Lundi 15 septembre 2025 - Myr
Cinq heures du matin, des crampes abdominales réveillèrent Myr, elle s’était assoupie à la permanence. Elle fouilla son sac à la recherche d’un anti-inflammatoire et fila se rafraîchir aux toilettes.
Le miroir renvoyait vraiment une image peu flatteuse. Entre ses cheveux blancs qui se faisaient de plus en plus nombreux et les cernes énormes sous ses yeux, elle avait pris dix ans ces derniers jours. Depuis que le président avait démissionné, plus personne ne savait où donner de la tête. Les réunions entre partis étaient interminables, tout le monde s’était mis d’accord qu’il fallait un candidat commun, mais chacun voulait que ça soit le sien.
Elle sortit des toilettes, la permanence était déserte, mais de la lumière filtrait encore sous la porte du bureau de Jeanne.
Myr retourna dans son bureau, le Libération de la vieille la nargua. Julien en couverture, propre sur lui et sourire charmeur, annonçait sa candidature. Il partait solo, c’était prévisible, il avait toujours pensé à sa carrière avant tout. L’article évoquait rapidement son parcours politique, son soutien à Jeanne puis sa prise de distance peu à peu du parti jusqu’à la séparation après les législatives de l’an dernier suite à sa nomination comme premier ministre. Il avait ensuite fait trop de compromis et avait fini par décider de partir en solitaire, soutenu par ses nouveaux collègues. Myr le connaissait suffisamment pour savoir que c’était pour le favoriser que l’ancien président avait démissionné, ne laissant pas aux parties de l’union de s’organiser.
Elle espérait aussi que cette campagne n’aurait pas trop d’impact sur Lisa, elle se remettait juste du divorce et cela allait sûrement l’impacter. Elle était soulagée que les parents de Julien s’en occupent. La douleur était en train de se calmer. Myr s’allongea et replongea dans le sommeil.
Un SMS la réveilla, c’était un SMS de Math, il lui écrivait régulièrement, pour lui souhaiter une bonne année ou pour son anniversaire par exemple, mais ça devait faire plus d’un an qu’elle ne trouvait pas l’énergie de lui répondre. “Désolé, j’aurais voulu t’en parler avant, mais Jeanne ne m’en a pas laisser le temps. J’espère que cela ne posera pas de problème.”
Elle se résolut à allumer son ordinateur pour essayer de comprendre, Lisa en fond d’écran avait le même sourire charmeur que Julien sur les photos de presse. Elle ouvrit la boite mail, Jeanne avait dû faire nuit blanche, elle avait envoyé plusieurs mails à la presse pour annoncer que le parti rejoignait évidemment l’Union Commune et que le choix du ou de la candidate se ferait avec tout le monde. D’autres messages préparaient la réunion de demain, ou plutôt de tout à l’heure, il y avait enfin un dernier message annonçant le retour de Math, Louis devait lui trouver où dormir, Martha l’ajouter à toutes les conversations de l’union et Myr lui faire un dossier de candidat potentiel.
Myr s’exécuta pour ne pas trop y penser, elle ouvrit l’énorme fichier qui leur servait de base de données et fit un nouvel onglet pour Math. Elle googla rapidement son nom pour ajouter une photo, elle décida d’en prendre une de sa dernière campagne aux européennes, il avait un sourire franc dessus, ça le mettait en valeur, il était moins marqué par l’âge qu’elle. Myr maudissait les hommes pour vieillir aussi bien, si les dernières années avaient pas mal entamé le capital séduction de Myr, elles avaient été plutôt généreuses avec Math, il avait certes perdus quelques cheveux, mais il avait l’air beaucoup plus sage maintenant. Elle compléta le reste du fichier, il y avait une partie “dossier/affaire” où l’on mettait les points négatifs du potentiel candidat. Elle ajouta d’abord celle qui était connue de la presse, même si elle avait été vite oubliée. Puis elle hésita et finit par rajouter son aventure avec une collègue du parlement mariée. Elle n’était pas prête à dire comment elle avait eu l’info, mais si elle le savait, sûrement que d’autres étaient aussi au courant, ils auraient dû être plus discrets. Dans un souci d’égalité et avant de refermer le dossier, elle alla sur l’onglet de Julien et rajouta aussi son idylle avec une journaliste, elle n’était pas encore officielle, mais tout le monde le savait dans le milieu.
Elle referma son portable et s’étira. Elle se sentait tendue, elle avait un nœud entre les omoplates qui refusait de partir. Il était huit heures, elle avait encore un peu de temps avant la réunion, elle n’avait plus d’affaires propres à la permanence et une douche ne pourrait que la soulager. Elle décida de rentrer chez elle. Elle prit la peine de jeter les emballages de nourriture usagés. Elle n’avait plus de change, elle trouva un vieux tote bag et y glissa le linge sale. Ses paupières étaient lourdes, elle se dirigea vers la cafetière, elle était chaude, c’était sûrement Jeanne qui avait fait du café, il serait alors imbuvable, mais elle avait besoin de pouvoir ouvrir les yeux. Elle rinça rapidement un mug de l’évier et se servit une tasse. Un paquet de cigarettes était sur la table, C’était celui de Jeanne, c’était la seule qui fumait encore cette marque. Cela faisait des années qu’elle avait arrêté de fumer, mais le paquet semblait l’appeler. Elle s’en saisit.
– Hum, Hum, toussa Jeanne.
Myr sursauta, Jeanne était devant elle et la regardait d’un air sévère. Elle était aussi marquée par la fatigue, mais cela ne l’empêchait pas d’être impeccable, ses cheveux blancs avaient une coupe courte qui lui donnait quand même un air sévère.
– Euh, pardon, je savais que tu ne m’en voudrais pas, s’excusa Myr en reposant le paquet.
– Tout va bien ? Tu veux qu’on prenne un café dans mon bureau ?
– Non, c’est bon ça va, c’est juste les règles et la fatigue, je vais rentrer prendre une douche ça ira mieux.
– T’es sûre ? tu t’apprêtes à briser des années d’abstinences, tu ne veux vraiment pas qu’on en parle ? Je sais que cette campagne va être difficile pour toi. Tu en as parlé à Julien ?
– Il a reporté le rendez-vous chez le juge à après l’élection. On s’est juste mis d’accord pour que Lisa reste chez ses parents afin qu’elle ne soit pas exposée médiatiquement.
– Et Lisa comment elle le prend ?
– Plutôt bien, en tout cas elle ne montre rien…
– Et toi ? Tu n’as pas trop l’air dans ton assiette là…
– Je sais que c’était la chose à faire, j’ai pris le temps de peser le pour et le contre. Cela va aller de mieux en mieux, c’est juste que cette campagne n’aide pas…
– Je sais que les campagnes ne sont pas ta tasse de thé, tu as disparu des deux dernières, je vais avoir besoin de toi pour celle-là. Tu aurais été là, on n'aurait pas envoyé Julien à la précédente.
– Cela n’aurait rien changé, Jeanne, tu aurais pris la décision de ton côté de toute manière, dès qu'on pourrait s’opposer à toi tu ne nous consultes pas et il n’y avait pas d’autre alternative.
– Tu aurais pu y aller, tu étais complètement légitime.
– Je n'étais pas capable de me regarder dans un miroir et j’aurais pu m’opposer à Julien, alors qu’on était encore marié, avec Lisa au milieu… Jeanne je t’ai connue plus perspicace…
– Myr, on fait tous des erreurs... Et j’avoue que je pensais te connaître, mais je me suis trompé, la Myr que je connais n’aurait pas disparue pendant des mois à la première difficulté. Elle aurait…
– Bonjour à tous, j’ai apporté des croissants !
Jack venait de rentrer dans la permanence un sac de viennoiserie à la main. Le jeune androgyne aux cheveux roses était tout sourire et plein de motivation, il avait l’air d’avoir pu se reposer.
– Merci Jack pour le croissant, je vais rentrer chez moi. A plus…
– Myr, J’ai besoin de toi tout à l’heure, ne t’enfuis plus s’il te plait…
Myr ne répondit pas et quitta la permanence.








