Chapitre 1
LA FÊTE DU CLUB
Voici le soir charmant, ami du criminel ;
Il vient comme un complice, à pas de loup ; le ciel
Se ferme lentement comme une grande alcôve
Et l’homme impatient se change en bête fauve.
BAUDELAIRE
Les Fleurs du Mal
La fête battait son plein à Molitor.
Comme chaque année, le dernier samedi d’avril précédant la fermeture de la patinoire, les membres du Club de Patinage Artistique de Molitor, le C.P.A.M., s’étaient donné rendez-vous à 20 heures précises pour une soirée costumée sur glace, à laquelle se pressaient toujours plus nombreux les fidèles piliers du Club, bien sûr, mais aussi les nouvelles recrues, les professeurs, parents et amis.
Après plusieurs thèmes latino-américains qui avaient donné lieu à une mémorable samba l’année du Brésil et à de fougueux tangos pour illustrer l’ Argentine, l’Europe avait de nouveau été tirée au sort l’an passé : au cours d’une suite de pantomimes plus ridicules les unes que les autres inspirées de la Rome Antique, certains péplums un peu trop longs avaient occasionné quelques mauvaises chutes tandis que le pauvre Maurice Ravinet, la soixantaine bien sonnée, avait provoqué l’hilarité générale lorsque son pagne d’esclave trop court et mal ajusté s’était soulevé à deux reprises lors de la série de sauts de trois qui avait clôturé son piteux “programme”. Seul le couple-vedette du Club, Elsa (de son « nom de patineuse » qui n’avait jamais supporté son prénom de Gisèle) Carolis et Michel Thomas, avait su - ou pu faire passer un peu d’émotion dans ses petits portés, sur le sublime passage lent du Spartacus de Khatchatourian.
Cette année-ci, les héros de ce mini Holiday on Ice de la porte Molitor devaient singer nos voisins helvètes, ce qui allait fournir une série de tableaux assez réussis : Maurice Ravinet s’était trouvé une contenance en Guillaume Tell, sautillant autour d’une énorme pomme en carton-pâte rouge posée au centre de la glace, enlaçant ou ajustant selon les figures son arbalète de panoplie ; Elsa et Michel s’étaient placés quant à eux sous le signe des fleurs alpines, rutilants dans leurs flamboyants costumes rouge grenat imprimés de grands lis martagon et rehaussés d’étoiles d’argent collées sur leurs cols-châles et piquées dans le chignon blond d’Elsa.
Quant à Marcel Galopin, doyen du Club à soixante-dix-neuf ans et ancien alpiniste, il était tout content d’avoir pu ressortir son déguisement pyramidal entreposé dans son grenier depuis la soirée égyptienne. Après quelques couches de peinture grisâtres et bosselures sur les arêtes, il avait pu faire une entrée triomphale en Cervin sur patins, percé de deux trous pour les yeux et d’une ouverture pour le bras droit lui permettant de pousser devant lui un énorme cor des Alpes, hérité d’un grand-oncle genevois décédé juste après la guerre.
La soirée avait failli être compromise par la pluie, un violent orage ayant éclaté à 18 heures. Mais peu après, le ciel parisien s’en était trouvé nettoyé et seules quelques rafales allaient donner des soucis aux deux petites jumelles, benjamines de la fête avec leurs vingt-et-un mois, dont les aiguilles neigeuses en carton fort risquaient à chaque instant de se décoller de leurs cagoules blanches. Elles avaient ouvert le bal, en traversant la patinoire dans le sens de la longueur, aller puis retour, main dans la main, touchantes sur leurs petits patins bilames avec leurs robes décolletées, plus tyroliennes que suisses (mais qu’importe !). Seules leurs paires de nattes en rafia n’ajoutaient pas grand-chose.
Le président du Club, Gaston de Tours, la cinquantaine triomphante avec ses favoris argentés et sa moustache à la Dali, un peu serré toutefois dans son fuseau qui datait d’un temps où il faisait plus de ski et moins de repas d’affaires, prononça ensuite les habituels mots de bienvenue. Il remercia les organisateurs de la soirée, sans oublier naturellement le directeur de la patinoire qui avait bien voulu, cette année encore, accueillir gratuitement les membres du C.P.A.M. et leurs amis pour cette fête suisse de fin de saison.
Après la courte introduction du président et quelques applaudissements polis, le jeune Hugues Desmoulins, dix-sept ans et demi et disc-jockey dans deux rallyes de la Muette, essaya une dernière fois de régler la sono, toujours un peu trop forte eu égard aux disques ou bandes magnétiques apportés par les concurrents, dont les sillons ou pistes n’avaient que rarement résisté aux innombrables répétitions des trois mois précédents.
Ainsi, sur fonds de crachotis et de yodels tonitruants, l’infortunée Muriel Ravinet, sept ans, allait-elle, toute intimidée par sa première apparition publique, inaugurer la série des chutes, piquant du nez dès son premier pas sur la glace pour avoir oublié de retirer ses protège-lames. L’incident vite réparé et les larmes séchées par sa maman, Muriel reprit aussitôt, puis termina dignement son petit programme (de la Médaille préliminaire de danse sur glace qu’elle devait passer dès la rentrée de septembre), encouragée par toute l’assistance.
Ensuite, son frère Robin, neuf ans, se paya un beau succès en ours de Berne facétieux. Il alterna les glissades pataudes avec des petits sauts piqués, une pirouette déhanchée et, pour terminer, une série de galipettes jusqu’au revêtement de caoutchouc noir entourant la glace, derrière les barrières où l’attendait tout fier son grand-père Maurice. Celui-ci rajustait son costume vert épinard, devant passer juste après, sur la célèbre ouverture de Rossini, “Guillaume Tell
Une fois Maurice reparti avec son arbalète, sa flèche et sa pomme sous quelques applaudissements et force rires, le couple vedette Elsa-Michel s’élança dans une valse helvético-viennoise interprétée en “shadow”[1] avec un autre couple fétiche du C.P.A.M. composé de Marguerite Carolis – la maman d’Elsa - et de Roger Prud’homme, son partenaire depuis dix-sept ans et co-fondateur avec elle du C.P.A.M. Marguerite et Roger s’étaient habillés tout de noir et d’ argent lamé avec des motifs d’edelweiss pour rappeler la tenue d’Elsa et de Michel et s’étaient coiffés d’un chapeau à plume, agrémenté d’une petite voilette sombre pour Marguerite.
Avec ses soixante-douze ans, Marguerite que tous ses amis patineurs appelaient Maguite était rapidement devenue la mascotte du Club et était d’ailleurs universellement connue dans toutes les patinoires de France et de Navarre en tant que juge lors des compétitions régionales, nationales et même, depuis quatre ans, internationales. Avec ses cheveux blancs toujours impeccablement coiffés et sa bonne humeur inaltérable, Maguite en imposait, dans sa danse favorite - la valse - droite comme un if, solidement arrimée au bras de Roger. Personne ne cherchait à se moquer de sa jupette plissée un peu courte pour son âge qu’elle avait toujours refusé d’admettre. Elsa, qui adorait sa mère, freinait un peu son partenaire, quitte à perdre parfois la mesure, afin d’éviter de trop creuser l’écart entre les deux couples.
Parmi l’assistance, deux personnes avaient plus spécialement les yeux rivés sur Elsa : son fils Hadrien douze ans - qu’elle avait eu à tout juste dix-neuf ans, neuf mois après une Saint-Sylvestre un peu trop arrosée, passée en compagnie un peu trop rapprochée de son ex-partenaire Martin Decoin (de dix ans plus âgé qu’elle et avec qui elle avait rompu aussitôt après ce réveillon), et son fiancé Hubert Lebrun qu’elle devait épouser le 13 juin.
Hadrien avait l’habitude des patinoires où sa grand-mère et sa mère l’avaient traîné dès l’âge de trois ans. Après quatre ans de cours hebdomadaires, Hadrien en avait eu assez du patinage artistique et avait opté pour le hockey : il avait d’ailleurs prêté sa crosse et celles de deux de ses camarades au président Gaston de Tours qui s’en était servi comme armature pour confectionner trois petits cors des Alpes qui décoraient le buffet dressé dans le bar.
Hubert par contre avait horreur à la fois de ces endroits humides et glacés et de la faune hétéroclite qui les peuplait. Il avait clairement dit à Elsa que c’était sa dernière soirée costumée au C.P.A.M. et qu’elle pourrait jeter ses patins après le 13 juin. Cela avait navré Maguite qui avait inlassablement entraîné sa fille puis son petit-fils dès leur plus jeune âge et avait réussi, elle, à convaincre son mari Paul de ne pas interférer dans ce “domaine réservé“.
Paul Carolis, grippé ce soir-là était resté chez lui devant un bon film de guerre avec une tranche de jambon et une compote de pommes que Maguite avait laissé brûler comme presque toujours. Paul avait fini par se réjouir du beau mariage que sa fille allait faire et comprenait que son futur gendre ait eu un courage qui lui avait toujours manqué.
Pour Hadrien les choses étaient beaucoup plus difficiles. Après cette première éducation sans père, ce beau-père aurait pu être l’occasion de reconstruire un lien affectif manquant, en dépit de la difficulté pour Hubert de devenir brutalement le père d’un garçon qui n’avait que dix-neuf ans de moins que lui et six ans de moins que sa plus jeune sœur Alice, dont la personnalité était déjà très affirmée et qui paraissait plutôt quinze ans que douze avec son mètre soixante-quinze. Mais Hadrien était avant tout une gêne, un rappel constant d’une erreur de jeunesse, un frère beaucoup trop éloigné des enfants à venir, une sorte d’épine dans le pied avec laquelle il fallait trouver le meilleur accommodement possible avant d’entamer une longue marche. C’était en plus la marque indélébile d’une liaison scandaleuse pour la famille Lebrun, prototype de la grande bourgeoisie catholique pratiquante originaire de Fontainebleau, pour qui ce mariage de l’aîné de la branche Lebrun-Valmont avec cette fille-mère patineuse ne pouvait constituer qu’une hérésie, même en 1969.
Il avait fallu toute la diplomatie de la douce Mme Gérard Lebrun pour amener petit à petit son mari à accepter cette union : après avoir consacré toutes ces années à ses études d’ingénieur, sorti second de Centrale et sous-directeur chez Dassault depuis deux ans, Hubert pouvait tout de même songer à faire sa vie à trente et un ans. Bien sûr, Elsa n’était pas la fille d’un ambassadeur, ni d’un maître des requêtes au Conseil d’Etat et tout avait été un peu trop vite depuis leur rencontre en juillet dernier pendant ces vacances à Zermatt, mais les Carolis étaient tout de même des gens fréquentables : Paul, directeur commercial depuis quinze ans du Grand Garage Volvo de l’avenue Paul Doumer, avait toutes les chances de succéder à Henry Muller à la présidence. Marguerite, sans aucune fortune personnelle, avait toujours eu à cœur de donner la meilleure éducation possible à sa fille unique et de la chaperonner de près dans ce milieu du patinage où elle l’avait introduite... sauf un certain réveillon, mais pouvait-on vraiment lui en faire éternellement le reproche ?
Tandis que la valse s’achevait, Hubert et Hadrien, chacun à un bout de la patinoire, pensaient à ce prochain mariage qui allait bouleverser leurs vies, tout en se laissant bercer par le rythme un peu lancinant de cette musique à trois temps et par le chatoiement des chignons blond et blanc-argenté qui tournoyaient sur la glace, dans le halo des projecteurs.
Hubert se sentait flatté par le scintillement qu’il percevait à intervalles réguliers, à chaque retournement, en provenance de la grosse émeraude rectangulaire entourée de diamants qui brillaient sur l’épaule du partenaire d’Elsa, bien qu’Hubert n’ait payé que la monture, les pierres provenant de sa grand-mère Valmont.
Après des applaudissements nourris pour cette première “exhibition” sérieuse de la soirée, celle-ci fut interrompue par l’inévitable tombola qui était organisée chaque année. Les lots allaient cette fois-ci de quelques patins et autres curlings patiemment façonnés en pâte d’amande par les dévouées bienfaitrices du C.P.A.M., les sœurs Colette et Henriette Albertini, deux vieilles filles toujours à l’affût de quelques bras secourables disposés à les soutenir pour un ou deux tours de fox-trot, jusqu’à un lot de six bouteilles de vin blanc “Dame de Sion” achetées tout exprès pour l’occasion à la Maison du Valais.
Maguite, encore un peu essoufflée, faisait circuler un vieux chapeau-claque prêté par Marcel Galopin. Après un compliment un peu trop appuyé à sa future belle-mère, Hubert refusa gauchement de participer à la loterie, ne voulant pas risquer de spolier ceux à qui celle-ci s’adressait vraiment : les membres assidus du C.P.A.M. Et puis n’était-ce pas lui qui, bon prince, avait voulu régaler le Club à ses frais... où à ceux de Maman..., en fournissant le Fendant pour le buffet et le gros lot de même que la viande des Grisons et le Fribourg ? Les organisateurs avaient bien pensé un moment à organiser une raclette-party, mais avaient finalement renoncé étant donné la saison un peu trop printanière et les quelques quatre-vingts personnes attendues, qui devaient se limiter à quarante-sept.
Après cet intermède, un premier tableau de groupe sur le thème de la Fête des Vignerons à Vevey devait se former sur la glace, chacun tenant un verre de vin à moitié rempli dans la main droite. On n’avait pas lésiné pour ce ballet à douze. La sono était plus tonitruante que jamais et des projecteurs rouges et jaunes de même qu’une boule argentée pour des effets d’éclairage stroboscopique avaient été montés par Hugues Desmoulins pendant le tirage de la tombola.
Une fois le calme revenu, après ce déluge de décibels, de couleurs puis d’applaudissements et quelques verres cassés le long des barrières, Elsa Carolis et Michel Thomas devaient revenir seuls cette fois pour interpréter leur blues de création.
Cette danse n’avait rien d’helvétique mais avait été un grand succès lors du dernier championnat d’Europe à Garmisch où ils avaient terminé brillants seconds. Elsa réussissait à merveille à faire ressortir toute la sensualité de ce rythme nonchalant, un rien nostalgique. Un frisson parcourait toujours le public au moment de ce prodigieux chocktaw[2] qu’elle seule arrivait à prendre ainsi à grande vitesse sur des carres vertigineuses, complètement renversée en arrière sur le bras de son partenaire.
C’est à ce moment précis qu’un cri strident retentit dans les vestiaires : Henriette en quête de papier crépon pour envelopper un lot venait de découvrir Hubert gisant dans une mare de sang, la tempe droite défoncée.
[1] Patinage dans lequel les partenaires ou les couples exécutent le même mouvement, peu éloignés l’un de l’autre, soit côte à côte, soit l’un derrière l’autre.
[2] Retournement d’avant en arrière, avec changement de pied, de direction et de carre.