Rose immortelle

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Summary

Je suis né en Russie, il y a maintenant cent quatre-vingt-douze ans. Je devrais être mort depuis longtemps, si un événement tragique n’était pas venu bouleversé le cours de mon existence. Une nuit, j'ai eu la malchance de croiser le chemin de ma plus grande malédiction. Ce soir-là, une créature sanguinaire m'a transformé à son image, me condamnant ainsi à une destinée éternelle…

Status
Ongoing
Chapters
1
Rating
n/a
Age Rating
18+

Prologue

Jamais je n’oublierai le jour où mon chemin croisa celle qui marquerait ma vie à jamais. Dès l’instant où mon regard se posa sur elle, je sus que mon existence ne serait plus jamais la même. En ce temps-là, j’étais jeune, impétueux, un vrai sauvageon, et rien ne semblait capable de m’effrayer. Je gagnais ma pitance en exerçant le métier de ramoneur, passant mes journées à manœuvrer mon petit grattoir et à respirer la suie des cheminées. J'avais élu domicile dans la petite maison que ma mère m’avait léguée à Saint-Pétersbourg, un endroit modeste, mais qui me tenait à cœur.

C'était en 1850, la ville s'apprêtait à accueillir un somptueux bal masqué en l’honneur du printemps, où toutes les jeunes filles et jeunes hommes de la haute société seraient rassemblés au palais impérial. À cette époque de l’année, il ne se passait guère une semaine sans qu’un bal n’est lieu, où la jeunesse dorée de Russie exhibait ses plus belles parures. Heureusement pour moi, je n'appartenais pas à cette élite sociale. Je trouvais ce monde tellement superficiel, où l’illusion prédominait sur tout le reste. Il était inconcevable que les classes supérieures puissent interagir avec celles des plus modestes et cela me confortait dans l’idée que le véritable bonheur ne se trouvait pas dans les salons dorés de l’aristocratie.

Bien que de nombreuses personnes clamaient ma ressemblance avec ma mère, d'autres évoquaient les similitudes entre mon père et moi. Je ne pouvais l'affirmer, n'ayant jamais eu l'occasion de le connaître, car je n'étais qu'un enfant lorsque la guerre l’arracha aux siens.

Un jour, alors que je rentrais chez moi après une longue et épuisante journée de labeur, je vis une silhouette familière faire face à ma porte. C’était Dimitri, un vieil oncle de ma très chère mère, dont le visage était resté gravé dans ma mémoire malgré les années qui avaient filé. À la lumière déclinante du crépuscule, je n'eus aucun mal à le reconnaître. Ses yeux gris-verts, empreints d’une sagesse acquise par le temps, et la cicatrice profonde qui parcourait sa joue, témoin silencieux de ses propres luttes, lui conféraient une présence presque imposante. Je me souvins que la dernière fois que je l'avais vu, j'entrais tout juste dans ma dixième année, et il ne semblait pas être aussi richement vêtu. Ses habits élégants contrastaient avec l'image que j'avais de lui, nuancée par les souvenirs d'un homme robuste, habillé simplement, mais plein de chaleur et de gentillesse.

Après ces retrouvailles, il me révéla qu'après son départ pour tenter sa chance en Amérique, il avait fait l'acquisition d'une mine, un investissement qui s’avéra des plus fructueux.

Il avait découvert un filon d'or en abondance, ce qui avait considérablement augmenté sa fortune. Approchant de la soixantaine, Dimitri n’avait aucun héritier à qui transmettre son patrimoine. C’est pourquoi il avait prit la décision de revenir dans notre patrie dans le but de renouer avec ses racines, mais également de m'introniser dans le monde mondain qu'il avait embrassé. Pour cela, il tenait à ce que je participe à ce fameux bal. J'étais à la fois surpris et déconcerté, car l'idée d'assister à de telles festivités ne me tentait guère. Me fondre parmi ces jeunes gens de la haute société était pour moi un défi presque insurmontable. Comment pourrais-je dissimuler mes basses origines ? Je me sentais totalement étranger aux codes et aux usages de cette classe privilégiée, un monde que je n'avais jamais vraiment connu. Mon esprit était en proie à l’angoisse, imaginant les regards désapprobateurs de ceux qui auraient tôt fait de voir à travers mon apparence et de me juger. Cependant, je devais me faire violence et accepter car je ne voulais pas décevoir mon oncle qui faisait tout son possible pour moi.

Ainsi, avec mes longs cheveux bruns dévalant autour de mon visage et mon costume emprunté à Dimitri, je me préparai à pénétrer dans l’antre où je devais cacher qui j’étais réellement. Malgré mes craintes d'être démasqué par ma simple éloquence, je me rendis finalement à l'événement, ressentant tout de même un certain trouble. Lorsque je fis mon entrée dans la grande salle du palais d’hiver, je ne distinguais autour de moi que le prestige. Des lustres scintillants descendaient du plafond et les murs étaient tapissaient de riches draperies et de fresques délicates. Les femmes, parées de longues robes en satin, arboraient des décolletés sophistiqués et des bijoux étincelants, tandis que les hommes se présentaient en élégant costumes. L'atmosphère était chargée de musique, avec des valses entraînantes qui invitait les couples à danser sous les regards admiratifs. Face à tout ce beau monde, je me fis discret et alla me réfugier dans un un coin à côté de tables élégamment dressées, ornées de fleurs fraîches et de chandeliers.

Après un moment à me mordre les lèvres et serrer les dents, je pris la décision d’écourter ma présence malgré la désapprobation de mon oncle, de peur que mes nerfs n'emportent sur ma patience. Juste au moment où je m'apprêtais à partir, une magnifique jeune fille brune aux longs cheveux ondulés passa devant moi. Son passage laissa dans l'air une douce fragrance de rose qui effleura mes narines. Vêtue d'une robe taillée dans un lourd tissu de blanche, elle irradiait d’une telle beauté qu’il m’était impossible de détourner le regard. Son teint de porcelaine et son regard noisette m'attiraient. Lorsque mes yeux rencontrèrent les siens, un sourire du plus envoûtant illumina son visage. Glissant un doigt sur mes tempes, je constatais qu’elles étaient moites.

      — Qu'est-ce qui m’arrive ? pensai-je en ayant le cœur qui battait comme un beau diable.

Sous son charme, une envie irrésistible de l’aborder m'envahissait, mais la peur d'être éconduit me paralysait. Dimitri, qui remarqua mon trouble posa sa main sur mon épaule et déclara :

— Elle est ravissante n’est-ce pas ? C’est Rosalia Obolensky, la fille du comte Nikolaï. Tu devrais l’inviter à danser, mon garçon…

Il était bien aimable, mais j’avais des doutes quant à la pertinence de cette idée. J’avais beau être vêtu comme un prince, je craignais d’être éconduit par la plus belle jeune fille de la soirée. Après un bref moment d'hésitation, je mis peur de côté afin d’aller à sa rencontre. Lorsque j'arrivai devant elle, je m’inclinai courtoisement et pris sa main délicate pour la porter à mes lèvres avec respect :

— Madame, permettez-moi de me présenter, je me nomme Alexei Bajenov, et serait un immense honneur pour moi de partager cette danse avec vous.

J’avais osais convier une demoiselle dont j’étais indigne de son rang. Mon cœur battait si fort que je craignais qu’il ne cesse de fonctionner. C'est alors qu'elle s'adressa à moi :

      — En vérité, monsieur, j'apprécie fort bien la valse. Je serais ravie de faire quelques pas en votre compagnie.

J’avais du mal à réaliser ce qu'il m'arrivait. En saisissant sa main, un frisson parcourut tout mon être. Ensemble, nous nous laissâmes guider sur le parquet étincelant sur lequel nos pas s'harmonisaient à une valse ensorcelante et magique. Bien que ses yeux étaient les seuls que je distinguais sous son masque doré, je ne pouvais m’en détacher tellement ce moment était intense. J’avais l’impression que tout les regards étaient rivés sur nous, mais en réalité mais en réalité, c'était elle qui fascinait, elle qui attirait toutes les admirations. Dans ce flot de lumière et de musique, elle fit alors une observation pertinente :

— Il ne me semble pas vous avoir déjà vue, Monsieur Bajenov.

Ce simple constat, bien que fort civilisé, me pris de court et faillit me faire perdre mes moyens un instant. Cependant, dans un effort pour garder ma contenance, je pris une profonde inspiration et, sur une impulsion soudaine, me permis de lui répondre avec assurance :

— Vous êtes bien perspicace. En effet, je n’ai pas pour habitude d'assister à ces réunions mondaines. Mon oncle a insisté pour que je me joigne à ces charmants divertissements, et je dois avouer que l'expérience ne me déplaît guère…

À ma réponse, Lady Obolenski se contenta d'un sourire touchant :

— Et je dois dire que vous dansez à la perfection, ajouta-t-elle au bout d’un moment.

Après le bal, Rosalia hantait mes pensées sans relâche. Je tentais de m'en affranchir, conscient que nos destins étaient inconciliables, nos mondes étant si opposés. Issue d'une famille aristocrate, tandis que moi je n’étais qu’un homme issu du peuple, je savais qu’il nous était impossible d’envisager un avenir ensemble. Malgré tout, mon amour pour elle était indomptable. En conséquence, je rassemblai mon courage pour lui dévoiler mes basses origines, pensant qu'elle me repousserait, et que mon coeur en serait brisé, ce qui rendrait l’oubli plus facile. Mais à ma grande surprise, Rozalia me confia qu'elle éprouvait les mêmes sentiments.

Nous tentâmes de résister, mais notre attirance réciproque s'avéra plus puissante, et nous fûmes rapidement débordés par nos émotions. Mon oncle, Dimitri, qui avait pris soin de me guider dans ce nouveau monde, me rassurait en affirmant qu’il serait facile pour moi de me faire accepter par la famille Obolenski, maintenant que j’étais devenu l’héritier d’un homme fortuné. Je commençais à percevoir la logique dans ses paroles. Après tout, il n’avait peut-être pas tort, car je vivais désormais à ses côtés dans une somptueuse demeure, entouré de domestiques. C'est ainsi qu'un matin ensoleillé de septembre, avec une détermination renouvelée, je pris la décision de me rendre chez les parents de Rozalia pour solliciter sa main. En entrant dans leur grande maison, je fus accueilli dans un salon impressionnant, décoré avec goût, orné de meubles des plus luxueux.

Là, près de Mr Obolenski, un homme d'une quarantaine d'années à la chevelure parsemée de gris, se trouvaient deux énormes chiens aux regards menaçant, qui veillaient sur l'atmosphère avec une majesté presque intimidante. L'importance de ce moment ne m'échappait pas, et mon cœur battait la chamade alors que je m'apprêtais à demander la main de celle qui avait captivé mon âme…