Coba Ayo 🛥️

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Summary

Coba Ayo, c'est notre bordel quotidien. On navigue entre des deals foireux, des trahisons, et des guerres de pouvoir à San Cristobàl. Brock dirige, Pascal se la joue papa poule, Rizal est parano, Barbara fait la princesse et moi ? Je fais le sale boulot. On bosse pour des types comme Ignacio Morales, un taré qui rêve de foutre les Anglais dehors pour son petit empire hispanique. Mais tout ce merdier ne fait que commencer, parce qu'ici, c'est tuer ou crever, et franchement, ça commence à me peser. Bienvenue dans ma vie.

Status
Ongoing
Chapters
6
Rating
n/a
Age Rating
18+

I. Rapide et sécurisé (Part.1)

Ce que j’aime dans mon boulot, si on peut appeler ça comme ça, c’est que je n’ai pas besoin de me casser le cul. Non, c’est vrai, je suis accoudée sur le garde-corps de notre yacht à moteur, je prends le soleil, l’eau est belle, je suis bercée par le son des vagues et des oiseaux. Ça sent la poiscaille à plein nez, mais bon, on fait avec. Ce sont de vraiment bonnes conditions de travail. Mes collègues sont un petit peu volubiles mais je préfère qu’ils me demandent si j’ai vérifié le moteur du bateau, la météo et si la cargaison est bien sécurisée que des putains de questions de bureaucrate comme “Où est l’agrafeuse ?” ou “Tu peux m’imprimer ce document s’il te plaît ?”. De toute façon je n’ai pas fait d’études alors je ne risquais pas de trouver ce genre de boulot.

D’ailleurs, je ne me suis pas présentée, je m’appelle Mary. Ou Mary Schwartz pour les amateurs de détails inutiles. Mon nom de famille n’a aucune importance. Mon père était une ombre et ma mère, une parfaite imbécile. De toute façon, les gens d’ici aussi s’en moquent d’où je viens. On ne nous recrute pas pour le pedigree, mais pour les compétences, et la capacité à faire ce qu’il doit être fait.

Bon par contre, le soleil commence à cogner sévère. Si Pascal continue à nettoyer ce fichu pont comme ça, il va finir par crever d’une insolation avant même qu’on ait le temps de le foutre à la flotte. Cet enfoiré a dépassé les cinquante piges et il a plus d’énergie qu’une batterie de bagnole. Franchement, tout le monde a compris qu’on était la compagnie Coba Ayo, pas besoin de frotter l’emblème jusqu’à ce qu’il brille comme un diamant. Quant à Brock, je me demande ce qui lui est passé par la tête pour aller chercher des mots indigènes… Son côté tête d’ampoule sûrement. Comme si on avait besoin d’utiliser des mots compliqués pour prouver qu’on est rapides et protecteurs. C’est de la poudre aux yeux. Bref, le symbole de notre société est donc un marlin bleu et rouge dans un bouclier doré. Pour pondre un machin aussi ridicule, notre chef n’a pas eu que la poudre aux yeux.

Et voilà, mon oreillette commence à crachoter, quand je vous disais que mes collègues étaient bavards...

– “Mary, tu vois quelque chose derrière nous ?” demande Rizal.

Ce gars-là a toujours l’air d’annoncer un drame quand il parle. Moi qui pensais que les asiatiques étaient plutôt du genre zen, cet Indonésien est un vrai paranoïaque.

Je scrute l’horizon. Rien derrière nous, en tout cas, rien que je ne puisse voir à l’œil nu. Cet intello a des machines capables de détecter un poil de cul à des kilomètres.

– “Rien pour l’instant,” je réponds.

– “Continue de surveiller,” m’ordonne-t-il.

Pourquoi est-ce qu’il tient tant à ce que je reste plantée là comme une poupée gonflable ? Ses jouets électroniques se plantent rarement. Ne vaudrait-il pas mieux que nous nous préparions à protéger le navire au cas où on ait affaire à des pirates ? Enfin, je dis ça, mon Desert Eagle MK VII est bien au chaud dans mon holster, chargé et prêt à en découdre. Je ne serai pas la première à claquer en cas d’assaut.

Et voilà que ces joyeux lurons se pointent. Un bateau cigarette file tout droit vers nous. Plus de doutes, ces petits cons veulent se faire les dents sur nous. Je vais prévenir l’Indonésien, histoire de l’apaiser un peu.

– “Un go-fast boat est à nos trousses.”

Notre argument commercial est la rapidité, mais quand je vois ces enfoirés nous rattraper avec tant d’aisance je me dis que le marlin qui se fait dorloter par Pascal doit pâlir. La petite fête est prête à commencer. Nos admirateurs secrets sont désormais assez proches pour que j’aperçoive un grand gars bronzé et sa barbe en pagaille s’apprêter à faire une connerie. Un projectile explose derrière moi alors que je l’esquive de justesse. Des pétards ? Vraiment ? On croirait voir un groupe d’adolescents pré-pubères en train de faire leur première connerie. En plus, ces idiots me foutent des acouphènes et commencent sérieusement à me foutre les nerfs.

– “Vous vous croyez chez papa-maman bande de débiles ?”

Voilà enfin Brock qui fait son entrée. Il lui en a fallu du temps à notre capitaine pour sortir ses cent quatre-vingts-dix centimètres de muscles bien utiles dans ce genre de merdiers. Même Pascal abandonne le balai pour quelque chose de plus menaçant qu’un chiffon humide. Son visage est d’un naturel sympathique, même un fusil mitrailleur à la main il a l’air de vouloir dire une connerie… Heureusement qu’il est là pour nous…

Enfin bon, les pirates en carton nous ont dépassés et je ne capte toujours pas ce qu’ils mijotent. Un coup de feu file finalement dans notre direction et je me retrouve planquée aux côtés de Brock. Ils en avaient bien tout compte fait... des couilles. Ils en tirent un second, puis un troisième, puis vident carrément le chargeur entier… Allez-y, faites-vous plaisir les gars, c’est pas comme si une balle coûtait un dollar américain à l’unité.

– “Un autre bateau attaque sur l’aile droite !”

Putain, il commence vraiment Ă  me saouler avec ses alertes Ă  la con.

– “Ouais bah là, on est légèrement occupé à se faire arroser de balles Rizal ! Alors si tu pouvais sortir le nez de tes écrans et venir nous filer un coup de main, ce serait pas mal du tout !”

– “Je m’en occupe”, lâche Brock en rejoignant la direction mentionnée.

Le chef s’apprête à contourner la cabine pour faire leur fête à ces pauvres types quand un cocktail Molotov atterrit juste devant lui. Les flammes lèchent son jean, et il se débat comme un dément pendant que Pascal tente d’éttouffer le feu avec sa chemise. L’odeur de leur merde me file la gerbe sérieux.

Les pirates en profitent bien-sûr pour grimper à bord. Et voilà que le barbu de tout à l’heure déboule sur le pont. Avant même qu’il ait le temps de dégainer, je lui balance un pruneau entre les deux yeux et il s’effondre sur le pavois. Je le balance par-dessus bord comme un sac de viande, directement sur son petit camarade qui le suivait. Le pauvre gueule comme si on arrachait ses entrailles. Pauvre choux...

En plus, comme ils mangeaient bien à la cantine ces deux-là, je suis certaine que le bateau cigarette va se faire la malle s’il ne veut pas finir comme le Titanic.

Rizal débarque enfin. Il a eu la clarté d’esprit de ramener l’extincteur avec lui. Manque de pot, il déboule juste au moment où toute la troupe du second bateau vient nous faire un petit coucou. Un coup de feu part dans sa direction mais ne l’atteint pas. Brock et Pascal ont réussi à se mettre à couvert et sont prêts à repousser l’assaut. Tout le monde bascule lentement vers l’entrée de la cabine, puisqu’ils ne peuvent attaquer que de ce côté-là, l’autre partie est en train de flamber. Ça commence même à tenir chaud bon sang. Faut juste espérer qu’on ne se retrouve pas coincés entre le marteau et l’enclume quand leur second équipage tentera de monter à bord

Il va falloir se bouger sérieusement, là. Notre bateau est en train de flamber, bordel. Rizal, planqué derrière un coin, tente d’éteindre le feu comme il peut sans se faire criblé par les balles ennemies. À l’entrée de la cabine, je suis en pleine danse du feu avec un pirate. On fait le jeu du coucou : chacun se pointe, on tire, et c’est un vrai sketch.

Il va falloir qu’on trouve un moyen de faire avancer ce bordel, parce que là, on est loin d’en voir le bout. Je me redresse et fais signe à Pascal de prendre ma place. Je profite de la pause pour recharger mon Desert Eagle et le ranger dans mon holster. Avec un bond, je grimpe au pont supérieur, et Brock m’aide à monter. Une balle le touche à l’épaule, mais la blessure semble superficielle. Faut dire que s’il arrêtait de faire du body-building, il serait plus difficile à toucher.

Un pirate en profite pour grimper à bord alors qu’on est distraits par notre manœuvre. Heureusement, Brock vient de me lâcher et se retourne pour le repousser violemment. Cet idiot tente de s’accrocher à Brock, mais bon, déplacer quatre-vingt-dix kilos de muscles, c’est pas vraiment dans ses cordes. Autant dire que c’est peine perdue pour ce gringalet

Une fois certaine que Brock est hors de danger, je me retourne et reçois un violent de coup de poing en pleine tête de la part d’un imbécile qui a eu la même brillante idée que moi. Le goût du sang envahit ma bouche et ce n’est pas très agréable. Quand je reprends mes esprits, je vois son pistolet pointé droit sur moi. J’ai tout juste le temps de charger son bras pour éviter de finir avec une balle dans le buffet. Le coup de feu résonne, mais il part dans le vide.

Je me fais propulser violemment par ce sale type... Ces enfoirés ont envoyé leur type le plus balèze. Ils ne font pas les choses à moitié, putain.

J’ai l’impression qu’il souhaite en finir rapidement. Il m’enjambe et s’apprête à m’étrangler. Je mets mes jambes en opposition pour essayer de le repousser, mais ce gros tas pèse un âne mort. Ses mains se posent sur mon cou et je commence à suffoquer. Ce débile a juste oublié un détail… J’ai encore mon arme en main, espèce d’amateur. Dès que l’angle me le permet, je balance la crosse de mon pistolet contre son crâne d’œuf. Ce n’est qu’au troisième coup qu’il me lâche, et je profite enfin pour reprendre mon souffle… Il faut dire qu’il y mettait du cœur à l’ouvrage.

La situation se retourne alors que je braque mon pistolet vers lui pendant qu’il tente de se remettre. Sauf que moi, j’ai la gâchette rapide. Son crâne éclate avec plus de puissance que leurs foutus pétards à la con.

Ceci dit, maintenant que je suis en hauteur, j’ai une vue panoramique sur tous les assaillants qui essaient de nous faire la peau. J’en profite pour éclater les neurones de deux d’entre eux avant que leurs copains ne réalisent ce qui se passe. Malheureusement pour eux, c’est trop tard. Mon intervention a permis à Pascal et Rizal d’avancer et finir le boulot en liquidant les trois derniers hommes. Les gars ne s’en sortent pas mal, après tout.

De l’autre côté, Brock se débrouille comme un chef pour garder le reste du groupe à distance. Quand ils réalisent que nous n’avons aucune victime et que leur équipe est quasiment décimée, ils décident enfin de battre en retraite. J’ai une furieuse envie de leur faire payer leur insolence, mais comme je le dis toujours, les balles, ça coûte cher. Donc, je me contente de les regarder filer, en me disant que ce sera pour une autre fois.

Bref, avec tout ce bordel, on a du ménage à faire… En tout cas, comme je disais, ce que j’aime bien dans mon boulot, c’est qu’on ne s’ennuie jamais.

Nous sommes enfin arrivés à Port-Santa Maria, la deuxième plus grande décharge de San Cristobàl. Pour ceux qui ne connaissent toujours pas l’île, c’est un vrai trou à rats. Elle compte plus de deux millions de Cristobàlois qui jactent principalement en espagnol ou en anglais.

Le pays est juste au sud de la Jamaïque, mais n’a pas eu de Bob Marley pour la mettre sur la carte. Pas de chanteurs internationaux, pas de sportifs prometteurs, pas de penseurs qui changent le monde... Juste des hispaniques et des buveurs de thé qui s’écharpent sous les cocotiers, et des présidents qui crachent sur le peuple. Mais au moins, ici, y a jamais moyen de s’ennuyer. Faut bien trouver un côté positif.

Sur le port, au-dessus de nos têtes, le drapeau de l’île flotte. Une bande bleue pour l’eau, une bande noire pour symboliser toute la merde qui engloutit le pays, et des bandes rouges pour le sang versé. Franchement, j’aurais élargi un peu ces bandes rouges, histoire de coller un peu plus à la réalité. Au centre, on y trouve un soleil avec des rayons triangulaires et un jaguar rouge en tribal. Pourquoi pas ? Comme je vous l’ai dit, mon équipage est représenté par un poisson protecteur, alors je vais éviter de critiquer. En plus, je râle, mais je dois admettre que cet endroit a son charme. C’est moins pire que la merde d’où je viens.

Bref, on est maintenant dans la phase ennuyante du boulot. Brock vient de boucler les papiers pour valider notre arrêt au port, et le client débarque pour s’assurer que tout est en ordre. Je ne sais pas s’ils vont nous filer une prime de risque ou paniquer en voyant la cabine à moitié brûlée… Ça va encore nous coûter un bras pour tout réparer.

Brock serre la main du client. C’est une femme. Elle s’est vachement bien habillée pour traîner dans un endroit aussi crade et puant que ce port. C’est comme ça qu’on reconnaît les amateurs : ils déboulent en costume-cravate dans un endroit où le plus grand luxe est un vieux grattoir à chiottes qu’on exhibe comme une œuvre d’art. À part Maria, je peux vous dire qu’il n’y a rien de sain ici. Le port est infesté de salauds comme nous. Et encore, on n’est pas les pires. C’est surtout l’odeur le problème… L’iode marin mélangé à la pollution des navires… Ça sent vraiment le fauve ici.

En tout cas, je trouve la cliente élégante et je jalouse sa paire de nibards. Le chef et elle échangent des politesses sans intérêt.

– “Vous avez fait bon voyage, j’espère ?” dit-elle avec son sourire de première communiante.

Figure-toi que non, blondasse. Pendant que tu faisais poser tes jolies ongles roses, moi je balançais des cadavres à la flotte.

– “Bien sûr, j’espère que nous ne vous avons pas fait attendre trop longtemps,” répond Brock avec son sourire de commercial.

Je suis impressionnée par sa diplomatie. Il garde toujours son calme et sa politesse, même si ça m’agace un peu. J’ai de la chance d’être sous ses ordres, vraiment. Tout roule grâce à lui.

Pascal, que je n’avais pas vu depuis qu’on a jeté l’ancre, débarque enfin. Il me tend un bloc de glace que je colle contre ma joue et il reste à mes côtés.

– “Ça va bien ?” me demande-t-il avec une sincérité touchante. “Tu n’as pas d’autres blessures ?”

Voilà qu’il se prend pour mon père maintenant. Il fait ça avec tout le monde, même avec Brock. Franchement c’est gentil, mais je suis plus dans l’âge des câlins. Je sais qu’il a eu une vie dure, même s’il n’en parle jamais, et qu’il était maçon avant. C’est pour ça que c’est un bon gars… Il n’a pas plongé dans la perversion. La violence, c’est récent pour lui. Mais pour répondre à sa question, je souffre plus de la chaleur que de mes blessures. Le soleil cogne sur mes bras plus fort que le colosse de tout à l’heure et la glace fond dans ma main. Au moins, les gouttes qui coulent me rafraîchissent un peu.

– “Tout va bien, Pascal,” je lui réponds d’un ton plus sec que prévu.

Je culpabilise en voyant son air inquiet. Ses traits se tirent sous sa moustache épaisse, et ses rides sont plus marquées que jamais. Il va réussir à me faire argumenter, bon sang.

– “J’ai connu bien pire que ça.”

Je garde les yeux rivés sur Brock et la bourgeoise qui continuent à se faire des politesses. Pascal hoche la tête, ses cheveux mi-longs ondulant dans son mouvement. Il pose une main sur mon épaule et me lâche. C’est le genre de geste que je déteste. Et la glace n’est même plus froide.

Brock termine enfin son entretien avec Madame Prout-prout et on va pouvoir décharger notre rafiot. Plus vite ce sera fait, plus vite je serai de retour chez moi… Le yacht à côté klaxonne sans arrêt et ça commence à me gonfler… Sans parler des voix qui se superposent… Le marchand de poisson, les gamins qui pleurent, les marins qui s’organisent… Ce n’est pas mon genre d’ambiance. Je me retourne et vois Rizal traîner les pieds pour décharger la cargaison.

– “Allez, bouge-toi le cul.”

– “Doucement, Holy Mary, y a pas le feu,” me répond-il avec un petit sourire en coin caché sous sa moustache de merde.

J’ai horreur qu’il m’appelle comme ça, et il le sait. Je préfère ne pas répondre. Je vais encore égratigner son ego, il va vouloir me foutre sur la gueule, et ça me retombera dessus.

Après quatre heures à braver la mer, l’équipage et moi arrivons enfin à Port-Nina. C’est ici qu’on crèche. Le soleil se couche doucement, et le mercure commence enfin à se décaler vers des températures raisonnables. Devant moi, les néons des bars et des maisons closes s’illuminent, comme si on pouvait compenser la pauvreté ambiante par une surenchère de néons criards. Entre les rares étals de poissons douteux et les restaurants miteux, tout mène à la dépravation.

Il est à peine dix-neuf heures, et déjà les gens sont déjà bien pompettes. Un gros lard espagnol se la met sur la gueule avec un rosbif, probablement pour savoir quel peuple est le plus légitime à vivre ici. Ah, la noble tradition de se taper dessus pour savoir qui est le plus légitime… C’est en partie la raison pour laquelle ce coin est un champ de bataille permanent.

Pour résumer, Port-Nina est la capitale de San Cristobàl. La ville compte six cent mille habitants. Les Espagnols et les Anglais ont gouverné le pays pendant un temps. La France s’est ensuite mêlée au conflit et les locaux ont dit “ça suffit” en 1728 et ont pris leur indépendance. Depuis, ils sont sous une même bannière mais la guerre de territoire continue. Je vous jure, la nature humaine.

Aujourd’hui, en plus de la guerre civile, la ville est un berceau de la drogue, du meurtre, et de la prostitution. Le seuil de pauvreté a atteint des plafonds désespérants.

Sur le port, quand les pochtrons ont fini de déblatérer leurs âneries, les sirènes de police entrent en scène. Le yacht est à une centaine de mètres, et je commence déjà à sentir l’odeur d’urine mélangée à la gerbe et au sang. Je vous l’accorde, ce n’est pas très élégant, mais bon, je fais aussi ma part pour en rajouter. Il faut bien que je m’en sorte moi aussi.

Pascal, les bras croisés, observe le spectacle sans sourciller. Le vieillard est aussi expressif qu’un mur en béton. Son regard pourrait aussi bien traduire une joie d’être de retour au bercaille qu’un dégoût profond pour cette ville crasseuse.

Brock, de son côté, s’en moque éperdument. Il termine son rituel de torture physique, fidèle à son régime de cent burpees et cent mountain climbers, comme si sa vie en dépendait. Une fois débarasser de la sueur accumulée, il remet son t-shirt noir à manches longues. Il se rend compte que je le regarde, mais sa concentration est toujours tournée vers ses muscles alors l’information ne montera au cerveau que dans quelques minutes.

Rizal est en cabine, les yeux rivés sur les écrans. Il s’assure que le trajet se passe sans embûche. Je me demande comment il peut rester planté là autant de temps. Peut-être que ça lui plaît vraiment, et comme il est plutôt doué, on ne va pas se plaindre. Il est aussi assez redoutable avec une arme à la main. Faut dire qu’il n’a pas grandi dans le luxe lui non plus. Les massacres et les guerres civiles, il les a connus depuis qu’il est tout petit. Ça a même failli lui coûter la vie. Ses parents, eux, n’ont pas eu la même chance. D’où son côté débrouillard.

En parlant du loup, l’oreillette se met à crépiter. Vu notre proximité avec le port, je parie qu’il va me demander d’immobiliser le yacht.

— “On pose l’ancre, les amis !” annonce-t-il.

Je m’exécute sans broncher. Je m’assure que tout est en ordre, fixe les chaînes dans les taquets, et voilà le bateau prêt à passer la nuit. On s’occupera de ses blessures demain matin.

Brock fume sa clope dehors, et son sourire dégueule une promesse de soirée arrosée. Comme prévu, quand Rizal et Pascal ont fini de sécuriser le yacht, Brock écrase sa clope dans un cendrier avec un air satisfait.

— “Je paye ma tournée chez Los Hermanos Hernández, ça vous dit ?” propose-t-il.

Évidemment que ça les dit… Ces ivrognes ne pensent qu’à picoler. Je vais accepter uniquement pour éviter de rester seule chez moi, à traîner comme une conne dès sept heures du soir. Je sais déjà comment ça va se passer : Pascal va plomber l’ambiance avec ses souvenirs de merde, Rizal va devenir un paranoïaque enragé et trouver un prétexte pour se fritter avec les autres loosers du bar. Seul Brock est capable de boire sans sombrer dans la stupidité, mais il n’est pas le plus bavard. Il va entamer une conversation avec les patrons, qui vont rapidement devenir muets sous le poids de leur nostalgie latino-américaine. Je commence vraiment à les connaître.

Ah, Los Hermanos Hernández. Ce trou à rats où mon équipe gaspille presque tout son temps libre. Son foutu blason brille au-dessus de ma tête et me crame les yeux. Ce n’est pas une blague, il est dégueulasse... On y voit trois flamants roses habillés comme des proxénètes. C’est carrément flippant, ces trucs. Sérieusement, les gens par ici ont un vrai problème avec le sens du style. Les ivrognes doivent se faire une fixette sur ce machin après chaque cuite.

Brock pousse la porte avec un large sourire, comme s’il venait de décrocher le gros lot. Rizal, lui, a l’air aussi excité qu’un gamin devant ses cadeaux de Noël.

– “Ne tire pas cette tronche, on va s’éclater !”

Pascal tire déjà sa tête de chien battu. Il me laisse passer avant de refermer la porte derrière lui. Sa gueule de trois pieds de long confirme que j’avais raison sur le peu de plaisir qu’il espère ici.

L’intérieur est un foutoir de décibels. L’alcool a déjà fait son œuvre : les gens braillent des banalités et les joueurs de poker se transforment en animaux enragés à chaque manche. Et tout ça pour quoi ? Pour voir des imbéciles éclater de rire comme si leur vie était une fête ? Les Hermanos attirent les cocus et les cocaïnomanes, des gens qui se regrettent le lendemain. Et ici, on se croirait dans une décharge, tellement ça pue la clope et la gerbe. Avec tout le fric que ces pochtrons rapportent, les hermanos pourraient embaucher un balai, non ?

Le barman, nous remarque enfin et agite les bras comme s’il ne nous avait pas vu depuis des mois. Brock et lui échangent une étreinte digne de deux collégiennes qui ont passé l’été sans se voir.

– « Alors, tu n’es toujours pas mort, espèce de trou du cul ? » il hurle.

– « Heureusement pour toi que non, Andrés, » réplique Brock, le sourire jusqu’aux oreilles.

Et voilà, ils se mettent à discuter de la pluie et du beau temps comme deux vieux amis qui n’ont jamais vécu de véritables catastrophes. Faudrait peut-être leur dire qu’on n’est pas là pour les regarder papoter.

Andrés nous invite à nous asseoir au comptoir pour qu’il puisse parler avec Brock entre deux services. Il sert machinalement un verre de rhum aux hommes et par réflexe s’arrête net devant le mien. Son regard se pose sur moi comme si je venais de tomber du ciel.

– « Je te sers pas ? » me demande-t-il.

Félicitations, Einstein, il t’a fallu trois ans pour comprendre que je préfère ta nourriture plutôt que ton poison.

– “Juste un riz et pois avec du poulet,” je réplique en me forçant à rester calme.

Ça le fait rire, comme si ma demande était une blague. Quand Andrés se barre en cuisine avec ma commande, je me sens déjà exclue. Les hommes trinquent, rient, et se perdent dans leur ébriété. Je suis là, sobre et irritée, sentant leur indifférence comme une claque. Chaque éclat de rire, chaque éclat de voix me rappelle que je suis ici en spectatrice, tandis qu’eux jouent les acteurs d’une comédie pitoyable.

Un homme derrière moi, visiblement enragé d’avoir perdu au poker, dégaine son flingue comme une dernière tentative de prouver sa virilité. Un groupe de gars le plaque avant qu’il ne transforme la scène en carnage. Avec la situation complexe de Port-Nina et les tensions croissantes, une intervention policière n’est bonne pour les affaires de personne. Brock me fait sortir de ma tête.

– “T’en veux une gorgée ? ” demande-t-il en mettant en avant son rhum.

– “Si j’en voulais, je me serais pris un verre.”

Je sais que j’étais peut-être un peu sèche, mais je l’ai prévenu de mes intentions avant de mettre les pieds ici. Et puis il fallait bien que je fasse passer le message. Rizal n’a d’ailleurs pas l’air de vouloir le comprendre.

– “Allez, bois un coup !” dit-il avec une lueur provocatrice dans les yeux. “Pourquoi tu te la joues toujours puritaine ?”

– “La prochaine fois que tu me compares à une sainte je m’arrange pour que ta cervelle quitte ton crâne,” je dis avec calme.

– “ T’es chiante à jamais vouloir t’amuser avec nous,” se plaint-il.

Je suis à deux doigts de l’envoyer se faire foutre, mais je préfère ne pas m’éterniser là-dessus. Rien n’est plus énervant que devoir justifier chaque putain de décision. Brock tente de calmer le jeu.

– “On s’est déjà bien amusés aujourd’hui,” dit-il.

– “Ouais, bah on n’a pas la même définition de l’amusement,” déclare Rizal en buvant une gorgée.

Derrière lui, Pascal est déjà à moitié dans le brouillard, prêt pour une soirée de déprime. Andrés le ravitaille en alcool, et il en fait de même avec Rizal et Brock. La conversation dévie rapidement, et Brock et Andrés commencent à parler de la vie au Salvador. Rizal boit son deuxième verre trop rapidement, et on sait tous que ça va mal finir. Comme d’habitude.

Le mauvais perdant du poker est enfin expulsé, ce qui me permet de respirer un peu. Mais la faim commence à me tirailler l’estomac, et ici, les commandes sont lentes si elles ne contiennent pas d’alcool.

– “Andrès, tu ne veux pas dire à ton cuistot qu’il se bouge un peu le cul ? Y en a qui attendent !”

– “Je vais voir où ça en est,” répond-il en retournant en cuisine.

Derrière moi, un ivrogne trop imbibé s’appuie sur mon épaule et manque de tomber. Il se rattrape brusquement à mon épaule. D’un geste sec, je le repousse, et il se vautre par terre, éclatant de rire comme un débile. Je m’apprête à lui dire ses quatre vérités, mais vu son état, ce serait gaspiller ma salive. C’est le genre de choses qui me mettent hors de moi. Et merde, il fait de plus en plus chaud ici.

Andrés est de retour et me dit qu’il me faudra encore attendre cinq minutes. Enfin bon, je les connais les minutes d’ici. Il reprend la parole et évoque cette fois-ci les actualités comme une commère. Apparemment, la tension monte autour de Port-Nina. Onze Espagnols ont été abattus par les Anglais. Comme si je n’entendais pas ces putains de nouvelles tous les jours. Les gens autour se lamentent comme si c’était la première fois qu’ils entendaient ça. Personnellement, je n’en ai rien à foutre.

Mon tabouret est inconfortable, et je commence à transpirer comme un bétail. Je suffoque, bon sang, ouvrez une fenêtre. Et je suis la seule à ne pas avoir picolé.

Un nouveau conflit éclate entre un homme et une femme. Ça ne les épuise pas de s’étriper aussi facilement ? Ils se hurlent dessus comme des animaux. C’est tellement pathétique.

Pour éviter de les éclater moi-même, je fixe le comptoir et essaie de rester zen. Je vois juste des gouttes de bière et des cacahuètes écrasées. Un verre de rhum glisse doucement vers moi, et je tourne la tête pour voir Rizal et son sourire de merde, celui qu’il me réserve quand il veut me faire craquer.

– “Arrête de jouer la coincée du cul et bois un coup avec nous,” me lance-t-il.

Je vais vraiment craquer. Je m’apprête à lui cracher des mots crus, mais je reste muette. Sauf que la douleur que ce silence me lance dans l’estomac me force à l’ouvrir.

– “Fais pas chier Rizal, je te promets que ça va mal se finir. “

Son sourire se fait encore plus moqueur, et il pousse le verre plus près.

– “Bois... C’est pas parce que ta mère était alcoolo que tu n’as pas le droit de profiter un peu.”

Je ferme les yeux un instant, espérant chasser la rage qui bouillonne. Mais même ma respiration contrôlée ne fait que renforcer l’étau de frustration. Chaque éclat de rire et chaque sourire condescendant me rappelle à quel point je suis seule ici. Rizal a gagné, et ma patience est à bout. Je me lève brusquement et fais voler le verre en éclats contre les étagères d’Andrés. Les bouteilles de tequila tombent comme des dominos.

– “Va te faire foutre Rizal ! Et vous tous aussi !”

Le bar entier plonge dans un silence glacé. Andrés débarque avec mon repas, et découvre le carnage. Tout le monde me regarde comme si j’étais l’anomalie ici.

– “Tu veux me voir boire Rizal ? Hein ? C’est ça que tu veux ?”

Je prends le verre de Brock et en bois une gorgée.

– “Génial ! J’ai de la merde dans les veines ! Ma vie a enfin un sens ! Vous me voyez, là ? Je suis en train de sourire ! C’est ça, votre putain de bonheur, bande de connards ?”

Personne ne répond. Le bar entier est tourné vers moi, me scrutant comme une bête de foire. Ma colère est incontrôlable. Mon cœur bat la chamade et la chaleur m’envahit.

– “Tu vois, t’es plus drôle quand t’as bu,” réplique Rizal avant de rire comme une hyène.

Je ne sais même pas quoi lui répondre. Je vais sûrement vomir si je ne lâche pas ma rage. Le verre de Brock est encore dans ma main. Je le jette violemment sur Rizal, et le récipient explose en mille morceaux. L’enfoiré a eu le réflexe de se protéger, et je n’ai touché que sa chemise. Je fonce vers lui pour finir le travail, mais Brock se dresse et m’attrape par les bras. Putain, il est encore plus fort qu’il n’en a l’air. Je ne peux pas me défaire de son étreinte.

– “Lâche-moi…”

Je ne sais mĂŞme pas si ma voix est ferme ou faible.

– “C’est fini Mary,” me dit-il, calme et déterminé.

Il arrive à faire passer son message avec une sérénité glaçante.

– “Elle est complètement tarée, celle-là !” hurle Rizal, remis de ses émotions.

L’Indonésien est prêt à en venir aux mains avec moi. Pascal utilise le peu de lucidité qu’il lui reste pour l’attraper à temps. Rizal continue de gueuler, menaçant Pascal de lui faire sauter la tête s’il ne le lâche pas.

La pression de Brock me fait fermer la bouche. La pièce est toujours plongée dans le silence. Rizal finit par se calmer. Quand Brock me relâche enfin, je lâche un soupir exaspéré et regarde mon groupe dans les yeux. Aucun mot ne me vient. Je quitte le bar d’un pas décidé.

Comme je l’avais dit, cette soirée n’allait pas être longue.

La porte du bar claque derrière moi comme une putain d’explosion. L’air frais de l’extérieur me file un petit répit. Je reste plantée là un moment, les nerfs en pelote, incapable de décider si je veux m’acharner sur la façade du bar ou simplement rentrer chez moi. Un couple se fige en me passant devant, les yeux ronds comme des billes. Je me tourne dans leur direction et ils remarquent mon regard noir. Ils accélèrent le pas. Ah, ils ont eu peur ? Tu m’étonnes, je dois avoir l’air d’une vraie folle.

Je m’appuie contre le mur du bar et ferme les yeux, espérant calmer cette tempête intérieure. Rien n’y fait, alors je frappe le mur du plat de mes mains, histoire de relâcher un peu la vapeur. Puis je choppe un pavé et le balance contre ces putains de néons qui clignotent autour de ces flamants roses de merde. Mon pouls bat la chamade et le malaise dans mon ventre semble vouloir s’installer pour un bon moment.

Avec un soupir de lassitude, je fourre mes mains dans mes poches et me dirige vers chez moi.

Ce monde est un cirque. Brock m’a regardée comme si j’étais la fautive... Les poivrots, tous ces minables, s’enlisent dans leur misère en cherchant des moyens d’y échapper, avec une clope, un verre, ou une baise… Ils sont pathétiques. Au lieu de tenter de changer leur situation, ils préfèrent se bercer d’illusions. Ils n’ont rien, et ils n’auront jamais rien.

Mais franchement, qu’est-ce que ça peut me foutre ? Leur misère, c’est leur problème. Je ne suis peut-être pas la plus maligne, mais au moins, je sais voir clair dans le jeu du vice. Bon, je dis ça, mais je n’ai pas non plus le mode d’emploi pour le bonheur. Je ricane sans même comprendre pourquoi… Putain, mon esprit part en vrille.

Je reprends peu à peu conscience de ce qui m’entoure. L’humidité monte et le froid s’installe. Les pochtrons qui traînent au sol doivent être insensibles à tout ça… Je me retrouve dans une obscurité quasi totale en quittant le port pour les ruelles menant à mon appartement. Je n’ai jamais vu ces putains de lampadaires fonctionner en trois ans. L’avantage c’est que ça aiguise l’ouïe, parce qu’ici, il faut se tenir prêt à finir avec un couteau sous la gorge ou un flingue sur la tempe.

Le froid et l’obscurité réussissent à m’apaiser un peu. Le goût du sang dans ma bouche me rappelle la tendresse de Pascal que j’ai balancée à la trappe. C’est le seul gars sur cette putain de planète qui tente de me vouloir du bien, et je l’ai envoyé bouler. Quelle conne je fais parfois. Ils doivent tous en avoir ras-le-bol de mes états d’âme… De toute manière, je n’attends pas qu’ils m’aiment. Ma propre mère n’a jamais pu, alors je ne m’attends à rien de personne. L’équipe m’aide à rester occupée, mais ils ne parviendront certainement pas à combler le vide que tous les petits cons du passé ont laissé.

Je marche sans but pendant quelques mètres. Mon esprit est enfin vide et ça fait du bien. Cette rue pue la pisse. C’est fou à quel point cette ville est condamnée à rester médiocre. Dans la nuit je parviens à apercevoir les mêmes déchets, les mêmes clebs qui dévorent ce qui traîne, et les mêmes tags pourris… En Floride, au moins, il y avait de la variété dans la merde. Enfin bon, je dis ça, mais pour rien au monde je remettrais les pieds là-bas.

Tiens, quand je parlais d’avoir de bonnes oreilles. J’entends le clic d’un cran d’arrêt qui se déplie à quelques mètres. Instinctivement, je me retourne, dégaine mon flingue, et voilà qu’un pauvre con tente de me braquer. Sérieusement ? Comme si j’avais besoin de ça ce soir. Et puis tu veux que je te donne quoi sérieux ? Regarde-moi bien, est-ce que j’ai l’air d’avoir quoique ce soit à te donner à part une bonne leçon ? J’ai pas envie de repeindre la rue en rouge ce soir, alors tire-toi avant que ça parte vraiment en vrille, connard.

Le type est là, pétrifié, les mains en l’air.

– “Ce n’est pas le moment, dégage de là,” je souffle relativement calmement.

Cet idiot reste planté là. Il ne doit pas piffer un mot d’anglais. Ce petit con va réussir à me refoutre en rogne.

– “Quoi t’es espagnol ? ¡Vete a la mierda! Français ? Casse-toi !”

Il finit par filer aussi vite que les rats qui jonchent le sol, et je range mon arme, replongeant mes mains dans ma poche. Bon sang...

Mon appartement est dans le même désordre que je l’ai laissé en partant. Par le biais des nombreux verrous qui y sont installés, je barricade ma porte. C’est le genre de précaution que l’on doit prendre dans cette ville. Autrement vous avez vite fait de vous retrouver à dormir aux côtés d’un clochard, de retrouver l’appartement vide, ou de tout simplement vous faire égorger pendant votre sommeil. On va dire que la chance que l’équipage et moi avons, c’est qu’aucun d’entre nous ne vient de cette île. Ainsi, lorsque les guerres de clan éclatent, nous sommes absolument neutres. Enfin, sauf si on est payé pour prendre part.

Mes pieds sont soulagés lorsque je retire enfin mes bottes. Je les balance grossièrement avant de me laisser chuter sur le canapé. Je ne suis pas fatiguée mais j’ai envie de ne rien faire… Je repense à quelle point j’ai été conne tout à l’heure… Je crois qu’en fait ce ne sont pas les gens qui ne me comprennent pas, mais moi qui n’arrive pas à décoder leurs idées. Faut dire que personne ne m’a appris à le faire. J’ai vécu seule pendant la quasi-totalité de ma vie alors bon… Je n’ai simplement pas eu l’occasion d’apprendre. Et puis faut dire que ma mère était trop occupée à s’empiffrer comme une truie pour m’enseigner quoique ce soit. Au moins, tout ce temps passé dans les rues de Jacksonville à chercher de quoi survivre m’a permis de développer les compétences qui me font gagner ma vie aujourd’hui… Mais je crois que j’aurais quand même préféré avoir une vie normale… Je veux dire, je gagne assez bien ma vie, sûrement mieux que si je venais de sortir d’études en Floride. Mais ce n’est pas tant l’aspect financier qui me manque. À vrai dire, je fais tout ça plus pour m’occuper que pour l’argent.

Y a qu’à voir mon appartement. J’ai largement les moyens de m’offrir un manoir en périphérie comme Barbara, avec des étrangers qui l’entretiennent et le sécurisent. Pourtant, ce studio me convient très bien. Il n’est pas spacieux mais je crois que je n’ai pas besoin de plus. Au moins, tout est fonctionnel. Bon, les murs sont décrépis et je ne suis pas la reine du rangement, mais je crois que le chaos me plaît finalement. Que ce soit dans ce pays, dans cette ville, ou dans cet appartement, il me rassure car c’est la seule chose que je connais. Je crois que j’ai même peur de l’ordre. Je ne l’ai jamais connu alors forcément, ça m’effraie. Depuis mioche je déplore mes conditions de vie, alors découvrir que ce n’est pas mieux de l’autre côté du prisme pourrait m’anéantir. Comment font les autres pour vivre sans se poser toutes ces questions… Mes yeux s’embuent et je reviens sur mes déclarations : je dois être fatiguée tout compte fait.

Je regarde mon reflet dans le miroir intégré au placard à ma droite. La vitre est brisée mais tant que je me vois dedans… Mes yeux sont cernés, et je n’aime pas la gueule que je tire… J’ai l’air de la même petite chouineuse que petite… Le même air que le jour où ma mère a pleuré la mort de son immonde chien alors que j’ai commis mon premier meutre pour la faire bouffer… Dans mon reflet, j’aperçois même la cicatrice que je me suis faite au cou ce jour-là… Le jour où je me suis tranchée la gorge parce que je me pensais incapable de vivre avec un meutre sur la conscience. Aujourd’hui je n’arrive même plus à tenir les comptes… Bon sang, qu’est-ce que je peux ressasser. La buée sur mes yeux se transforme en une larme timide… Je ferais mieux d’aller me coucher, demain sera un meilleur jour… Ou peut-être pas, de toute manière je m’en moque.

Je prends le temps d’analyser mon visage dans le miroir avant d’éteindre la lumière. Je le fixe comme si mon reflet avait les réponses que je cherche désespérément depuis vingt-trois ans. Je regarde mes yeux noisette et leur lassitude, mes lèvres pleines pincées, tremblantes, mes cheveux noirs… Finalement je détache ma queue de cheval et arrange ma frange effilée qui elle aussi tire une sale tronche. Je tente de dessiner un sourire… Je tente de voir si ça me va bien… Il ne me va pas. Il est maladroit et forcé, et de toute manière je n’arrive pas à le maintenir plus de quelques secondes. Et puis, j’essaye de mentir à qui ?

Mes pensées et mon esprit errent pendant une longue minute avant que je me décide à éteindre la lumière. Les ténèbres engloutissent le reflet de mon visage, et j’ai l’impression de disparaître avec…

Il n’est même pas encore sept heures du matin et nous voilà déjà à traîner notre cul aux chantiers navals avec l’équipage. Les dégâts que le yacht a subi la veille doivent être réparés… Ouais, on a été un peu trop confiants à vouloir repartir après seulement quelques coups d’œil, mais bon, faut bien rentrer chez nous, non ?

Sur le chantier, Brock retrouve son contact, celui qui est censé remettre le bateau d’aplomb. L’ouvrier est grand. Le ventre qu’il traîne déborde de son t-shirt quand il serre la main à Brock. Son corps entier est poilu a l’exception de son crâne qui se dégarnit… Comme quoi, la nature aussi sait être ironique. Cet homme est un descendant des colons français.

– “Tout roule Joël ?” lui demande Brock.

– “Si tu es là, c’est que je vais mieux que toi”, rétorque le français fier de sa blague.

– “On peut dire ça comme ça ..” soupire Brock.

Brock le fait monter à bord pour qu’il puisse jeter un œil aux dégâts et, surtout, nous filer une estimation du temps et du prix qu’il va prendre.

– “Le nom de ce yacht me fera tout le temps rire,” souligne le Français. “The Shitty Floating Wreck, comment vos clients font-ils confiance à un tel nom ?”

– “Tu sais, tant que le boulot est fait vite et bien, les clients se fichent pas mal du nom du bateau. Ils veulent juste que leurs affaires arrivent en un seul morceau,” ricane Brock.

Bon, je sens que ça va être un sacré bordel pour réparer tout ça. Je trouve un coin pour m’asseoir, en gardant un œil sur le yacht et en restant à l’affût, prête à intervenir si besoin. Apparemment, je dois paraître trop disposée, parce que voilà Pascal qui se pose à mes côtés.

– “Tu as de petits yeux”, déclare-t-il sans me regarder.

– “Toi aussi,” je lui rétorque.

Pendant quelques secondes, il me fixe en silence. Je vois bien qu’il essaie de trouver les mots justes pour ne pas me froisser. Il veut parler de ce qui s’est passé hier soir, vérifier comment je me sens. Je parie cent dollars qu’il va trouver le moyen d’aborder le sujet.

– “Écoute, Mary, si quelque chose te tracasse, tu peux m’en parler, d’accord ? Je sais que t’aimes pas trop te confier, mais je suis pas là pour te faire des reproches.”

Je considère mon pari gagné. Mais merde, sa question me ramène direct dans le négatif, alors que j’avais fait un effort pour démarrer la journée avec un peu de positif.

– “Merci, Pascal, mais franchement, ça sert à quoi ?”

C’est exactement la réponse qu’il attendait de moi. Faut dire que si je le connais bien, lui aussi sait lire en moi comme dans un putain de livre ouvert. Pourtant, il semble que ça ne lui plaît pas du tout.

– “Je sais bien ce que tu penses… Que parler, ça ne change rien. Que les mots, c’est juste des mots et qu’ils ne peuvent pas vraiment changer quelque chose à tes problèmes. Mais crois-moi, même si ça te paraît futile, ça aide. Parler, ça peut soulager plus que tu le crois.”

Je n’ai pas besoin de ta pitié, bon sang… J’ai juste besoin de la paix. Je ne lui réponds pas, mais son air compatissant me fout les nerfs. Il finit par me laisser un peu de répit et se redresse. Je le retiens…

– “Pascal !”

Il se retourne. L’expression calme qui marque son visage m’apaise.

– “Pourquoi tu te décarcasses autant pour moi ? Sérieux, je me comporte comme une vraie conne avec toi. Pourquoi tu perds ton temps avec moi ?”

D’habitude, je réussis plutôt bien à garder mon air de merdeuse insensible, mais cette fois, mes mots trahissent toutes mes émotions. Je suis complètement déstabilisée quand il plonge son regard dans le mien et m’adresse un sourire sincère.

– “Écoute, Mary, malgré le masque que tu portes, je sais que t’es quelqu’un de bien et que t’as besoin d’aide,” me dit-il en posant sa main sur mon épaule.

Il n’a pas causé longtemps, mais ses mots ont suffi à répondre à toutes mes questions. Mon visage est sur le point de se fendre en deux, et je me bats pour garder mes émotions sous contrôle. Pascal me tape à l’épaule et me tourne le dos, direction le yacht. Ses paroles ont fait monter ma fréquence cardiaque, et je dois vite essuyer la larme qui coule sur ma joue après son départ. Putain…

Quand j’ai enfin fini de jouer la pisseuse, je rejoins les autres sur le bateau. Joël s’acharne déjà sur les réparations, mais j’ai du mal à croire qu’on reprendra la mer avant un bon bout de temps. Le pont a été salement amoché, et la cabine n’est pas dans un meilleur état.

Brock et lui échangent des modalités pendant que l’ouvrier avance sur le chantier. Deux autres types travaillent avec lui. La sueur qui les imprègne dégage une odeur de rat crevé mais bon. Je ne vais pas leur en tenir rigueur, ils ont l’air d’en chier. Et puis, il y a tant d’activités dans la base que ce n’est pas étonnant que la chaleur soit insupportable quand on bouge. L’un des deux porte un casque anti-bruit, sûrement pour ne pas finir sourd avec tout ce vacarme : les marteaux qui cognent sur le métal, la ferraille qui s’entrechoque ou des perceuses à plein régime.

Les conditions de travail sont à se flinguer. Certains bossent torse nu, d’autres en tongs, comme s’ils étaient en vacances. Ils grimpent sur des échafaudages rouillés qui menacent de s’écrouler à chaque faux mouvement... Franchement, je me demande s’ils finiront la journée sans y laisser une jambe ou deux. Bon, j’ai moi-même eu mon lot d’accidents de travail, à commencer par je sais pas moi… L’étranglement d’hier ? Sauf que moi contrairement à eux, je ne suis pas syndiquée.

Brock remarque ma présence alors qu’il se retrouve à court d’inspiration pour causer avec le camembert.

– “Les dégâts sont mineurs, mais ça lui prendra au moins deux heures pour tout remettre en état,” m’informe-t-il en forçant sur sa voix grave pour rivaliser avec la ponceuse électrique utilisée au loin.

Je pensais qu’il me ferait payer mon accès de nerfs d’hier… Mais non, il me parle comme si de rien n’était. Je reste là, muette, en train de digérer la surprise. Quand je réalise combien de temps s’est écoulé depuis sa remarque, je me dépêche enfin de répondre.

– “ Alors, il nous demande combien ce cher Joël ?”

– “Trois mille dollars.”

– “Des dollars cristobalois ?”

Il secoue la tĂŞte.

– “Putain, ce n’est pas censé être ton pote, ce type ?”

– “Même les potes doivent manger. Si tu veux que le boulot soit bien fait, c’est le prix à payer,” souffle Brock.

– “J’espère que la blondasse à qui tu as léché les bottes hier va se décider à aligner ses tarifs.”

Entre les balles gaspillées et les réparations, se faire attaquer en mer commence à coûter un bras. Le téléphone de Brock se met à sonner, et il s’excuse d’un geste de la main.

– “Donne-lui un coup de main si besoin, on ne veut pas que ça traîne plus longtemps que nécessaire” me dit-il avant de me quitter.

Ça, c’est l’appel du boulot. Je le vois s’éloigner, assez loin pour ne pas faire subir les sons de chantier à son interlocuteur. Il finit par se réfugier à l’extérieur et en profite pour allumer une clope. Quand il recrache la fumée de sa première bouffée, il décroche enfin.

– “Señor Morales, me alegra oír su voz. ¿Qué puedo hacer por usted?” (Monsieur Morales, je suis content d’entendre votre voix. Que puis-je faire pour vous ?)

Son visage s’illumine d’un sourire calculé, histoire de rendre sa voix plus sympathique. Quand je vous disais qu’il savait jouer la comédie ! Et pourtant, il a affaire à un sacré personnage : Ignacio Morales.

Officiellement, il est le grand bienfaiteur influent de San Cristobàl, à la tête d’une myriade de sociétés, de la banque générale aux entreprises d’ingénierie, sans oublier une chaîne de restos. Il a même son mot à dire dans la politique locale.

Officieusement, c’est la raclure qui dirige le groupe Nueva Espana, en pleine guerre civile. Il est tellement amoureux de ses origines qu’il a fermé les yeux sur l’assassinat de gamins, juste parce qu’ils n’étaient pas né sous la bonne bannière.

Bon, je peux cracher sur lui autant que je veux, mais s’il paie bien, Coba Ayo sera probablement de la partie. Tant qu’on encaisse notre part...

– “Por favor, llámame Ignacio, Brock.” (Je vous en prie, appelez-moi Ignacio, Brock.)

Lui aussi sourit derrière le combiné. Décidément, tout le monde se lèche les bottes dans ce milieu. Ça en devient franchement exaspérant.

– “Muy bien, Ignacio, ¿cuál es el motivo de tu llamada?” (Très bien, alors Ignacio, quelle est la raison de votre appel ?)

– “Hacía años que no teníamos el placer de trabajar juntos, ¿verdad?” (Cela fait une éternité que nous n’avons pas eu le plaisir de collaborer, n’est-ce pas ?)

– “Es verdad, ha pasado tiempo.” (C’est vrai, ça fait un moment.)

– “¿Estás listo para ofrecerme tus servicios de nuevo?” (Êtes-vous prêts à me proposer à nouveau vos services ?) propose Ignacio.

Leur conversation est une véritable partie d’échec. Chacun des mouvements est réfléchi pour amener la victoire à son camp.

– “Como sabes, trabajamos muy duro, Ignacio. No puedo prometerte nada hasta que tenga más detalles sobre la misión y su rentabilidad,” (Vous savez que nous travaillons énormément Ignacio. Je ne peux rien vous promettre tant que je n’ai pas plus de détails sur la mission et sa rentabilité.) envoie Brock en empruntant sa voix de commercial.

– “Brock,” rigole Ignacio. “Sé que hace tiempo que no hacemos negocios juntos, pero habría pensado que recordarías mi generosidad.” (Je sais que cela fait un moment que nous n’avons pas eu affaire ensemble, mais j’aurais pensé que vous vous souveniez de ma générosité.)

La bouffée de cigarette que Brock tire marque une pause dans la conversation.

– “Lo recuerdo, pero también recuerdo los riesgos que corrimos. Necesito algo que motive a mi equipo, y algo que haga rentables a los clientes fieles a los que corro el riesgo de ofender,” (Je m’en rappelle, mais je me souviens également des risques que nous avons pris. Il me faut de quoi motiver mon équipe, et de quoi rentabiliser les clients fidèles que je risque de froisser.)

Cette fois-ci, c’est Ignacio qui laisse le silence s’installer.

– “Por desgracia, el hombre de negocios que hay en mí te entiende. Te propongo que nos reunamos para acordar un precio mínimo, y luego serás libre de pedirme un suplemento en función de tus pérdidas.” (Hélas, l’homme d’affaires qui est en moi vous comprend. Je vous propose que l’on se rencontre pour convenir d’un prix minimum, et vous serez ensuite libre de me demander un supplément selon vos pertes.)

– “Todavía no me has dicho lo que vamos a tener que hacer.” (Vous ne m’avez toujours pas dit ce que nous allons devoir faire.)

– “Creo que ya has oído las noticias,” lance Ignacio avec un air amical, “Entonces sabrás lo que hay que hacer,” déclare-t-il avec une voix bien plus ferme. (Je pense que vous avez eu vent des actualités. Alors vous savez ce qui doit être fait)

Sur ces mots, notre Espagnol en colère raccroche. Brock, lui, reste planté là, le clapet du téléphone à moitié fermé, l’air aussi perdu qu’un touriste sans carte. Ses neurones carburent à fond, mais il ne bouge pas d’un poil avant d’avoir tiré la dernière bouffée de sa clope.

Je m’avachis de plus en plus sur le garde-corps de la proue à mesure que le gros Joël avance sur les réparations. Rizal est dans les parages. Tout à l’heure, nous avons échangé un regard, mais ni lui ni moi ne sommes prêts à crever l’abcès pour le moment.

Brock a profité de son appel pour se mettre à jour auprès des clients. Alors, c’est au bout d’une heure qu’il pointe de nouveau le bout de son gros nez dans la base. Lorsqu’il est de retour sur le bateau, il constate les avancées des réparations puis demande à Joël si nous pouvons utiliser la cabine.

– “Bien-sûr,” répond l’homme en français.

Je comprends le sens de ses mots lorsque Brock le remercie d’un geste de la tête et qu’il chemine jusqu’à la cabine.

Nous voilà rendu au cœur du yacht. Ce n’est pas très grand, mais des canapés permettent d’accueillir des clients, entre autres, ou à Brock de trouver le sommeil. Je n’ai jamais su s’il faisait ça par avarie ou parce que c’est un homme simple, mais oui, il dort ici. Et puis bon, je dois avouer que pour y avoir tapé quelques siestes, la pièce est assez confortable. Le seul hic, c’est que derrière la porte à ma droite se trouve le poste de pilotage, et les machines de Rizal font un sacré boucan en marche.

Pascal s’assoit à mes côtés lorsqu’il finit de faire couler son café. Ses cheveux en pagaille et les cernes qui soulignent ses yeux montrent que sa nuit a été difficile. Tu m’étonnes, lui aussi à des démons à combattre. Rizal est toujours gêné lorsque nos regards se croisent. Brock prend finalement la parole.

– “Tout d’abord, j’ai des nouvelles toutes fraîches de Barbara. Elle a réussi à le faire, elle devrait rentrer d’ici quelques jours,” entame Brock, le sourire au lèvre.

Rizal et Pascal manifestent leur joie eux aussi. Barbara fait partie de l’équipe et, il y a un mois, elle a pris en charge une mission en solitaire. Un client complètement timbré nous a demandé de le débarrasser d’un groupe de hors la loi qui lui voulaient du mal. Après qu’on ait fait notre boulot, ce petit con a flippé et pensait qu’on allait le dénoncer. Il a voulu s’en prendre à nous, a essayé de tirer sur Rizal, s’est planté comme un bleu et a tué une jeune mariée innocente.

Notre camarade asiatique a été interrogé par les flics, et inutile de vous dire que ce ne sont pas nos amis. Et notre charmant client, lui a trouvé refuge à Palm Beach, là où Barbara a grandi et s’est fait de nombreux contacts. Elle est donc partie lui faire sa fête, et à priori a réussi.

– “Bien fait pour sa gueule !” déclare l’Indonésien avec la satisfaction d’un boxeur qui vient de mettre K.O son adversaire.

Personnellement, toute cette histoire ne me fait ni chaud ni froid. Je l’aurais laisser partir cet idiot, vu comme il craignait les flics, crois moi qu’il n’aurait jamais remis les pieds ici… Au moins ça m’a épargné la présence de l’autre sorcière aux ongles longs.

Brock partage l’euphorie du reste du groupe avant de doucement reprendre son sérieux.

– “Bon. Les autres informations que j’ai sont à prendre avec plus de sérieux. Premièrement, un client souhaite que l’on capture un homme et que l’on lui apporte vivant. Rizal, Mary, c’est pour vous cette mission.”

Ah bah tiens, je ne l’avais pas vu venir celle-là… Putain, Brock fait chier a toujours se mêler de tout ! S’il voulait qu’on fasse la paix il aurait dû nous laisser nous foutre sur la gueule hier ! Bordel… Et puis autant vous dire que ni Rizal ni moi n’osons contester sa décision.

Cet enfoiré de Brock prend bien le temps de vérifier nos réactions avant de reprendre.

– “Deuxièmement, j’ai eu Ignacio Morales au téléphone.”

Cette fois-ci, toute l’équipe, moi y compris, avons la même réaction. Une surprise mêlant la prononciation inattendue de ce nom, la curiosité de savoir ce qu’il en est et une certaine tension, car nous savons que ce genre de boulot n’est pas à prendre à la légère.

– “Qu’est-ce qu’il voulait ?” demande Pascal.

Il cache mal sa colère envers ce type. Je crois que Pascal avait une môme, alors j’imagine qu’il n’est pas fan de collaborer avec un enfoiré qui envoie les mioches à la morgue.

– “Il n’a pas digéré le meutre des onze espagnols,” annonce Brock. “Je crois bien qu’il commence à lever une armée pour la lutte pro-hispanique.”

– “Quoi ? Il voudrait qu’on prenne partie dans la guerre civile ?” commence à flipper Rizal.

– “Nous n’avons aucun intérêt à faire ça !” balance Pascal sans appel.

Le vieillard est tellement investi qu’il se lève.

– “Nous n’en savons rien pour le moment. Il souhaite me rencontrer pour en parler plus en détail.”

Brock parle avec tant de précautions que je parviens à deviner la contraction des muscles de sa bouche.

– “L’aider à éradiquer le camp des anglais revient à lui remettre les clés du pays entre les mains ! Tu veux vraiment que cette espèce de raclure dirige San Cristobàl.”

– “Pascal, on ne sait pas encore de quoi il est question. Et puis s’il se débarrasse du camp des Anglais, les Français continueront à se battre, et puis il reste le gouvernement.”

Comme d’habitude, Brock utilise sa voix calme pour faire avaler plus facilement la pilule. Il prononce ses mots avec tellement de sûreté qu’il paraît impensable qu’il ait tort.

– “Le gouvernement ? Comme s’il avait encore du pouvoir”, râle Pascal en s’asseyant à nouveau.

J’aimerais bien aider Pascal à se calmer, mais franchement, je ne sais pas comment. Comme je suis une vraie quiche pour ça, je préfère rester là à rien faire et laisser le silence régner. Brock nous scrute un par un. Comme personne n’a rien à dire, il hoche la tête et va rejoindre Joël

Il est deux heures de l’après-midi et le yacht est enfin réparé. Cette fichue journée va enfin pouvoir commencer.

Pour se dire au revoir, Brock et Joël échangent une étreinte… Comme c’est mignon.

– “Merci beaucoup !” déclare le chef.

– “Tu rigoles ou quoi ? Avec tout ce que tu as fait pour moi,” rétorque le français.

Joël a traîné dans tout un tas d’affaires pas nettes. Mais à l’époque où Coba Ayo n’existait pas, et où Brock et Pascal faisaient leurs petites magouilles à deux, c’est Brock qui l’a aidé à remonter la pente. Il l’a même assisté financièrement. Quand il s’agit de pognon, le chef sait se montrer bien plus rusé qu’un banquier.

Bon, qu’il se magne le cul par contre ! On n’est pas là pour papoter, on vient de claquer trois mille balles je vous rappelle.

Joël s’éloigne enfin et Brock se retourne vers le navire, un sourire au coin. Je crois que finalement, une part plus honnête de lui entretenait la conversation. Il monte enfin à bord.

– “Prêts à lever l’ancre, les enfants ?” nous demande-t-il.

– “Putain, ouais !” je lui réponds en me levant d’un bond.

– “On met le cap sur quelle direction ?” questionne Rizal, prêt à rejoindre le poste de commandes.

– “ Santa Clara,” annonce Brock.

Quel ignoble endroit. La criminalité et la misère y sont aussi élevées qu’à Port-Nina. La seule différence entre les deux, c’est que Santa Clara a une superficie trois fois moins importante. En clair, la merde enseveli toute la ville.

À en juger par la tronche de Brock, les affaires à régler là-bas sont particulièrement sérieuses. La mine que tire Pascal n’est pas mieux. Sa morale et sa loyauté se battent dans sa tête, et ça ne présage rien de bon.

Ignacio Morales n’a pas l’intention d’attendre notre réponse pour entamer les prémices du chaos qui menace de s’abattre sur San Cristobàl. Au premier abord, je pense qu’il compte sur notre expertise maritime pour diversifier ses troupes, peut-être même prépare-t-il un échappatoire au cas où son plan échoue. Le véritable champ de bataille se trouve sur la terre ferme.

Une grande limousine noire le transporte jusqu’à une modeste exploitation agricole qui n’a jamais vu défiler autant de fortune sur ses terres. Son cortège le suit de près.

Lorsque le véhicule s’immobilise enfin, le chauffeur descend et se précipite pour ouvrir la porte avec dévotion. C’est la contrepartie d’avoir l’honneur de conduire de tels chars. Ignacio sort. Son élégance contraste fortement avec le décor rural. Ses richelieus noires plongent dans la boue tandis qu’il ajuste avec soin sa cravate. Ses hommes de main sortent à leur tour, et patientent devant les véhicules, muets. Ils tiennent entre leurs mains des fusils automatiques de gros calibres.

Ce sont les violents rayons de soleil qui l’accueillent en premier. Le hurlement perçant des coqs et l’odeur âcre des bœufs qui se disputent le peu d’espace disponible arrivent en second. Il avance à grands pas, imperméable aux odeurs et aux regards curieux des fermiers. Il faut dire que ce n’est pas le genre de paysage qui écorne sa prestance.

Sur le porche de la ferme, l’homme assis sur son fauteuil berçant se lève. Son expression est froide alors qu’il dévisage Ignacio du regard. Son style vestimentaire et le fusil à pompe qu’il garde à proximité trahissent son passé militaire. Il à l’air d’un combattant dont le feu intérieur a fini par s’étouffer au fil des années.

Ignacio le fixe. Son regard froid semble évaluer son interlocuteur. Son visage est fermé, il ne présente pas le moindre signe de sympathie.

– “¿Sabe quién soy, señor Mendoza ?” (Savez-vous qui je suis Monsieur Mendoza ?) finit-il par demander

– “Ignacio Morales”, rétorque le militaire.

– “¿Qué lado de mí conoces?” (Quel côté de moi connaissez-vous ?) demande alors Ignacio.

Son visage reste sombre. Il semble capable de lui trancher la gorge à n’importe quel moment.

– “Los dos.” (Les deux)

Le sergent Mendoza parvient à garder tout son calme malgré la menace que représente Ignacio sur ses terres.

– “¿Qué opina al respecto?” (Qu’en pensez-vous ?) l’interroge Ignacio.

– “De votre violence, vos meurtres, et vos magouilles ? Que voulez-vous que j’en pense ?” s’emporte Mendoza en reprenant la conversation dans la langue nationale, l’anglais.

Ignacio se met enfin Ă  rire.

– “Qui n’a jamais succombé à la violence dans ce pays ?” demande-t-il.

Son expression s’assombrit.

– “Y a estos perros tampoco les importa derramar sangre. Lo sé todo sobre eso, ¿no?” (Et puis ces chiens ne se gênent pas non plus pour faire couler le sang. Je suis bien placé pour le savoir, n’est-ce pas ?) lance-t-il.

– “ D’accord, les chapeaux melons s’en sont pris à vous et à vos proches, mais en quoi ça me regarde ? Je ne suis pas mercenaire pour le plaisir.”

Ignacio sourit. Le genre de sourire qui n’atteint pas ses yeux.

– “Enfin Monsieur Mendoza, vous serez bien évidemment payés si vous décidez de me suivre.”

– “Ça ne m’intéresse pas,” refuse Mendoza. “J’ai déjà tout ce qu’il me faut ici. Et puis, vous avez l’air capable de vous passer de moi,” déclare Mendoza, faisant référence aux hommes de main d’Ignacio

Le rire simulé d’Ignacio s’estompe. Il s’avance lentement, faisant craquer le plancher sous ses chaussures. Sa voix est glaciale, elle mêle l’intimidation à la persuasion.

— “Je comprends vos réticences, Monsieur. Mais imaginez un instant ce que vous pourriez accomplir avec les ressources que je peux vous offrir. Et puis, n’est-il pas fascinant de voir un homme tel que vous quitter l’ombre pour régner sur un territoire où le respect se mérite à coup de balles et de sang ?”

Mendoza se met Ă  rire.

– “Je vais vous dire un truc...”

Il se penche en avant.

– “… Le respect, ça fait depuis bien longtemps que je l’ai. J’ai passé ma vie à commander ou à suivre les ordres de mes supérieurs. Je suis las d’être dans ce que vous appelez la lumière.”

Le militaire s’enfonce à nouveau dans son fauteuil, et cette fois-ci c’est Ignacio qui se penche, ses yeux scrutant ceux de Mendoza avec une intensité qui ne laisse aucune place à l’hésitation.

– “Il y a aussi un prix à payer pour ceux qui refusent. Vous avez bien des souvenirs que vous aimeriez oublier, n’est-ce pas ?”

Ignacio semble être parvenu à toucher le point sensible. Mendoza plonge soudain son regard dans le sien, surpris. Sa façade, pourtant rigide, affiche désormais autant de colère que de honte.

– “Que voulez-vous de moi ? Crache-t-il.

Ignacio ne laisse pas échapper le moindre sourire de satisfaction. Il se redresse, replaçant sa posture de dirigeant, l’affaire est conclue.

– “Quiero que prestes tu experiencia a mi causa. Su antigüedad y sus contactos serán de gran ayuda,” (Je veux que vous mobilisiez votre expertise dans ma cause. Votre ancienneté et vos relations me seront d’une grande aide.)

Mendoza, luttant avec les muscles de son visage pour ne pas trahir sa colère hoche la tête. Il semble encore sous le choc d’un tel revirement de situation.

Ignacio, satisfait, lui tend finalement la main. Le geste est formel, mais l’air est chargé en tension. Le dirigeant de la Nueva Espana sourit de nouveau. Cependant, ce sourire est honnête cette fois-ci, et il le maintient.

– “Je me vois ravi que nous soyons parvenu à convenir ensemble d’un compromis Monsieur Mendoza”, déclare-t-il fièrement.

La limousine l’attend et il s’apprête à la rejoindre. Avant de partir, il se retourne, ajustant ses lunettes sur le bout de son nez. Ses expressions s’assombrissent de nouveau.

– “Et souvenez-vous Javier, ceux qui choisissent la neutralité ne sortent jamais indemnes.”

Finalement, Ignacio rejoint pour de bon son véhicule. Lorsqu’il regagne la cour, il échange des sourires amicaux avec les fermiers. Son chauffeur lui ouvre de nouveau la portière, et Ignacio ouvre la fenêtre, faisant subir une dernière fois la violence de son regard à Mendoza. Sa peau mate et ses cheveux poivre et sel renforcent son expression.

Quand la limousine démarre et qu’Ignacio n’est plus capable de le voir, le militaire laisse s’échapper une grimace frustration. Il frappe son accoudoir du plat de sa main, puis plonge son front dans sa main.

On est à peine à mi-chemin vers Santa Clara, et Brock veut déjà qu’on ponde un plan d’attaque pour la mission que moi et Rizal devons gérer. Sérieux, comme si j’avais besoin d’un foutu schéma pour savoir comment foutre un type dans une bagnole et lui faire fermer sa grande gueule. Mais bon, si ça peut éviter à Brock de nous chier une pendule, faisons-lui plaisir. De toute façon, il a déjà de quoi se griller les neurones avec l’histoire de Morales et Pascal.

D’après Brock, notre cible s’appelle William Taylor, un pauvre type dans la trentaine et pâle comme un filet de flétan. Ses cheveux sont bruns et indiquent des sacrés problèmes d’anxiété. Apparemment, il était le petit soldat parfait, fidèle à sa boîte d’informatique… jusqu’à ce qu’ils le jettent à grand coup de pied au cul. Classique. Sauf que sa femme est sur le point de mettre bas, et déjà que le gosse n’est pas gâté de naître ici, alors si en plus de ça ses vieux sont banqueroutes, il aurait mieux fait de rester dans les couilles de son père.

William, dans sa grande sagesse, a décidé de tenter sa chance aux jeux d’argent,et vu comment il s’est fait plumer, ses anciens patrons ont sûrement fait le bon choix en le virant. Ce bouffon n’a rien dans le crâne. Il a perdu tout ce qu’il avait, a dû emprunter du fric à des mecs encore plus tordus que lui, tout ça pour éviter que sa femme ne le largue. Et bien sûr, il n’a pas remboursé. Voilà pourquoi on se casse le cul à nous rendre jusqu’à Santa Clara. La petite mafia qui veut lui régler son compte est surveillée de près, alors on doit faire passer William pour un colis.

– “Ce soir, comme à son habitude, William va s’installer à sa table de black jack et y restera jusqu’au pactole ou à la ruine,” explique Brock. “S’il met encore les pieds au casino, c’est qu’il a sûrement emprunté du fric à d’autres types. Et ça, c’est le gros problème que vous allez devoir gérer. Soit ils voudront le buter eux-mêmes, soit ils voudront le garder en vie juste assez longtemps pour qu’il rembourse sa dette. Il faudra que vous gardiez un œil sur lui pour ne pas vous faire devancer.”

Bon sang, déjà je vais devoir me coltiner l’Indonésien toute la soirée, et en plus je vais devoir m’habiller en reine du bal ? Cette fois-ci c’en est trop pour que je garde le silence.

– “Tu te fous de ma gueule, Brock ? J’vais devoir me trimballer en robe toute la soirée pour surveiller un crétin qui ne sait même pas gérer son fric ? J’ai signé pour des fusillades, pas pour jouer les potiches en talons aiguilles.”

– “Je suis sûr que ça t’ira très bien,” ricane Rizal.

Ce petit con veut se reprendre un verre dans la tronche ou quoi ? Le regard que Brock lui envoie retire son sourire narquois de son visage. Ça m’évite d’avoir à le faire moi-même.

– “Mary, tu es la mieux qualifiée pour ce boulot. Une fois qu’on aura mis la main sur William, t’auras tout le loisir de redevenir toi-même. Et crois-moi, on va en avoir besoin,” me dit-il les yeux dans les yeux.

C’est ça, flatte mon égo pour me faire gober la pilule, je les connais par cœur tes combines. Putain, il fait vraiment chier. Je ne lui réponds pas mais cet enfoiré prend mon silence comme une approbation. Il met en avant l’image où William apparaît.

– “Il se pointe au casino sur le coup des sept heures du soir. Soyez-y en avance, comme ça aucune chance qu’il ne se fasse chopper avant.”

Rizal intervient.

– “Et pourquoi nous ne le cueillons pas directement avant qu’il arrive au casino ? Nous pourrions même récupérer son pognon avant qu’il ne claque tout.”

Putain, autant c’est un bon soldat, mais pour les plans d’attaque ce n’est pas une lumière.

– “T’es complètement con ou juste suicidaire ? D’abord, on ne va pas gaspiller notre temps à quadriller toutes les routes vers le casino. Et ensuite, si la deuxième mafia est sur le coup, on va juste se retrouver à devoir faire parler les armes contre une armée plus nombreuse et mieux équipée que nous.”

– “C’est bon, relax, j’essaie juste de trouver une solution, ok ? Mais si t’as un meilleur plan pour qu’on ne se fasse pas massacrer, je t’écoute.” rétorque-t-il.

– “Le casino est surveillé espèce de gros débile. Si on agit là-bas, ils ne s’en prendront pas à nous. On a juste à être suffisamment discrets pour que ses nounous ne nous prennent pas la main dans le sac quand il va partir.”

– “Et puis ça vous donne l’occasion de vous éclater un peu avant le boulot,” ricane Brock.

Et voilà que Rizal se met à avoir la frousse. Putain, je ferais mieux d’aller régler ça toute seule.

– “Tout est bon pour vous ?” demande Brock.

– “ Ouais...” je réponds machinalement.

Brock consulte Rizal du regard.

– “Ouais, c’est bon,” déclare-t-il avec bien moins de persuasion que moi.

Putain, je ne comprends pas pourquoi il en fait tout un drame. Ce mec est une putain de machine à tuer, et il flippe comme une gamine à chaque fois qu’il doit faire couler le sang… Peut-être que ça lui rappelle l’époque où il était juste un petit con prépubère et que les bains de sang étaient monnaie courante dans son trou paumé.

Javier Mendoza se laisse submerger par l’obscurité de son bureau. Même les araignées ont renoncé à y tisser la moindre toile. Il est immobile, son regard aussi vide qu’un bar après la prohibition, le genre de regard qu’affiche le visage d’un homme qui s’apprête à laisser se manifester les plus sombres de ses pensées. Sur son bureau, un tumbler rempli de whisky attend sagement d’être consommé. Autour s’établit le musée de la vie passée du vétéran – médailles ternies, cadres poussiéreux, dossiers qui ont vu plus d’action que lui ces dernières années.

Son regard tombe sur une photo encadrée, une version plus jeune de lui-même, posant avec un frère d’armes qui brandit un fusil de précision comme on brandirait une récompense de guerre. Mendoza, visiblement en pleine crise existentielle, tente de se souvenir de ce jour-là. Ou peut-être qu’il essaie juste de trouver un prétexte pour ne pas penser à tout le reste.

Il prend une gorgée de bourbon et enfonce son front dans sa main en reposant le verre. Le temps passe et finalement il se redresse, résigné. Il attrape son téléphone, et avec l’enthousiasme d’un condamné à mort, compose un numéro qu’il a visiblement en tête depuis un moment. Ça sonne… trop longtemps à son goût. Enfin, une voix décroche.

– “Qu’est-ce que tu me veux Javier ?”

La voix est grave, blasée, sonne comme un reproche.

Mendoza reste silencieux un moment. Il semble en proie au doute, mais s’auto convainc d’agir.

– “Liam, combien tu prendrais pour faire couler le sang à nouveau ?”

En proie à une profonde réflexion, Ignacio Morales affiche sur son visage la même fermeté que lorsqu’il intimidait Javier Mendoza. Le monde autour de lui s’agite, mais rien ne semble capable de le tirer de ses pensées.

– “Monsieur ?” appelle une voix.

Ignacio n’entend rien. Son esprit est plongé dans ses pensées, et ses pensées ont l’air sombres.

– “Monsieur ?” insiste l’inconnu.

Ignacio finit par se retourner lentement. Un homme d’origine anglaise attend au comptoir de la banque générale de San Cristobàl, où le luxe criard fait furieusement contraste avec la misère du pays. La rue elle-même est un festival de déchéance comparé à l’opulence dorée qui se déploie à l’intérieur. En reprenant conscience du monde matériel, Ignacio affiche un sourire.

– “Excusez-moi Monsieur, que puis-je faire pour vous ?” demande-t-il avec professionnalisme.

– “Je souhaiterais retirer de l’argent s’il vous plaît,” répond le client.

– “Bien sûr, veuillez remplir ce formulaire,” indique Ignacio.

– “Merci. Oh, pouvez-vous me prêter un stylo ?”

Ignacio tend un stylo et ne répond que par le plus aimable des sourires. L’homme exprime sa gratitude de la même manière. L’anglais, tout absorbé par son formulaire, ne remarque pas la détestation féroce qui déforme le visage d’Ignacio, comme si ses pensées avaient pris une tangente vers la barbarie pure. Le dirigeant de la Nueva Espana semble prêt à faire une démonstration de violence.

Après avoir rempli le formulaire, l’Anglais le rend à Ignacio avec le stylo. Ignacio, toujours avec son sourire de façade, consulte le document.

– “Ne bougez pas, je reviens dans un instant,” dit-il avant de disparaître.

Ignacio disparaît. L’anglais laisse son regard vagabonder d’un luxe à l’autre. Le hall est un sanctuaire de luxe, un monument à la décadence où les classes sociales se lisent comme un mauvais roman : d’un côté, les élégants parés de bijoux, de l’autre, les miséreux angoissés, leurs enfants en pleurs dans leurs bras.

Ignacio revient enfin, les mains chargées de deux billets de cent dollars cristobàlois qu’il tend au client.

– “Ce sera tout ?” demande Ignacio.

– “Oui, merci !”

Le client se dirige vers la sortie, suscitant les regards envieux des plus modestes. Un homme tente même de le suivre, mais le garde du corps de l’Anglais, guettant à l’entrée, le stoppe avec un regard aussi glacial que dissuasif.

Ignacio, observant le départ du client, laisse son visage se renfrogner de nouveau. Avec une colère froide, il jette le stylo du client à la poubelle.

Bon, on est enfin arrivés à Santa Clara, et déjà, la putain d’odeur de merde me saute aux narines. C’est à en gerber. Je suis en train de préparer des chargeurs dans la cabine, et je me demande sérieusement pourquoi je me suis embarquée dans ce bordel. Avec Rizal qui se pissait déjà dessus, je ne peux pas vraiment faire la difficile. Et Brock et Pascal ont une livraison à faire, alors je dois me charger de cette mission de merde.

Et puis, je ne suis pas à l’aise dans cette tenue à la con. Les collants opaques sous ma jupe rouge me serrent tellement, même mon sang n’arrive plus à atteindre mes pieds. Pour le haut, le seul truc vaguement correct que j’ai trouvé, c’est un putain de col roulé blanc à manches longues Sérieusement, je vais me taper une insolation avant même de mettre un pied dans le casino. Je vous jure que si Brock ne me file pas un bonus sur cette mission, je lui fais sauter le crâne.

Bon, peu importe où en est Rizal, moi j’ai un sac de sport rempli de chargeurs pour Desert Eagle et pour le fusil d’assaut que j’ai pris au cas où. On semble avoir affaire à un gros poisson cette fois-ci, alors va falloir leur rappeler pourquoi on me surnomme Bloody Mary.

Je me grouille, parce que ce sac pèse au moins trois tonnes. Je sors sur le pont, Pascal est planté là comme un piquet, sa clope au bec. C’est clair que ça le détend, même s’il n’a pas vraiment la gueule d’un gars très heureux. Je dois même dire qu’il reprend encore son air de chien battu. Putain, ça me saoule de voir ça. Je balance le sac à ses pieds et je me pose à côté. Mais bon, moi et la causette, ça fait deux, alors c’est lui qui ouvre le bal.

– “Tu es prête ?” me demande-t-il.

– “Comme toujours,” je réponds.

– “Fais attention à toi,” dit-il après avoir expulsé la fumée de ses poumons.

Sérieux, il me gave avec ses airs de dramaturge, comme si j’avais besoin de son avis pour éviter de claquer en mission. Je l’ignore, pas la peine de l’enfoncer plus qu’il ne l’est déjà.

– “Ne t’en fais pas, j’ai pas l’intention de creuver dans cette ville de merde.”

Il ricane. Je ne suis peut-être pas une psychologue, mais au moins je lui ai arraché un sourire. Je m’apprête à me tirer, mais je me retourne.

– “ Fais confiance à Brock.”

Son regard scrutateur se pose sur moi, comme s’il était surpris que je lui dise ça. J’ai presque l’impression d’avoir dit quelque chose de mal.

– “Je veux dire, tu sais, malgré ses airs d’intello pragmatique, il ne va pas signer avec Ignacio s’il sent que c’est vraiment une grosse saloperie. Et encore moins si ça risque de diviser l’équipe.”

– “Mary… Je m’en tape que Brock signe ou non. Ça ne changera rien si Ignacio décide de faire couler du sang. Tout ce que je veux, c’est ne pas être mêlé à ça si cette ordure laisse ses gars tirer sur des mômes,” répond-il.

– “ Aucun gosse ne crèvera à cause de ce malade. Si on bosse avec lui, ce sera selon nos règles. C’est lui qui a besoin de nous, pas l’inverse.”

Il ne me répond pas, mais il hoche la tête. Son sourire me laisse croire qu’il est rassuré. Mais bon, c’est pas l’heure de faire dans le sentimental, il est six heures du soir, et j’ai une putain de mission à boucler. Rizal n’est toujours pas prêt. Je lance un dernier regard à Pascal, chope mon sac et me dirige vers la cabine.

– “Bon, l’Indonésien, t’as fini de te pouponner ou merde ? Je te préviens, je ne vais pas t’attendre trois heures !”

– “Ça va, j’arrive, fais pas chier,” qu’il gueule deux étages en dessous.

La soirée s’annonce longue. Moi, en attendant, je vais poser mes affaires à la bagnole et me foutre dedans. Pas question de rester plantée là comme une conne pendant qu’il se la coule douce.

Rizal finit par montrer le bout de son nez dans la voiture, tout pimpant comme si c’était son putain de mariage. C’est pas croyable, ce petit con s’est mis sur son trente-et-un pour l’occasion.

– “Tu sais, les flingues, ça suffit pour attirer William dans la voiture. T’avais pas besoin de te la jouer en smoking, crétin..”

– “M’oblige pas à faire une réflexion sur ta tenue,” il me répond, le ton bien aiguisé.

Le pire c’est que ce petit con marque un point. Même si j’ai évité la robe et les talons, cette tenue est un piètre déguisement. Mais bon, ce soir, je fais dans la couverture, alors autant que je me brime un peu.

– “Démarre,” je lui balance d’un ton sec.

Il me lance un regard agacé mais obéit. La seule bonne nouvelle de la soirée, c’est que le contact de Brock nous a filé une Audi 100. Au moins, on pourra un peu s’amuser sur la route.

Dix-huit heures quarante-huit. Le parking du casino s’étend devant moi comme une scène de crime en attente d’un coup de théâtre. Rizal a réussi à garer la voiture dans un coin où les caméras ne peuvent pas nous voir, comme quoi quand il s’agit d’éviter les pièges électroniques, il sait quand même faire fonctionner ses neurones. Pour l’instant, pas de William en vue. Je décide de sortir de la bagnole pour garder un œil sur l’entrée du casino. On sait jamais, il pourrait surgir à tout moment, et ce serait bien con de le louper.

Je reçois un message de Rizal.

– “Toujours rien ?”

Non, sinon je t’aurais prévenu, espèce de débile. Je n’ai pas l’intention de perdre mon temps avec ce genre de conneries. Mon téléphone sonne encore.

– “Je te vois sur ton téléphone,” ajoute-t-il.

Je lève les yeux et le vois là, derrière le volant de l’Audi, en train de ricaner comme un gland. Il s’ennuie à mourir, alors il essaie de me faire la causette pour s’occuper un peu. Je referme le clapet de mon téléphone, puis le range dans le sac à main de potiche que je trimballe. C’est plus classe qu’un holster, mais putain, tellement moins pratique. Rizal continue à me fixer, alors je lui fais un joli doigt d’honneur, histoire de lui faire comprendre que je suis en train de travailler.

Dix-huit heures cinquante-six, enfin William débarque. Pour un type complètement fauché, il semble avoir les moyens de s’habiller comme un prince quand il se pointe. En tout cas, il ne joue pas les fiers en sortant de sa bagnole. Ses yeux cernés balaient la scène autour de lui, et se posent même sur moi à quelques reprises. Il se gratte la tête avec une telle vigueur que ses cheveux gras volent dans tous les sens.

Cette fois, c’est moi qui envoie un message à Rizal, que je supprime presque instantanément après sa réception.

– “Ok.”

Cet enfoiré était au téléphone. Je le vois raccrocher et se diriger vers moi.

– “Excuse-moi de t’avoir dérangé, espèce d’abruti,” je lui balance sans ménagement.

– “Fais pas chier.”

– “Bon, il est temps de se mettre au travail non ?”

Rizal éclate d’un rire nerveux, balaie à son tour les environs d’un coup d’œil avant de se mettre en marche.

– “J’ai déjà vérifié, y a personne. Détends-toi, Charlie Brown.”

On se dirige enfin jusqu’à l’intérieur du casino.