JASPE - Tâche n°1 - Inspecter le pont
Il était une fois deux royaumes, en guerre depuis bien trop longtemps. Deux royaumes que tout opposait sinon les souffrances nées du conflit.
Il était une fois un roi et une reine, las de la guerre. Un roi et une reine qui surent mettre de côté la rancœur pour amorcer la paix.
Il était une fois deux princes et deux princesses dont le destin était de sceller la paix voulue par leurs parents. Deux princes et deux princesses dont le futur avait été décidé sans leur accord.
C’est leur histoire que nous allons conter ici.
Les sabots des chevaux martelaient le sentier. La pluie de la veille avait rempli les ornières de flaques boueuses, mais cela n’arrêtait pas les cavaliers. Les sapins défilaient à toute allure autour d’eux. Le prince Jaspe respirait à plein poumon l’odeur résineuse du sous-bois. Il était bien décidé à profiter sans réserve de cet instant de liberté.
Ce matin-là, il n’avait emmené avec lui qu’une suite réduite. Ferris et Grès maintenaient sans peine le rythme effréné qu’il leur imposait. Cette capacité était l’une des raisons pour lesquelles les deux gardes avaient été promus au rang de gardes du corps. Les deux autres étant une loyauté à toute épreuve et une indéniable discrétion. Jaspe n’avait aucun désir que toute la cour discute des escapades matinales du prince héritier et que son père vienne lui reprocher de ne pas s’entourer d’une escorte conforme à son rang. Il était parfaitement conscient de son statut et ne s’autorisait rarement d’infractions. Même au cours de cette équipée, il aurait été bien difficile de taxer le jeune prince d’égoïsme.
En effet, dès son lever, lorsqu’il avait été saisi d’une envie irrépressible de prendre l’air hors du palais royal, il n’avait pu se résoudre à une banale promenade. Il s’était fixé un but, et celui-ci n’était plus très loin.
La forêt de sapins qui bordait le sentier s’était clairsemée et laissait apercevoir la campagne environnante.
— Nous approchons, Votre Altesse ! cria Ferris derrière lui.
Jaspe hocha la tête. Quelques instants plus tard, il poussa sa monture vers le talus. Ses yeux gris étincelèrent d’excitation lorsque l’animal bondit hors du chemin. Les chevaux écrasèrent avec enthousiasme l’herbe humide. Les cavaliers se baissèrent sur leur encolure pour éviter les branches basses et quelques aiguilles s’accrochèrent à leur pelisse. Ils sautèrent un fossé qui charriait encore une eau boueuse.
La trajectoire la plus simple était loin d’être assez sportive.
Laissant la forêt derrière eux, ils gravirent une colline verdoyante. Arrivé à son sommet, Jaspe marqua une courte pause. Un fleuve sinuait en contrebas au milieu des bosquets de saules et de peupliers aux feuilles dorées.
Le prince héritier talonna son cheval et le lança droit vers les hommes qui s’activaient sur les berges. À mesure qu’il s’approchait, le jeune homme constata les progrès des travaux. Les six piles du pont émergeaient déjà des flots écumeux. Un solide échafaudage de bois supportait l’avancement de l’édification des premières arches. Jaspe sourit avec fierté.
Ce serait le pont le plus moderne du royaume, construit avec les techniques les plus avant-gardistes. Son tablier serait assez large pour laisser deux charrettes se croiser sans risque. Il avait dû batailler ferme pour que son père accepte de se lancer dans un tel chantier, aussi s’en considérait-il comme directement responsable.
Au pied de la colline, les cavaliers rejoignirent la route qui menait au fleuve. Jaspe stoppa son cheval et démonta à côté d’un tombereau de pierres taillées que les ouvriers étaient en train de décharger. Il souleva sa toque en velours bleu pour essuyer la sueur qui perlait à son front et passa machinalement une main dans ses cheveux blonds coupés court.
Alerté par le bruit des sabots, le contremaître, un petit homme sec et nerveux, se précipita vers les visiteurs pour les chasser. Il s’arrêta net en reconnaissant le prince. La panique traversa son regard. Il ôta son bonnet avec empressement et multiplia les courbettes.
— Votre Altesse, nous n’avons pas été prévenus de votre arrivée ! Je vais rassembler les ouvriers, que vous puissiez les passer en revue. Nous allons faire de la place pour votre suite.
Jaspe détestait assister à l’affolement que provoquait son apparition. Il avait parfois l’impression de voir les pensées qui s’entrechoquaient dans l’esprit de ses sujets.
« Y a-t-il assez de plumes à mon chapeau, assez de dentelles à mon jabot ? »
« Que dois-je faire pour qu’il se souvienne de moi ? » devaient se demander les nobles et les bourgeois.
Les gens du peuple songeaient plutôt :
« Qu’est-ce que j’ai fait de mal ? »
« Pourvu que je passe inaperçu. »
Aussi le prince Jaspe eut-il un sourire rassurant et fit signe à l’homme de se redresser.
— Laissez les ouvriers travailler. Ma venue n’était pas prévue et ma suite est des plus réduite. Nous ne prenons pas beaucoup de place.
Le contremaître épongea son front luisant avec son bonnet et se mit à le triturer nerveusement entre ses mains.
— Comment se déroulent les travaux ? demanda Jaspe pour le sortir de son embarras. Quand pensez-vous avoir terminé ?
Grès et Ferris sur ses talons, le prince avança vers la berge en louvoyant entre les caisses, les outils et les piles de pierres qui occupaient les lieux. Sur son passage, certains ouvriers se poussaient brusquement en se détournant ou s’immobilisaient en marmonnant, le regard fixé sur leurs gros godillots. Jaspe ne les salua pas moins, les remercia pour leur implication et leur travail. Il eut un mot pour chacun de ceux qui croisèrent sa route. Le contremaître trottinait à leurs côtés, laissant quelques pas de distance avec le prince héritier.
— Tout se passe bien, affirma-t-il fièrement. Malgré la dernière crue, nous sommes parvenus à tenir les délais. Si l’hiver est clément et si le Puissant Dragon d’Or nous prête sa force, le pont sera terminé au printemps.
Ce qui faisait beaucoup de si.
Jaspe n’était pas dupe, l’ouvrage ne serait sûrement pas prêt avant l’été. Mais qu’importe. Les bienfaits qu’il apporterait méritaient toute cette attente. La Nevala était un fleuve capricieux. Des crues fréquentes avaient emporté plus d’un des ponts en bois qui l’enjambaient, et les quelques gués qui la franchissaient étaient dangereux. La construction du nouveau pont permettrait de désenclaver la région que la Nevala séparait de la capitale. Les marchandises circuleraient plus facilement et, en cas d’urgence, venir au secours des villages serait plus aisé. Les mouvements de troupes en seraient aussi bien simplifiés.
Jaspe fronça les sourcils. Ce n’était certainement pas la raison pour laquelle il avait tant fait pression sur son père pour qu’il accepte de financer cette réalisation, cependant il fallait bien tenir compte de la guerre. Les affrontements à la frontière duraient depuis presque un siècle et elle était malheureusement devenue partie intégrante de la vie quotidienne.
Le prince soupira et reporta son attention sur le chantier.
Devant eux, solidement ancrés sur la berge, deux piliers sveltes annonçaient la future splendeur de l’édifice. Les ouvriers s’activaient sur la première arche, amenant les pierres ocre pour assembler les suivantes.
Jaspe imagina l’ouvrage terminé, les sept arches gracieuses qui s’élanceraient sur le fleuve, la majestueuse statue du Puissant Dragon d’Or qu’il voulait voir figurer au milieu du pont, protégeant les passants de ses ailes étendues. Ce serait sans nul doute un monument exceptionnel, le premier de son genre dans tout le Royaume de l’Aube.
Satisfait de son inspection, Jaspe fit signe à ses deux gardes du corps qu’il était temps de partir.
— Nous n’allons pas vous déranger davantage, annonça-t-il au contremaître qui ne put totalement réprimer un soupir de soulagement. Vous faites un excellent travail, vous pouvez être fiers de vous.
— Merci, Votre Altesse. Si vous me permettez, je… euh…
L’homme malaxa son bonnet de plus belle, tête baissée.
— Je vous écoute, l’encouragea Jaspe.
— Mon fils aîné aura dix-neuf ans dans deux mois. Je… Il…
Le prince se rembrunit. Il ne savait que trop bien ce qui allait suivre.
— Votre Altesse, connaissez-vous déjà les lettres qui seront choisies au Nouvel An ?
— Comment s’appelle votre fils ? demanda Jaspe avec douceur.
— Il s’appelle Galet, monseigneur.
Jaspe secoua tristement la tête.
— Je sais que beaucoup de rumeurs infondées circulent, pourtant les initiales sont réellement tirées au sort. Et le « G » n’est pas sorti depuis plusieurs années. J’espère pour vous qu’il aura de la chance. Mais laissez-moi vous dire que les trois années de service à la frontière ne sont pas si pénibles qu’on l’imagine. La solde est bonne et les escarmouches sont bien moins nombreuses qu’il y a dix ans.
Il ne pouvait masquer complètement son embarras. En sa qualité d’Altesse Royale, il n’était pas soumis au tirage au sort. Il avait cependant déjà servi un an dans les troupes stationnées à la frontière. Et il savait qu’il devrait y retourner pour parfaire son éducation militaire.
Il rassura le contremaître tant bien que mal et se décida à prendre congé, une boule dans la gorge. L’homme partit dans une nouvelle série de courbettes tout en se confondant en remerciements embarrassés.
Les montures attendaient leur cavalier en broutant les touffes d’herbes rases entre les caisses de matériel. Jaspe attrapa la bride de son cheval et caressa les poils crème de son front avec quelques mots affectueux. Puis il sauta en selle avec aisance et lança l’animal sur la route. Ferris et Grès l’imitèrent, en ombres fidèles.
Une heure plus tard, le trio arrivait en vue de la capitale. Albàn s’étalait orgueilleusement au centre du petit Royaume de l’Aube. Jaspe n’avait pas choisi au hasard le trajet qui les ramenait chez eux. Il offrait une vue plongeante sur leur ville qu’il appréciait particulièrement. Comme à chaque fois, un sourire involontaire étira ses lèvres. Il pouvait reconnaître chacune des maisons de briques rouges et blanches, les toits pointus, les dômes dorés des temples du Puissant Dragon d’Or. Il devinait les avenues qui traçaient de larges saignées entre les édifices, les parcs qui étalaient leur verdure pour laisser respirer la capitale. À l’est, le palais royal s’étendait à la périphérie, sa forme majestueuse ceinte de grands jardins bien ordonnés.
Derrière, occupant tout l’horizon, la silhouette lointaine des montagnes lançait ses pics acérés vers le ciel. La chaîne de l’Écrin enserrait le royaume dans son étreinte monumentale, l’isolant ainsi du reste du monde. Lorsque le soleil se levait, ses sommets éternellement enneigés s’embrasaient comme des joyaux. L’aube était l’instant privilégié où, chaque fois que ses yeux se tournaient vers les montagnes, Jaspe avait l’illusion que cet incroyable spectacle n’était que pour lui.
Le prince Jaspe et son escorte entrèrent dans la ville au petit trot. Les sabots des chevaux claquaient avec allant sur la route. Dès qu’ils commencèrent à croiser des passants, Grès et Ferris se rapprochèrent de lui pour l’encadrer.
— C’est très imprudent, grommela Grès. Nous ne sommes pas assez nombreux pour assurer votre sécurité. Pourquoi avoir voulu rentrer en ville par ce côté ?
Sous les sourcils broussailleux du vétéran, des yeux sombres perçaient Jaspe avec réprobation.
— Allons, voyons, dit le prince en haussant ses larges épaules, que veux-tu donc qu’il m’arrive ?
— Je sais bien que le peuple vous aime, mais ne craignez-vous pas un excès de… d’enthousiasme si vous êtes reconnu ?
Un fiacre les dépassa à toute vitesse dans un fracas de roues sur les pavés inégaux. Grès sursauta et porta la main sur la garde du sabre qui battait sa cuisse.
— Détends-toi, mon ami. Je ne risque rien.
— C’est vous qui le dites, grogna Grès sous sa moustache.
Jaspe savait que le vieux soldat n’omettait son titre que par crainte d’attirer l’attention et il avait mieux à faire que de lui en tenir rigueur. Il préférait regarder les gens qui vaquaient à leurs occupations tout autour de lui.
Un maraîcher envahissait le trottoir de ses caisses de pommes rouges, de poires dorées, de citrouilles rebondies aux quartiers verts et orange. Panier sous le bras, les acheteurs parlaient fort et échangeaient les derniers potins en tâtant la marchandise. Un peu plus loin le long de l’avenue, un cordonnier ressemelait des chaussures dans son échoppe qui donnait sur la rue. L’odeur du cuir neuf qui en émanait signalait son activité plus sûrement que n’importe quelle enseigne. Les yeux de Jaspe furent attirés par des chapelets d’animaux en verre soufflé qui oscillaient sur les présentoirs du magasin suivant. Des biches aux pattes fines y côtoyaient des oiseaux aux ailes colorées. Des carillons translucides tintaient délicatement au gré du vent.
Cet agréable tableau était assombri par la présence sinistre de certaines devantures barrées par des planches. Les commerces et les échoppes dont les propriétaires avaient été appelés pour se battre sur le front et qui n’avaient trouvé aucun remplaçant pour continuer leur activité en leur absence. Jaspe détourna les yeux.
— Oh, regardez ! cria soudain quelqu’un.
— Oho, murmura Ferris que la situation ne semblait pas émouvoir outre mesure.
— Regarde, on dirait le prince Jaspe, là !
— Oui, c’est lui !
— Votre Altesse, Votre Altesse !
Les cris enflèrent le long de la chaussée. Les passants se retournaient et s’attroupaient peu à peu sur les trottoirs.
— Ça devait arriver, ricana Ferris.
Il n’en rapprocha pas moins sa monture de celle du prince. Grès l’imita en grommelant sa mauvaise humeur. Jaspe sourit et agita la main pour saluer le peuple qui se pressait pour le voir. Quelques minutes avaient suffi pour que la foule se rassemble. Des fenêtres s’ouvrirent sur leur passage pour laisser place à des visages curieux. Des enfants, juchés sur les épaules de leurs parents, lui adressaient de grands gestes, les yeux brillants de joie. Jaspe essayait d’avoir un regard pour tous malgré l’accélération que Grès imposa à leur allure. Quatre gendarmes coiffés de bicorne qui patrouillaient dans le quartier prirent sur eux de faire reculer les gens sur les trottoirs. Cependant, l’attitude de la foule restait bienveillante. Les apparitions de la famille royale en ville étaient assez fréquentes pour ne pas susciter d’émeute.
La posture de Grès commençait tout juste à se détendre qu’une voix plus forte trancha soudain dans le joyeux brouhaha.
— La guerre, il faut arrêter la guerre !
— Cessez d’envoyer nos enfants à la mort pour rien ! reprit quelqu’un d’autre.
Le sourire de Jaspe se crispa. Les gendarmes empoignèrent la matraque qui pendait à leur ceinture. Des remous agitèrent la foule tandis que les mécontents se fondaient dans la masse. Des cris de protestation s’élevèrent dans la bousculade qui s’ensuivit.
— Laissez-les ! ordonna Jaspe d’une voix forte.
L’intervention des gendarmes risquait d’envenimer la situation en faisant basculer la foule du côté des contestataires. Peu nombreux et déjà en fuite, ceux-ci ne représentaient aucune menace. En outre, pouvait-on les blâmer de crier tout haut ce que tout le monde, y compris lui-même, pensait tout bas ?
Il n’avait jamais vraiment compris pourquoi son père n’avait pas mis un point final à cette guerre. Il était pourtant moins belliqueux que son propre père. À croire qu’après toutes ces décennies, la guerre avec le Royaume du Crépuscule était devenue une habitude, voire pire, une tradition.
Jaspe n’était toutefois pas naïf, il se doutait que la paix ne satisferait jamais tout le monde. Le clergé pourrait-il accepter de partager la zone de la Chute, ce bout de terre si symbolique, avec les fidèles du faux dieu ?
La foule avait été éparpillée et les trois cavaliers talonnèrent leur cheval. Il était inutile de laisser la même scène se reproduire un peu plus loin. Ils traversèrent rapidement le quartier suivant où les façades bicolores des hôtels particuliers les regardèrent passer avec indifférence. Ici encore, les conséquences de la guerre se rappelaient aux passants. À certaines fenêtres s’accrochaient des bouquets de fleurs jaunes, plus ou moins flétris, informant que les occupants de la demeure avaient subi la perte d’un être cher, mort pour la gloire du Puissant Dragon d’Or.
Enfin ils atteignirent la grande place en forme d’étoile vers laquelle les avenues principales de la capitale convergeaient toutes. Au centre s’élevait la statue équestre du quadrisaïeul de Jaspe, le roi Onyx, le premier de leur dynastie. Le flou entourait son arrivée au pouvoir, et Jaspe soupçonnait qu’il avait profité sans vergogne des troubles provoqués par les premières années de guerre pour évincer son cousin du trône.
Le palais royal s’étendait là, juste de l’autre côté de la place. Les cavaliers s’approchèrent des hautes grilles de fer forgé qui le protégeait. Après le premier instant de panique en découvrant le prince héritier hors des murs du palais alors qu’ils ne l’avaient pas vu sortir, les sentinelles s’empressèrent de lui livrer le passage. Jaspe et ses gardes du corps franchirent les obélisques qui marquaient l’entrée. Toutes deux étaient coiffées d’une statue étincelante du Puissant Dragon d’Or, les griffes étendues et la gueule grande ouverte.
Le prince était de retour chez lui.