Prologue
La nuit étendait son voile sombre sur les ruelles sinueuses de Montmartre. Ici, le murmure des pavés anciens racontait les récits d’une époque révolue, où les artistes côtoyaient les marginaux dans une danse nocturne incessante. Mais ce soir, aucune mélodie n’accompagnait mes pas. Seuls les bruits lointains des fêtards, encore innocents des ténèbres qui rôdaient, résonnaient faiblement. J’étais en chasse. Les ombres ne me faisaient plus peur, elles étaient devenues mes alliées dans cette traque qui me menait à travers les ruelles silencieuses et désertées.
Depuis des semaines, les rapports de disparitions s’étaient multipliés. Des jeunes femmes, souvent seules, volatilisées sans laisser de trace, happées par les ténèbres alors qu’elles pensaient être à l’abri dans cette ville lumière. Mais Paris n’avait jamais été un lieu sûr pour ceux qui ignoraient les vérités cachées sous sa surface lisse. Ce que la police ignorait, je le savais depuis longtemps : il ne s’agissait pas de simples enlèvements. Ces femmes étaient devenues des proies dans une chasse plus ancienne que les hommes ne pouvaient l’imaginer.
Les ruelles de Montmartre, avec leurs escaliers escarpés et leurs recoins oubliés, étaient l’endroit parfait pour les prédateurs nocturnes. Ce quartier, autrefois joyeux, cachait maintenant des ombres bien plus sombres que celles projetées par les réverbères tremblotants. Les rumeurs murmuraient que quelque chose de plus maléfique rôdait. Un chasseur comme moi sait reconnaître la différence entre la noirceur humaine et celle des créatures plus anciennes, celles qui traquent sans relâche, sans pitié.
Mes pas s’étaient faits légers, presque silencieux, tandis que je longeais les murs délabrés des vieux bâtiments. La brise fraîche qui montait de la Seine n’était plus qu’un murmure, incapable de percer le silence angoissant de ces ruelles reculées. J’avais suivi un fil ténu, un pressentiment, un soupçon, qui m’avait mené jusqu’ici. Je savais que j’approchais.
Puis je l’ai senti. Ce froid particulier, presque tangible, qui s’insinue dans les os lorsqu’un vampire est proche. C’était une aura que seuls ceux qui ont chassé longtemps peuvent reconnaître. Une présence vicieuse, invisible, mais omniprésente. Les réverbères faiblirent encore, comme si l’obscurité elle-même aspirait la lumière autour de moi.
Un cri, étouffé. Mon corps réagit avant même que ma pensée ne le commande, mes sens tendus à l’extrême. Je me faufilai entre les ombres, mes mains déjà prêtes à saisir les armes dissimulées sous ma veste. Mon regard parcourait les alentours, scrutant chaque recoin, cherchant la moindre anomalie dans l’obscurité.
Puis je le vis. Une silhouette haute, longiligne, vêtue de noir, se penchait sur une jeune femme. Ses mouvements étaient fluides, presque irréels, comme si son corps se fondait dans la nuit elle-même. Il avait pris son temps, savourant chaque seconde, chaque instant où sa victime, encore inconsciente du danger, était à sa merci. Il était mince, presque squelettique sous ses vêtements, et ses yeux... ses yeux luisaient d’une lueur rougeâtre, glaciale, comme deux braises dans la nuit. Des crocs, longs et effilés, brillaient sous la faible lumière d’un réverbère, prêts à plonger dans la chair tendre de la gorge de la femme.
Je savais que j’avais peu de temps avant qu’il ne sente ma présence. Mon cœur battait sourdement dans ma poitrine, mais mon esprit était clair. Le combat allait s’engager. D’un geste rapide, j’extirpai une lame bénie, froide et tranchante, forgée spécialement pour ces créatures. Le métal semblait vibrer entre mes doigts, comme si la lame elle-même sentait l’imminence du combat.
Je fis un pas en avant, rapide et silencieux. Le vampire se redressa instantanément, ses yeux rouges me perçant avec une haine animale. Ses crocs luisirent un instant avant qu’il ne bondisse, rapide comme une ombre. Mais je l’avais anticipé. Mon bras gauche s’éleva instinctivement pour parer son attaque, mon couteau dans l’autre main frappant avec une précision chirurgicale. Le vampire recula, surpris, un filet de sang noir s’échappant de la plaie que je lui avais infligée à l’épaule.
Il cracha, un grondement guttural s’échappant de sa gorge. Son visage, auparavant presque humain, se tordit en un masque de rage et de cruauté pure. Ses griffes se déployèrent, longues et tranchantes comme des lames, et il bondit à nouveau, cette fois avec une violence décuplée. Nos corps s’entrechoquèrent, et je sentis la force inhumaine de la créature me projeter en arrière.
Je roulai sur le sol pavé, amortissant le choc avec mes bras, puis me relevai en un instant. La créature se rua sur moi, ses griffes filant dans l’air comme des lames. Mais cette fois, j’étais prêt. Je bloquai l’attaque avec une précision militaire, déviant ses coups avant de planter ma lame dans son flanc. Il hurla de douleur, une plainte déchirante qui fit écho dans les ruelles désertes.
Le combat s’intensifia, un jeu de vitesse et de précision. Le vampire frappait avec une brutalité presque animale, ses coups vicieux cherchant à m’arracher la chair. Mais je connaissais leurs méthodes, leurs faiblesses. Mon entraînement, des années de préparation, m’avaient appris à lire leurs mouvements avant même qu’ils ne les exécutent. Chaque attaque que je portais était précise, méthodique, visant les points vitaux.
Un coup rapide, une feinte, et je le déséquilibrai. La créature perdit son appui, et j’en profitai pour frapper. Ma lame s’enfonça profondément dans sa poitrine, transperçant son cœur. Le vampire s’effondra, son corps se contractant une dernière fois avant de sombrer dans l’immobilité. Son sang noir s’étala sur le sol, absorbé par les pavés comme s’ils avaient soif de cette noirceur.
Je restai un instant immobile, reprenant mon souffle, l’adrénaline battant encore dans mes veines. Puis je me tournai vers la jeune femme qu’il avait attaquée. Elle était allongée là, pâle et immobile, à quelques mètres de moi. Je m’approchai lentement, mon cœur battant différemment cette fois.
Sa silhouette, encore dissimulée dans l’ombre, laissait entrevoir des vêtements simples, presque élégants. Ses cheveux sombres encadraient son visage d’une manière étrange, comme une toile de jais. Je me penchai, inquiet de la trouver blessée, ou pire encore. Mais lorsqu’elle leva légèrement la tête, mon souffle se coupa.
Son visage...
Même sous la pâleur de la nuit et l’angoisse du moment, il frappait par sa beauté tragique. Ses traits étaient fins, d’une élégance intemporelle. Ses lèvres, légèrement entrouvertes, semblaient murmurer des secrets que seuls les siècles pouvaient connaître. Ses yeux, encore troublés par la peur, croisèrent les miens, et une vague d’émotion que je ne m’expliquais pas me traversa.
Un instant, je restai figé, déstabilisé par la force de ce regard. Ce n’était pas seulement de la peur que je voyais en elle, mais autre chose. Une profondeur, une histoire... quelque chose qui me frappa en plein cœur, comme si une vérité cachée se révélait à moi, mais que je ne pouvais encore comprendre.
Je secouai légèrement la tête, reprenant le contrôle de mes émotions. Je lui tendis la main, l’aidant à se relever doucement. Elle était légère, presque fragile, mais ses yeux me disaient qu’elle était bien plus que cela. Ce moment de calme, après la violence du combat, créait une tension étrange entre nous. Elle semblait vouloir dire quelque chose, mais les mots restèrent bloqués dans sa gorge.
Je ne pouvais pas comprendre pourquoi, mais en la regardant, je savais que cette rencontre changerait tout.








