la fenêtre. Le bâtiment de l’université est assez vieux ; il a dû être rénové à cause des conflits depuis quelques années déjà. Mais l’air qui y peste rappelle une époque ancienne. Je n’avais pas remarqué à quel point mes jambes étaient engourdies et étrangement tremblantes. Je le suis tant bien que mal hors de l’internat. Je connais presque par cœur le bâtiment. J’ai eu le temps de m’y perdre pour y réviser en paix ou pour m’y faire tabasser. Cette pensée me froisse de l’intérieur. Après avoir dévalé les escaliers, nous traversons dans un rare silence harmonieux l’aile gauche de l’université. Les murs initialement rocheux de la forteresse ont laissé place à un couloir monstrueusement grand, assez moderne, en brique avec un parquet brillant. Il aurait presque l’allure d’un hôtel étoilé si des fissures ne brisaient pas le décor et si les pièces ne présentaient pas quelques défauts de construction. Je me souviens encore de ce recoin inutile et caché derrière de massifs distributeurs de malbouffe, bien à l’abri des regards, dans lequel j’ai été traîné pour y subir la rage de ce fumier de Hynek. J’ai passé les cinq journées suivantes dans le lit de l’infirmerie pour hémorragie nasale, un œil au beurre noir et la moitié de mon visage endolori (et – évidement – des verres brisés). J’en suis miraculeusement sorti vivant, le moral à cran.

Bientôt les portes des dortoirs sont remplacées par de vastes espaces de détente aménagés de tables à écran. Lorsque je franchis la porte coulissante de fer qui s’ouvre brusquement sur la bibliothèque, je fais de mon mieux pour ne croiser aucun regard. La fourmilière semble tout juste avoir repris sa routine matinale. D’impressionnantes voûtes sculptées dans du bouleau serpentent le plafond pour s’entremêler dans la hauteur vertigineuse de la bibliothèque. Des étagères occupent toute la hauteur de la salle, les ascenseurs s’activent pour rejoindre les balcons des étages qui nous surplombent. Bien que j’aime lire, je n’ai jamais apprécié cet endroit ; il reflète plus une prison qu’un endroit de détente avec ses barres métalliques qui supportent le plafond frêle et tous les robots qui y grésillent. Les vitraux se mélangent les teintes brunes du bois et des premiers rayons du ciel. En regardant la vieille copie holographique de la somptueuse horloge de Prague derrière le bureau d’accueil – qui contraste avec les machines et la technologie de la salle – je constate qu’il est déjà dix heures trente-deux. Soit un peu moins de vingt-deux minutes que je devais être mort. Nous sommes le vingt-huit du mois de novembre, plus exactement, le quarantième jour après la Révolte et la mort de papa et maman. Je me mords la langue. Le doute prend le dessus. Ai-je fait le bon choix en écoutant Saydji ? Un étrange frisson me démange la peau et m’incite à accélérer le pas. Je ne me suis jamais senti aussi abandonné et paumé qu’aujourd’hui. Une combinaison de sentiments bien vertigineux. Qu’adviendra-t-il donc de demain ?

Le roux tape vivement du talon le parquet et slalome habilement entre les automates de service. Ses petits pas-chassés sur la pointe de pied ne m’échappent pas non plus. J’ai presque l’impression que la salle est un terrain de jeux pour lui. Combien de temps ce malade du sport peut-il bien s’entraîner ? Trois heures ? Quatre heures par semaine ? J’admire presque sa bonne santé. Je le suis tête baissée vers la sortie nord de la bibliothèque, qui donne sur une cour à ciel découvert. Le soleil que j’ai vu se lever puis se cacher derrière des nuages m’éblouit à présent. Lorsque je caresse mon bracelet électronique contre la porte de contrôle, je n’avais pas réalisé combien de temps je n’étais plus sorti de ma chambre. Plus de trois deux cent soixante-trois heures environ. J’ai passé cette horrible semaine cloîtré dans ma pièce sombre à me démanger la peau. Un courant d’air frais me fait frissonner ; je n’avais pas non plus remarqué que je n’avais qu’une simple chemise et un pantalon beaucoup trop fin sur moi. Je serre les dents ; je nage dedans malgré tout. Il faisait décidément moins froid sur le toit. Je m’empresse d’emboîter le pas à Saydji qui commençait à s’éloigner vers les bois encerclant la ville. Quelques passants descendent la rue sinueuse et raide qui frôle l’université. Des pans de routes gisent encore au sol depuis la Révolte d’il y a plus d’un mois. Une bille dans ma gorge me rappelle l’angoisse que j’ai ressentie ce jour-là. Je me revois encore courir à plein poumons de l’université vers l’ouest, en direction du pavillon qu’habitaient mes parents. Il n’y avait qu’un défaut dans la maison ; elle était assez isolée de la ville, comme un membre à part du corps. Les sirènes hurlaient et cette même route était noire de monde, cachant probablement des Surnaturels. Mais la seule chose qui me préoccupait était de savoir si mes parents allaient bien. J’avais entendu plus tôt un bruit inquiétant de foule et mes craintes se sont rapidement confirmées. Je n’écoute pas la radio – ce n’est que propagande –, mais savoir que les Surnaturels allaient commencer leur bordel par l’ouest m’aurait été bien utile. J’ignore pourquoi ce départ précisément, il n’y a que de la forêt autour, mais je ne me suis jamais senti aussi borné et inutile ce jour. Une corde me serrait de plus en plus et compactait mon torse. L’angoisse gagnait du terrain à mesure que je comblais la distance restante. L’herbe y était piétinée et calcinée. Quelques arbres étaient abîmés. Un vent chaud s’excitait en me caressant malicieusement le visage, comme s’il attendait impatiemment ma réaction, car, face aux flammes, je refusais d’admettre leur mort. Je me suis attaché un peu trop fort à l’espoir qu’ils survivent. L’air que j’inhalais était chargé en combustion. Une odeur de plastique rôti empestait l’endroit et me fit tourner la tête. J’aurais dû m’en douter dès que j’ai vu les flammèches sur le trottoir. Ils se sont peut-être réfugiés dans la forêt ? Rien, semblait-il me susurrer. Dans la ville ? Non plus. Chez quelqu’un ? Personne. Ils sont sous les débris. Rêve toujours. Je suis certain qu’ils ont survécus. Quelle naïveté ! Ils ne peuvent pas être morts. Bien sûr que si, Illirian. Lorsque je suis revenu le lendemain, les débris carbonisés de ma maison gisaient au sol. Il n’y avait qu’une végétation noircie autour, sans aucune trace humaine. J’ai cherché. Je les ai cherchés tout autour du périmètre. Mais ils étaient nulle part. J’ai été foudroyé de douleur. J’ai dû minablement fondre en larmes. Un sanglot me pique le nez, je renifle péniblement. Le seul objet qui me lie encore à eux est le magnifique fusil à pompe de papa qui, après décrassement, a survécu aux flammes. Et je me suis promis de leur faire payer le prix fort avec. Comment ai-je pu être aussi facilement tenté par la mort ?

Le goudron a laissé place à une pente raide sillonnée par des pneus à moitié enterrés en guise d’escaliers. En écartant quelques buissons et branches sur le passage, des cris d’oiseaux me font sursauter, ce qui a pour effet de faire sourire Saydji. Au bout de quelques minutes de marche en montée, les alentours ne deviennent plus que hautes herbes. Lorsque Saydji s’agrippe une barre d’appui abandonnée pour se hisser en haut de la colline, des dizaines de sauterelles s’écartent à son passage. Je l’imite prudemment avant de balayer le paysage du regard. La fine pluie passagère laisse place à un sublime lever de soleil qui commence déjà à réchauffer l’air. On distingue la ville entière, avec d’autres montagnes en arrière-plan, qui ne permettent pas de voir l’horizon. La cité est isolée au creux de ces paumes de géants. On dit qu’un séisme aurait piégé tout un village contraint de se développer à l’écart du reste du monde. Le panorama est magnifique. Saydji inspire une grosse bouffée d’air avant de déclarer :

— Le Parlament. Tu connaissais cet endroit ?

— Absolument pas.

Je surprends de l’émerveillement dans ma voix. Déjà on entend le sifflement du premier tramway qui fend l’air entre les immeubles ainsi que les klaxons des premières voitures. Les premiers piétons se montrent, les rues commencent à s’animer et les décombres d’usines commence à travailler. Même sur le toit je ne m’étais pas élevé aussi haut. Je ne peux m’empêcher d’admirer le paysage. Saydji pointe du doigt une des nombreuses montagnes.

— Regarde, en face. On peut même voir les pistes de ski.

— Comment as-tu découvert cet endroit ? (il hausse les épaules.)

— Personne n’a pensé à le chercher en premier lieu.

Je hoche légèrement la tête. Saydji n’a pas besoin de se justifier davantage. Il m’a fallu beaucoup de recul pour le voir ; tout est automatique, géré de sorte pour ne plus nous faire sortir de notre zone de confort. J’inhale une bouffée d’air à mon tour ; je n’ai pas le courage nécessaire pour y penser.

— Ça va mieux ?

Je le dévisage, surpris. Il s’est affalé au sol et contemple tranquillement le ciel. Je m’assois à mon tour. Une bise se lève et m’envoie des mèches dans le visage. Les mots se bloquent dans ma gorge. Je ne sais pas. Je pensais être lassé de vivre. Que se serait-il passé si j’avais sauté ? Combien de choses merveilleuses aurais-je raté ? La mort de mes parents aura-t-elle alors été vaine ? Ma tête lourde comme plomb s’est logée dans mes bras. Bien que je me sois promis de ne pas penser aux regrets que je pourrais éprouver, je ne parviens toujours pas à me décider de quitter ce monde qui recèle encore quelques beautés. Pas avant d’avoir vengé mes parents. Saydji se redresse en tailleur.

— Je voudrais m’excuser. (je hoche de nouveau la tête) Sincèrement.

De la buée vient se coller sur mes verres. Je me redresse péniblement pour attraper un pan de ma chemise teinté de vert par l’herbe. Même si je ne vois pas grand-chose pour le moment, j’évite sans raison personnelle le regard de Saydji. Je l’entends soupirer et me bousculer amicalement.

— Aller, ne fais pas cette tête. Ça va aller. T’es plus seul.

Sa phrase m’a pris au dépourvu. Ma peau est parcourue d’un frisson qui me donne la chair de poule. J’ignore ce qu’il m’arrive, mais ces simples mots ont réveillé tous mes muscles engourdis. Pour la première fois depuis plusieurs semaines, une sensation agréable m’agite de l’intérieur. Il semble que je n’ai pas entendu ces mots depuis qu’il m’a quitté aussi. Je me tourne vers lui, stupéfait. La masse colorée du roux reste immobile. Je suppose qu’il se contente de fixer un point à l’horizon. Ou il guette malsainement ma réaction. Il ne peut s’empêcher de titiller nerveusement ses doigts.

— Si tu veux en parler, je peux t’écouter. Mais je ne te souhaite plus de survivre ainsi. (il marque une pause, le temps pour mon cerveau de remettre de l’ordre et d’accuser le coup). Encore désolé. Je tâcherai au mieux de me faire pardonner, soupire-t-il. Au fait, je m’appelle Saydji !

En replaçant mes lunettes sur mon nez, je remarque que ses yeux ont repris leur couleur brillante émeraude. Ses joues tachetées sont étirées par un sourire si sincère que les mots ne suffisent pas à décrire les vagues mouvementées d’émotions qui se bousculent. Je parviens simplement à formuler trois mots étouffés par de la gratitude – ou un soulagement réel cette fois-ci.

— Je le sais.