Chapitre 1
Krinryen représentait une image physique de la répulsion. Il y a avait quelque chose d’intrinsèquement exécrable chez lui. Pas au sens de méchant ou violent. Non, Krinryen n’était ni l’un ni l’autre. Son exécrabilité tenait de son absence, de cette froideur glaciale et paralysante qui suintait de lui comme un parfum empoisonné, comme un venin. Pas d’étincelle, pas de passion, pas un éclat de colère. Ni heureux, ni triste, ni même apathique. Il ne ressentait rien. Cet adolescent était un vide ambulant, une coquille dénuée de tout ce qui faisait d’un être humain un humain.
Comment ne pas détester ce barbare de la vie ?
Sa démarche même le rendait insupportable. Il rodait dans les rues avec des vêtements tantôt propres, tantôt défraichis, des épaules droites, des yeux ébènes profonds comme l'abîme, des cheveux soignés ou ébouriffés selon les jours, et un visage figé dans une neutralité presque artificielle, robotique, inquiétante. Sa stature filiforme rendait l’ensemble long, rigide et insensé, à l’image d’un fil de fer en mouvement. On observait un code barre se déplacer, on observait une aberration. Il n’appartenait pas à ce monde, non, il ne pouvait pas en être ainsi. Comment un être fait de chair et d’os, un homme, bien que mineur, pouvait-il à ce point être insensible à son environnement, à tout ce qui l’entourait ? Il défiait la nature. Et si cette nature qui devaient le connaître si bien parlait, elle affirmerait sans détour que la peste serait une meilleure compagnie.
Lors des discussions où on entendait son nom, des légendes tissaient son histoire. On racontait que Krinryen était né un jour de nuit, lorsque le soleil, boudeur, avait refusé de se lever. Au bar de son quartier, les pintes et les récits se mêlaient dans brouhaha ambiant. On se « souvenait » encore de ce matin où la lumière tapissait derrière l’horizon, comme si briller ce jour-là était trop pénible ou comme si la lueur savait ce que le commun des mortels ne pouvait pas savoir. Entre deux tournées générales, on disait que Krinryen vola cette lumière à sa naissance, pour que personne ne puisse jamais la voir, mais que la lumière avait réussi à s’échapper le lendemain.
Sa singularité avait attiré l’œil de nombreux gens. Parmi eux, le cercle des philosophes de l’université de Vengée s’était résolu à le comprendre. Il s’était réuni plusieurs fois à son sujet. Krinryen était une énigme, un paradoxe ambulant, une aubaine pour eux. Un jour, un membre du cercle, « Maître Alphonse », avait passé un après-midi entier dans son ombre, à le suivre partout où il se rendait. Il prenait frénétiquement des notes sur un carnet en cuir usé. Pourtant, à la fin de la journée, son carnet était entièrement raturé. Il avait conservé une seule ligne, laconique : « Krinryen est l’absence. » Cette phrase n’avait fait qu’ajouter à la confusion générale.
Les enfants, reflet de leurs parents, jonglaient entre crainte et fascination pour cet être décidément si singulier. Ils chuchotaient aux crépuscules des histoires sous le porche. Ils prétendaient que Krinryen pouvait voir à travers les murs. Puis, ils discutaient sur le chemin de l’école, à l’aurore. Ils pariaient leur petit-déjeuner qu’il n’avait pas de reflet dans le miroir. Un jour, une fillette aux nattes blondes avait osé l’approcher avec une pomme rouge dans la main. C’était un cadeau, une porte ouverte vers le monde extérieur. Elle la lui avait tendue, le visage jovial mais avec un timide sourire. Krinryen avait fixé le fruit un instant, avant de continuer son chemin, sans prononcer la moindre parole, laissant la petite fille esseulée, figée au milieu de la rue, la main toujours tendue. Elle était rentrée chez elle en pleurant, convaincue qu’elle était devenue invisible.
Les passants se tournaient par moment à son approche, mais jamais ils ne le fixaient trop longtemps. Uniquement des regards furtifs, brefs comme ceux d’un suricate. Sa démarche les repoussait. Ils savaient par instinct, au plus profond d’eux-mêmes, qu’il valait mieux l’éviter. Qu’il valait mieux ne pas trop s’en approcher, de la même manière qu’on recommande à son enfant de ne pas parler à un inconnu. Pourquoi ? Parce que Krinryen, bien que d’apparence calme, dégageait une sorte d’énergie froide et tranchante, comme un blizzard.
Sauf que ce blizzard, cette tempête dévastatrice, ne venait jamais. Voilà, le « paradoxe Krinryen ». Toute cette froideur, cette distance glaciale, ne menait jamais à une explosion. Puisque jamais il ne s’énervait, jamais il ne réagissait. La vie le frôlait sans une seule fois foncièrement s’accrocher à lui. Il glissait d’ailleurs à travers avec une aisance déconcertante, rappelant le calme du dernier jour d’un condamné. Il était indifférent à ce qu’elle avait à offrir. Il ne ressentait ni surprise, ni déception. Juste une continuité sans fin de journées qui sont là, posées dans un décor sans but.
Le matin ? Il se levait. Le soir ? Il se couchait. Et entre les deux ? Entre les deux, il errait. Errait dans les innombrables faubourgs de Vengée avec cette absence de but, cette absence d’envie, si caractéristique chez lui. On croyait qu’il attendait quelque chose, sans que jamais elle n’arrive – comme la mise à jour inexistante d’un programme obsolète. Il se trainait de rue en rue avec une régularité frôlant d’une brindille l’obsession. Il lui arrivait de passer devant les mêmes boutiques, croiser les mêmes visages, mais cela n’avait aucune importance. Rien n’avait jamais d’importance.
Un après-midi, un événement invraisemblable s’était produit. Les aiguilles de l’immense horloge de la tour du temps, qui surplombait la ville de Vengée, tournaient à l’envers. Personne ne s’en offusquait puisque personne ne le remarquait. Personne, sauf Krinryen. Il avait levé les yeux vers le flanc de la tour, où se situait le cadran. Il observait ces aiguilles défiler à rebours, comme un sablier dont les graines, au lieu de tomber, remontaient, faisant fi des lois de la gravité. Était-ce une erreur ? Une illusion ? Une faille ? Il était resté là pendant des heures, immobile. Son inertie avait finalement pris fin le soir venu alors que les lampadaires s’allumaient pour éclairer la route.
Ses parents ? S’ils vivaient bien encore quelque part à Vengée, ils n’existaient plus dans son esprit. Ils s’entassaient au milieu de divers souvenirs, sans aucune sorte de différence, dans une partie d’un passé reclus dont Krinryen s’était détaché sans s’en émouvoir. Sa mère et son père n’étaient ni plus ni moins important que n’importe qui d’autre. Il savait que ces derniers se souciaient de lui. Sa famille souffrait affreusement de la distance grandissante les séparant. Il n’était pas rare d’entendre sa mère pleurer et son père s’affliger. Pourtant, aucune émotion ne surgissait de ces constats. II les traitait en tant qu’informations brutes, comme la lune est un astre ou le bleu une couleur. Ni lui, ni ses parents n’arrivaient jamais à franchir cette barrière invisible, cette distance, ancrée profondément dans son être.
Aussi surprenant que cela puisse paraître, Krinryen ressentait jadis des choses. Il existait un temps où un semblant d’émotion habitait ce placide fil de fer. Mais, de cette époque à l’apparence si lointaine, il ne restait que des fragments flous. Un maigre reliquat, mais aucune certitude. Des souvenirs parcellaires, à moitié effacés comme un ticket de caisse coincé trop longtemps dans un porte-monnaie. Ces bribes de détail ne suffisaient pas à être sûr. Une émotion pouvait-elle réellement pousser dans une terre si aride ? Avait-il été heureux autrefois ? Avait-il ri ? Avait-il aimé ? Avait-il pleuré ? Peut-être. Mais tout cela appartenait à une autre époque. Maintenant, le vide. C’est tout ce qu’il subsistait.
Des rumeurs racontent qu’un jour où le ciel tomba, un événement impossible se produisit. Krinryen, alors enfant, levait les yeux au ciel. Là-haut, les nuages se déchiraient. Leur fissure laissait apparaître un vide infini. Un néant si profond qu’il avait volé la couleur de ses yeux, autrefois vert comme la nature. Depuis ce jour, l’enfant perdit sens, tout perdit sens. Il ne voyait le monde plus que comme une toile grise sur laquelle rien ne pouvait s’accrocher.
Et puis, Krinryen avait une sœur. Jwah. Une enfant de trois ans, pleine de vie, pleine de rires comme le sont les enfants de son âge, et même un petit peu plus. Elle, elle ressentait. Jwah était un contraste absolu avec son frère. Elle vivait. Elle aimait. Elle courait partout, s’extasiait de l’éclosion d’une fleur, riait des histoires drôles que leur père racontait au repas de famille. Les rares fois où Krinryen se rendait chez eux, pas par envie ni pour leur faire plaisir mais parce que c’était comme ça, Jwah sautait de joie. Elle montrait mille et une photo à son grand frère, lui racontait une centaine d’anecdotes en tirant sur sa manche pour attirer son attention. Mais… il ne réagissait pas. Il ne ressentait rien pour elle. Rien du tout. Elle était là, c’est tout. Juste une autre personne dans le monde, tout aussi importante et tout aussi futile que le reste. Comment cette chaire sans âme pouvait s’attacher à Jwah ? Il n’était pas capable d’attachement.
Un après-midi, Jwah avait planté une graine dans le jardin.
Eh ! Eh ! Regarde Krikri ! sautillait-elle, en pointant du doigt un bout de terre près d’un vieux puits en pierre.
Tu vois, j’ai planté une graine magique ! Elle donnera naissance à un arbre qui touchera les étoiles. Tu y crois grand frère, dis ? Renchérissait-elle.
Krinryen l’écoutait sans réagir. Il fixait simplement le petit monticule de terre fraîche où Jwah avait semé la graine. Cela ne décourageait pas l’apprentie jardinière pour autant. Le jour suivant, elle passait vérifier si la graine avait germé, impatiente de voir apparaître le premier bourgeon afin de le montrer à son frère.