The end (1 )
Un jour, trois petits cochons sont allés se promener dans la lande des possibilités. Nul ne sait si cette lande est aussi vaste et infinie qu'on le croit. Mais ce qui est sûr, c'est qu'elle existe.
Ces trois cochons, donc, sont plus humains que vous le croyez. Ils ont des rêves, des préjugés et une excessive confiance en soi par-delà leur groin fouineur. Marchant d'un pas décidé, ils furètent et hument l'air de l'espérance comme si les effluves complexes qu'elle renfermait pouvaient les renseigner sur le début de leur quête.
- Vous savez bien que c'est trop compliqué, décréta Miss Chelinn, une dame aigrie aux lèvres pincées couleur citron vert.
Je relève la tête de mon cahier, en prenant bien soin de prendre un air ennuyé.
- Il suffit de...
- Votre texte doit être assez clair pour être compris par tous. Et je doute fort que quelqu'un d'autre dans cette salle ait saisi un traître mot de votre composition ridicule.
- J'avais compris, moi, protesta Trent, un garçon aux manières bien plus exquises qu'on peut le croire.
Je lui décoche un sourire reconnaissant, mais il avait déjà détourné le regard.
Miss Chelinn soupire et ramène son regard vert de rage sur moi.
- Arrêtez vos sottises et remettez-moi un devoir propre demain matin.
- Pourquoi devrais-je me conformer à vos attentes alors que vous ne prenez même pas la peine de...
Je m'arrête net. Une nouvelle venue venait de pousser la porte de la pièce. La classe passablement endormie se secoua et manifesta sa surprise par des murmures étouffés.
Grande et maigre, elle avait des cheveux blancs avachis et des épaules tombantes écrasées par un manteau gris cendre. De sa démarche calme et éthérée, elle rejoignit une chaise et s'assit, comme si personne n'avait remarqué sa présence.
Miss Chelinn toussa.
- Un texte clair et réaliste, trancha-t-elle en subtilisant mon cahier comme si sa vie en dépendait.
La sonnerie sonne au même moment. Telles des marionnettes contrôlées par des fils invisibles, tout le monde se leva de concert et sortit de la salle d'une démarche quasiment synchronisée.
La salle était vide depuis trente minutes. La montre murale étant cassée, les battements de mon cœur égrènent les secondes... le temps passe à une vitesse affreusement lente.
Tout à coup, quelqu'un pousse la porte et je sursaute, surprise de ma réaction trop spontanée à mon goût.
- Je ne voulais pas t'effrayer.
C'était Trent. Il paraissait aussi déboussolé que moi. Il croyait sans doute que plus personne ne serait ici à une heure aussi avancée.
- Eh bien, tu as quand même réussi.
- Tu m'attendais ?
- Non. J'avais besoin de réfléchir.
Et puis, pourquoi il aurait pensé que je l'attendais? Je me concentre sur la table pour éviter de croiser son regard.
- Avant, nous n'étions pas comme ça, commença-t-il en prenant place à côté de moi. Je m'éloigne un peu plus.
- Avant... qu'est-ce que ça veut dire, d'après toi?
- Tu es aussi rancunière que ça?
- C'est la raison pour laquelle tu es venu? Pour me juger sur ma façon de me comporter envers les gens comme toi?
Il accuse le coup. Je me lève et attends qu'il fasse de même.
- C'était elle, n'est-ce pas?
- Qui?
- Ne joue pas les innocents. Bianca, c'est elle? La fille aux cheveux blancs de tout à l'heure. Celle qui vient de Pologne.
Trent détourne les yeux, une manière comme une autre de me dire la vérité.
Un sourire triomphant aux lèvres, je prends mon sac et rejoins la porte, laissant Trent à son sort.
- Tu me dégoûtes, lançai-je avant de disparaître dans le sombre couloir, sans trop savoir si je m'adressais à lui ou à moi-même.