Chapitre 1
01
La cour principale du château d’Alsa grouillait d’enfants, âgés d’une dizaine d’années tout au plus. Des gosses malpropres et bruyants, qui s’amusaient à terroriser une autre gamine. Sous les regards indifférents des adultes alentours, ils la maintenaient au sol et la forçaient à ingérer de la boue et du fumier. La pauvre fille se débattait et poussait de faibles cris, en vain : ses tortionnaires possédaient une force physique supérieure à la sienne. De plus, elle ne parvenait pas à faire appel à sa magie, sans quoi elle aurait certainement pu se libérer.
— Tenez-la bien les gars ! Elle doit pas s’enfuir !
— Vous l’avez vue ? Elle en a encore avalé !
— Ses yeux sont vraiment trop bizarres !
— Quel vilaine démone ! Elle devrait mourir !
— Elle sert à rien. C’est qu’une méchante sale bête !
— Si on lui fait pas peur, elle finira par nous tuer.
— Ouais ! Sale démon ! Prend ça !
Une pluie de coups de poings s’abattit sur la pauvre créature terrifiée. Elle se recroquevilla sur elle-même, tandis que ses tortionnaires continuaient de l’insulter. À présent, ils planifiaient de lui faire avaler des braises ! En cette saison, les braseros ne manquaient pas dans la cour du château juché en pleine montagne. Elle regarda autour d’elle, affolée, en quête d’une échappatoire, d’un moyen désespéré de s’enfuir. Était-ce encore un test du prince Soma en vue de lui apprendre à se débrouiller seule ?
Si elle mangeait des braises, elle mourrait certainement, en dépit de ses extraordinaires capacités de guérison. Au fond, cela valait peut-être mieux. Plus jeune, elle avait rêvé de choses heureuses pour sa vie, mais à présent, rien n’en valait plus la peine. Surtout si c’était pour rester dans ce laboratoire…
L’un des enfants la tira par les bras jusqu’à un endroit un peu moins exposé. Les mauvais garnements s’étonnèrent de son manque de réaction.
— Bah ? Elle se défend plus !
— Le démon a finalement abandonné la lutte, hein ?
La petite fille recevaient les piques des enfants en plein cœur. Son surnom de démon, dû à ses yeux violets, lui avait valu tous ses ennuis. Mais elle ne voulait plus se battre. Plus jamais. Tuer d’autres personnes, même pour se défendre, lui paraissait complètement dénué de sens. Elle voulait juste que tout se termine. Ne plus jamais vivre à Alsa, ne plus avoir à supporter les tests du prince Soma, ne plus entendre qui que ce soit la traiter de démon… Oui, voilà ce qu’elle désirait au plus profond d’elle.
Une terrible douleur à la jambe lui arracha un long cri : munis de tenailles, les enfants appliquaient les braises sur ses cuisses. La peur l’envahit de nouveau. Non, elle ne voulait pas mourir ! Elle ne voulait pas souffrir encore ! Si elle parvenait à se dégager, elle pourrait peut-être s’enfuir du château ! Elle se força à chasser cette pensée de son esprit. D’ordinaire, elle était confinée dans les laboratoires et le prince Soma l’avait toujours rattrapée et sévèrement punie les rares fois où elle avait tenté de s’échapper. D’autres personnes, des complices ou de parfaits innocents sans rapport avec elle, avaient été abattues devant elle en représailles. Elle refusait que cela se reproduise. Elle ne ferait plus de vagues.
De nouvelles brûlures la ramenèrent au présent et la firent changer d’avis. Peu importaient les conséquences, après tout ! Elle devait s’enfuir à tout prix. Mourir après une vie si misérable n’avait aucun sens. Elle commença à se débattre avec fureur, animée par le désespoir, la peur et la colère. Mais un jeune adolescent lui assena un violent coup dans le nez qui la laissa étourdie.
Sorti de nulle part, un bras puissant balaya soudain la marmaille, libérant leur victime. Allongée sur le sol, elle leva des yeux apeurés vers son défenseur. Allait-il la ramener au laboratoire ? Ou continuer de la torturer à la place de ces horribles gamins ?
Il la dominait de toute sa hauteur et ses riches habits trahissaient sa condition de noble. La fillette ferma les yeux de désespoir et porta son poing à sa bouche pour se retenir de crier. Gêner un homme de si haut rang allait lui valoir des mois de prison !
L’inconnu s’accroupit pour être à sa hauteur.
— Relève-toi, que j’examine ton nez, lui intima-t-il d’une voix ferme mais douce.
La petite fille s’assit et ouvrit craintivement les yeux. La situation lui apparut pire encore. À en juger par le fin bandeau d’or qui lui ceignait le front, l’homme n’était pas un noble, mais un prince. Elle serait torturée à mort, sans aucun espoir d’obtenir la pitié de Soma ! Les larmes lui vinrent aux yeux, tandis que l’inconnu tâtait prudemment l’arête de son nez. Elle parvint à hoqueter, à travers de gros sanglots, qu’elle ne voulait pas retourner d’où elle venait. L’homme sourit et prit la gamine entre ses bras sans se soucier de la crasse qui maculait ses haillons. De frayeur, la petite s’évanouit.
L’enfant se réveilla dans une chaleur et un confort qui lui rappelèrent son enfance, avant qu’elle ne rejoigne les laboratoires. Elle ignorait où elle se trouvait, et décida de ne pas ouvrir les yeux, pour prolonger l’instant. Jamais monsieur Soma ne lui aurait permis de dormir dans un lit si doux et agréable.
Elle percevait non loin d’elle le bruit d’une calme respiration, et la curiosité l’emporta sur son envie de dormir. Elle brûlait de savoir qui la laissait sommeiller ainsi dans un lit si moelleux. Les odeurs qui flottaient dans l’air lui étaient inconnues, elle ne se trouvait donc plus au château du prince Soma. Un lit confortable, un sauveur inconnu… L’avait-il enlevée, achetée, échangée ? Que faisait-elle avec lui, et pourquoi ? Continuerait-il le travail de Soma ? Dans ce cas, l’objectif de la fillette restait inchangé : elle devait toujours s’enfuir et gagner un endroit sûr.
Elle ouvrit les yeux. On l’avait emmenée dans une chambre pourvues de hautes fenêtres qui éclairaient le riche mobilier de la lumière matinale. Une cheminée ouverte laissait entrevoir les braises mourantes, résidus du feu qui avait dû brûler durant la nuit. L’enfant frémit à cette vue qui lui rappelait de mauvais souvenirs et se concentra sur le reste de la pièce. De nombreuses tapisseries couvraient les murs, dépeignant des scènes de fêtes dont l’enfant avait oublié jusqu’à l’existence.
L’homme se tenait debout près d’une fenêtre, tournant le dos à la jeune fille. Elle frémit de plaisir lorsqu’elle entendit le son de sa voix chaude et grave :
— Tu es réveillée depuis longtemps ?
La fillette se perdit dans l’analyse rêveuse de ce timbre envoûtant. L’homme se tourna vers elle et la regarda curieusement.
— Tu as perdu ta langue ?
Elle reprit ses esprits, ne connaissant que trop bien les risques d’une réponse jugée plus tardive que nécessaire par le prince.
— Pardonnez-moi, Votre Altesse.
— Tu es restée endormie longtemps, tu sais ? s’amusa le prince. J’ai dû vraiment t’effrayer pour que tu perdes connaissance alors que je tentais de te rassurer !
— Je vous présente mes excuses ! Je n’aurais pas dû accompagner les autres dehors, je ne savais pas que…
— N’aie aucune crainte. J’ai vu ce qu’ils t’infligeaient. Tu n’as rien à te reprocher, tu ne mérites aucun châtiment.
— Et le laboratoire ? Je serai punie quand j’y retournerai… Monsieur Soma ne doit pas être très content que j’aie dérangé un prince, en plus je ne suis pas rentrée !
— Tu n’y retourneras pas.
La fillette pensa d’abord à un mensonge. De nombreuses fois elle s’était crue libre, mais la réalité l’avait toujours rattrapée, implacable. Elle resta donc impassible : il s’agissait peut-être encore d’un test.
— Désormais tu m’appartiens, je t’ai achetée au prince Soma. Il t’a vendue très cher, mais qu’importe. J’attends de toi un service et une fidélité exemplaires.
Comment s’assurer qu’il ne mentait pas ? La dernière fois que quelqu’un lui avait annoncé quelque chose du genre, elle avait découvert qu’il ne s’agissait que d’une machination sordide en vue de lui faire commettre une erreur.
Descendant du lit, l’enfant s’approcha du prince et s’inclina devant lui.
— Pardon, Votre Altesse, mais j’ai besoin que le prince Soma me confirme lui-même que je ne suis plus à lui.
— Je vois que tu es prudente. Sais-tu qui je suis, jeune fille ?
— Je suppose que vous êtes un prince, répondit-elle, toujours inclinée. En revanche, et je vous prie de me pardonner, j’ignore votre nom.
— C’est bien ce qu’il me semblait. Je suis le prince Ascanth de Blagérie. Tu sais ce que cela signifie ?
— Qu’un homme de votre rang n’a aucune raison de perdre son temps à me mentir sur un sujet aussi futile ?
Le prince esquissa un sourire amusé.
— C’est en partie vrai. Cependant, il y a une chose sur laquelle je suis en désaccord avec toi. Je ne vois rien de futile dans le fait de t’annoncer que tu entres à mon service dès aujourd’hui en tant qu’Exécutrice.
La petite en resta abasourdie. Devenir Exécutrice ? Le bras droit armé d’un prince ? Elle bégaya :
— Alors… c’est vrai ? Je n’y retournerai pas ? Mais… je ne suis pas du tout qualifiée pour être Exécutrice !
— J’ai pourtant entendu dire que tu étais l’un des sujets les plus doués de ta section…
— J’ai…réussi des tests, oui. Je sais me battre et je connais les bases de ce que l’on enseigne aux membres des familles princières à l’école.
— Tu as déjà tué, n’est-ce pas ?
— Oui.
— Tu es prête à recommencer si je t’en donne l’ordre ?
La fillette releva la tête, porta la main à son cœur et posa un genou à terre. Après tout, il l’avait sauvée de ses harceleurs et de Soma. Son allégeance lui revenait de droit.
— Moi, Hélia, je vous jure que si vous êtes mon maître, je vous servirai fidèlement, et ce, jusqu’à ma mort !
— Moi, Ascanth de Blagérie, je te prends à mon service dès aujourd’hui et te déclare officiellement mon Exécutrice.
Il lui prit la main pour la relever et scella leur engagement d’un baiser sur le front. Ce geste symbolique représentait toute l’estime qu’un prince vouait à quelqu’un. Qu’il honore ainsi un simple sujet d’expérience tenait du miracle.