Les Ombres Sanglantes
Mathis chevauchait à travers la forêt dense, les arbres étouffant la lumière du crépuscule. L'air était lourd, saturé de l'odeur de la terre humide et des feuilles pourrissantes. Mais ce n'était pas cela qui emplissait ses narines alors qu'il approchait du château familial. Non, c'était une odeur qu'il connaissait trop bien, celle du sang séché et de la trahison.Le chemin sinueux menant à l'imposante forteresse était jonché de cadavres en décomposition, les os brisant la surface du sol, semblant pousser vers la liberté comme des fleurs macabres. Les vautours et autres charognards avaient déjà festoyé, mais certains corps étaient encore reconnaissables : des hommes qui avaient autrefois juré de protéger ce domaine. Aujourd'hui, ils étaient réduits à des amas de chair déchiquetée et de tissus délavés.Mathis arrêta son cheval devant les portes noircies du château, là où le massacre avait été le plus violent. Des éclaboussures sombres tachaient les murs de pierre, des traces indélébiles des vies brisées en cet endroit. Il descendit de sa monture, laissant ses bottes fouler des pavés poisseux. Le silence de la nuit était oppressant, comme si la terre elle-même retenait son souffle, effrayée par ce qu’il s’apprêtait à faire.Il n'était pas revenu ici pour pleurer les morts. Les morts n'avaient plus d'importance. Ce qui comptait, c'était la vengeance, et rien d'autre. Mathis n'avait plus de larmes à verser, seulement du sang à offrir en retour de ce qui lui avait été pris.La grande porte du château, autrefois symbole de sécurité, se dressait devant lui, béante, comme une bouche affamée prête à l'engloutir. Il traversa le seuil sans hésiter, pénétrant dans le hall principal où l’odeur âcre de la pourriture et du métal rouillé l’accueillit. Le sol était couvert de débris, de meubles brisés et de fragments d'armures mêlés à des éclats d'os. Ici, le temps n'avait pas simplement figé les événements, il les avait rendus encore plus hideux.Au centre du hall, un trône brisé se dressait dans l'ombre, son bois noirci par le feu et les âges. Autour de lui, des morceaux de corps étaient entassés, jetés là comme des offrandes oubliées. Mathis se fraya un chemin parmi les restes, ses yeux s’attardant sur les visages déformés par la mort. Parmi eux, il reconnaissait des amis, des frères d’armes... mais aucun n’avait plus d'importance à ses yeux. Seule comptait sa mission.À l'extrémité de la salle, une statue de dragon déchiqueté, le flanc ouvert, semblait veiller sur ce charnier. Mais ses chaînes, autrefois symboles de pouvoir, pendaient désormais brisées et inutiles, tout comme l’honneur de ce lieu. Mathis s'arrêta devant l'autel familial, où reposait un médaillon taché de sang séché. Ce médaillon, gravé des symboles anciens, était le dernier vestige d'un passé autrefois glorieux.Ce fut ici, devant cet autel, que Julien, son frère d'armes, l’avait trahi. Dans un acte de cruauté inimaginable, il avait mené leurs ennemis au cœur même de leur sanctuaire, massacrant sans pitié ceux qui avaient autrefois combattu à ses côtés. Et pourquoi ? Pour s’emparer d’un pouvoir qui n’avait jamais été le sien. La rage de Mathis monta, un poison brûlant qui lui dévorait les entrailles à chaque battement de cœur. Il avait vu de ses propres yeux Julien lever l'épée contre ceux qu'il avait juré de protéger, leurs vies éclatant comme des bulles de sang sous la lame. Il l'avait vu sourire alors que Mathis était jeté aux oubliettes, laissé pour mort dans l’obscurité.Mais Mathis n'était pas mort. Il avait survécu. Et il était revenu pour se venger.Il saisit le médaillon, sentant la magie ancienne pulsant en son sein. Ce pouvoir sombre et interdit lui permettrait de retourner dans le passé, de réécrire l'histoire, de changer le cours du destin. Mais cette magie avait un prix. Elle exigeait du sang. Beaucoup de sang.Mathis sourit, un sourire tordu, dénué de toute joie. Le sang ne manquerait pas. Il en avait assez sur les mains, et il était prêt à en verser encore plus pour atteindre son but. Le médaillon se mit à vibrer, réagissant à sa détermination, à sa haine pure. Il savait que ce pouvoir était dangereux, qu'il pourrait être consumé par lui. Mais qu'importe. Sa vie n'avait plus de valeur à ses yeux, tant qu'il pouvait l'utiliser pour écraser ceux qui l’avaient trahi.Un bruit de pas résonna dans le silence macabre du château. Mathis se tourna, la main sur la garde de son épée, prêt à tuer. Mais ce n'était qu'un messager, un jeune homme pâle, les yeux écarquillés de terreur en fixant le carnage autour de lui. Il tendit une missive tremblante à Mathis avant de s’enfuir, laissant derrière lui une traînée d’urine et de peur.Mathis déplia la lettre, les doigts tachés de sang séché, et lut les mots griffonnés à la hâte : « Je sais ce que tu cherches. Julien est à la Tour de l’Ombre. Viens avant la lune noire si tu oses. »Il écrasa le parchemin dans sa main, le réduisant en un amas de fibres et de rage. La Tour de l’Ombre... Ce lieu maudit où les pires atrocités avaient été commises, où le sang innocent avait coulé comme de l'eau. Un endroit aussi dépravé que Julien lui-même.Mathis quitta le château sans un regard en arrière. La nuit était tombée, enveloppant le monde dans une obscurité aussi profonde que la haine qui grondait en lui. Il savait où commencer sa quête. Et il ne s'arrêterait que lorsqu’il aurait lavé ses mains dans le sang de ceux qui l’avaient trahi.La vengeance serait sienne, et elle serait sanglante.