Fichue St Valentin...
14 février, 6h30
Depuis toujours, Valentine, 24 ans, déteste le 14 février. Dès la petite section, on l'a toujours ennuyée chaque année sans exception avec ce jour de "fête" qu'elle a fini par exécrer. Tous les ans, c'était la même rengaine :
"Alors, Valentine, tu as trouvé ton Valentin ?"
Blague facile, bien trop facile ! C'était exaspérant. Quelle drôle d'idée de la part de ses parents de l'avoir affublée dès la naissance d'un patronyme aussi inadapté à son caractère solitaire et indépendant ! Enfin… Cette affirmation était plus un mantra qu'elle se répétait en désespoir de cause qu'un réel trait de caractère.
Ce matin, en réalisant que cette journée des amoureux commençait à peine, comme tous les ans, qu'elle était encore célibataire, et que des blagues entendues sans doute un bon millier de fois l'attendaient au bureau, que ce jour détestable entre tous allait se terminer comme les précédents malgré la gentillesse de ses nouveaux collègues, elle avait failli prétexter une grippe et ne pas quitter la chambre.
Mais c'était sans compter son inébranlable conscience professionnelle. Effaçant le brouillon de message qu'elle était sur le point d'envoyer à son patron, elle se leva et se prépara énergiquement pour tenter de chasser les mauvaises ondes de cette journée à venir.
Elle se remémora sa dernière St Valentin, solitaire comme les précédentes. Elle avait fini la soirée roulée en boule sur le lit de sa petite chambre d'étudiante, à se demander ce qui clochait chez elle pour qu'elle n'ait toujours pas de petit ami. Et puis elle avait fini par s'endormir, désespérant de trouver un jour une personne qui lui convienne, mais surtout un homme à qui elle convienne. Elle ne manquait jamais de se rappeler que son physique était peu avantageux, et cela la désespérait au plus haut point.
Voir ses camarades de classe, puis ses copines de la fac, et maintenant ses collègues de boulot discuter des projets qu'elles avaient pour cette fichue fête des amoureux la mettait toujours dans un blues incroyable.
Elle chassa ces sombres souvenirs en s'ébrouant comme un chien mouillé, et se dirigea vers sa petite salle de bain pour ses ablutions matinales. La journée ne faisait que commencer, et elledécida de ne s'autoriser aucune mélancolie.
7h15
Stanislas se leva comme tous les jours, prit une douche et revêtit sa tenue ordinaire : un tee-shirt, une chemise chaude, et l'un de ses jeans Levis un peu élimés par des années d'utilisation, mais qu'il aimait porter au quotidien pour leur confort et leur résistance infaillible à l'usage.
Il passa à la salle de bain de son petit appartement et alluma son téléphone en se rendant à la cuisine pour faire couler son traditionnel café du matin. Une pointe de lait et un carré de sucre plus tard, son petit péché mignon, il pouvait enfin apprécier ce breuvage doux au goût torréfié.
Puis il mordit dans une tartine de pain beurré qu'il s'était préparé, en consultant son agenda numérique. 14 février. Cette date ne lui avait pas manqué. Voir les amoureux se presser dans les boutiques pour acheter des "merdes de Chine" comme il aimait les appeler, ces bibelots et goodies de basse qualité, ou ces fleurs venues de l'autre bout de la planète, que certains s'échangeaient à cette occasion lui donnait presque envie de rendre son petit-déjeuner. Manière de dire bien entendu : la nourriture était bien trop précieuse et utile à son goût pour qu'il se permette d'en gâcher intentionnellement la moindre miette.
Il organisa mentalement sa journée : comme tous les jours, il s'arrêterait jouer quelques notes au piano de la gare en attendant le train qui lui permettrait de sortir de la ville. Puis il regagnerait le bureau d'architecte de son oncle, et récupérerait les dossiers à traiter dans la journée. Ensuite il s'installerait à son bureau et passerait la matinée à dessiner les plans des projets en cours. A midi, il lèverait le nez, partagerait un repas avec son oncle pour évoquer les prochains dossiers, et prendrait la voiture de l'entreprise pour sa séance de relevés de l'après-midi. Enfin, il rentrerait à la maison. Une maison coquette, qui lui semblait déserte depuis la disparition de sa mère adorée.
A 26 ans, il était fier de sa liberté. Son boulot lui plaisait, sa vie confortable lui convenait parfaitement. Il épanchait la mélancolie de son cœur solitaire chaque matin et chaque soir en passant par la gare. Depuis qu'il avait mis l'appartement du rez-de-chaussée en location, il ne pouvait plus profiter de piano à queue à toute heure de la nuit sans déranger ses locataires. Mais la solitude était le prix de sa liberté. Aussi ne s'en formalisait-il pas. La vie avait ses hauts et ses bas, et il ne se permettait que cet échappatoire musical pour laisser ses doigts exprimer ses émotions. Il ferma la maison, traversa l'allée qu'il entretenait avec soin le weekend, et prit, à pied, la direction de la gare.








