PROLOGUE
Même dans une autre vie, ce serait toi.
La tempête faisait rage cette nuit-là, dévorant tout sur son passage : terre, mer et même l’air. Elle était née sans prévenir, frappant comme un coup de tonnerre. Le ciel s’était brusquement assombri en fin d’après-midi, se teintant d’un noir d’encre en l’espace de quelques minutes. L’air, d’ordinaire chaud et léger en cette fin d’été, était devenu lourd et étouffant. Rapidement, les éléments s’étaient affranchis de toute règle.
Les éclairs – mélange étrange de magie et d’électricité brute – déchiraient la voûte céleste, l’illuminant d’un pourpre surnaturel. La pluie, glaciale et dense, tombait en trombe, se figeant en une fine pellicule de givre sur la moindre surface.
L’Île du Serpent, ainsi nommée par les locaux à cause de sa forme sinueuse, subissait la colère des cieux. D’ordinaire paisible, presque enchanteresse par la beauté de son paysage atypique, elle n’était plus qu’un champ de désolation battu par les vents.
Ses habitants, impuissants face au cataclysme, hurlaient dans la nuit, balayés par le vent ou engloutis par les vagues. Les morts se comptaient déjà par centaines et une aura macabre enveloppait l’îlot comme un suaire.
Au cœur de ce tableau chaotique, dans une prairie noyée par la pluie, deux adolescentes couraient désespérément à la recherche d’un abri. Les deux sœurs avaient été surprises par la tempête alors qu’elles cueillaient des fleurs sauvages pour l’anniversaire de leur mère.
Main dans la main, trempées jusqu’aux os, elles fuyaient à travers le champ, les jambes fouettées par les herbes hautes. L’aînée tirait la cadette de toutes ses forces, la hissant presque à chaque pas, tandis que le vent humide s’acharnait à les séparer.
La prairie semblait s’étendre à l’infini et, comme si ça ne suffisait pas, une tornade se forma au loin, une masse tourbillonnante d’air et de boue, avalant tout sur son passage. Les fillettes se jetèrent à terre, plaquant leurs corps tremblants contre la boue détrempée, se cramponnant au sol, les paupières closes.
— Ne t’inquiète pas, Alida ! cria la grande sœur d’une voix tremblante. Ce n’est qu’une petite tornade, elle va passer !
Sa voix fluette couvrait à peine les hurlements du vent, mais suffisait pour atténuer l’angoisse dans les yeux larmoyants de sa petite sœur. Celle-ci serra la main de son aînée de toutes ses forces jusqu’à sentir ses os craquer sous la pression.
Les secondes devinrent des minutes et lorsqu’enfin le grondement s’éloigna, Alida rouvrit les yeux, battant des paupières plusieurs fois avant de voir clairement. La tempête persistait, courbant les arbres et déformant le paysage, mais la tornade semblait s’être éloignée vers les rapides.
Elle regarda autour d’elle, déboussolée, cherchant sa sœur du regard avant de se rendre compte qu’elle était seule. Sa grande sœur n’était plus là. Elle s’était envolée.
Enfin, pas entièrement.
Ses doigts étaient encore entrelacés avec les siens. Une seconde s’écoula avant qu’elle réalise qu’elle lui tenait toujours la main, tandis que son corps était à des kilomètres, arraché par la tornade.
Un hurlement aigu jaillit de sa gorge alors qu’elle jeta avec horreur les restes de sa sœur. Elle se mit à courir, aveuglée par les larmes, la peur et la douleur. Les éclairs, les bourrasques, la pluie : tout se fondait en un brouillard étouffant. Seule subsistait dans son esprit l’image de cette main qu’elle avait serrée si fort qu’elle s’était détachée de son enveloppe charnelle.
Elle courut sans s’arrêter, s’enfonçant sans s’en rendre compte dans la forêt. La végétation dense semblait tout faire pour l’empêcher d’avancer : les branches griffaient sa peau, la boue ralentissait sa course, les herbes s’enroulaient à ses jambes nues. Pourtant, elle ne ralentissait pas. Jusqu’à ce qu’elle trébuche et que sa tête heurte violemment un rocher.
Pendant un moment, le monde vacilla. La douleur la submergea, si forte qu’elle hurla à s’en déchirer les cordes vocales. Au fond d’elle, elle espérait que quelqu’un vienne à sa rescousse... Mais c’était un espoir vain. En réponse à sa supplique, un craquement retentit, sinistre, suivi d’un long sifflement et d’une chaleur abrasive.
Elle leva les yeux. Au-dessus d’elle, la foudre venait de frapper un arbre gigantesque. Le tronc centenaire, fendu en deux, menaçait de s’effondrer sur elle. Elle voulut se relever, mais son corps protesta en lui envoyant une décharge paralysante.
En réalité, elle n’avait pas fait que trébucher. Son pied s’était pris dans un piège à loup, les dents de fer mordant sa chair jusqu’à l’os. Dans la précipitation et l’adrénaline, elle n’avait rien senti.
C’était la fin.
La panique fit place à la résignation. Elle allait mourir ici, seule, dans la boue, le cœur lourd. Ses pensées s’éparpillèrent vers sa sœur, ses parents... le bouquet qu’elles avaient cueilli pour leur mère. De simples fleurs, mais plus précieuses que n’importe quel trésor. Leur seul cadeau, chaque année, depuis que la maladie avait cloué leur mère au lit et que la précarité s’était invitée dans leur foyer.
Un rituel d’amour qui s’était transformé en sacrifice.
Le ciel grondait de plus belle et Alida pria silencieusement pour que tout cela ne soit qu’un mauvais rêve. Peut-être allait-elle se réveiller, au milieu des fleurs, à côté de sa sœur, sous le soleil couchant ? Un espoir doux qui l’apaisa quelques instants.
Mais la douleur sourde du piège se refermant un peu plus la ramena à la réalité. Non, ce n’était pas un rêve. Un dernier craquement résonna et la cime de l’arbre se décrocha. Elle ferma les yeux, essayant de se concentrer sur tout ce qui l’avait rendu heureuse jusqu’ici.
Rien ne vint. Sauf une sensation étrange de légèreté et de calme.
Quand elle les rouvrit, le monde avait changé. Elle ne sentait plus la terre dans son dos, ni les dents du piège qui lui bouffaient la cheville. La forêt et la prairie avaient disparu. La tempête s’était éloignée ; le vent s’était apaisé, la pluie s’était arrêtée et le tonnerre s’était tu. Le ciel redevenait bleu, les étoiles pointant faiblement comme des diamants à travers les nuages épais. Seule la lune restait menaçante, gardant sa teinte pourpre.
Mais ça n’avait aucune importance.
Ça n’avait aucune importance parce qu’Alida n’était plus seule. Quelqu’un était venu à son secours. Et elle était dans ses bras. Des bras forts, solides, qui l’empêchaient de tomber. Qui l’avaient sauvée.
Son sauveur se tenait là, bien droit, immuable. Une silhouette encapuchonnée qui ne laissait rien paraître. Rien, à part deux yeux étincelants. Deux iris ambrés, fendues comme celles d’un serpent, luisant d’une lumière surnaturelle. Un regard aussi étrange que magnifique, aussi marquant qu’inoubliable.
Pendant un instant suspendu, leurs regards se croisèrent. Une infime seconde où le temps s’arrêta, aussi bien pour lui que pour elle. Et puis, sans dire un mot, il souffla. Ce n’était pas un soupir, mais un envoûtement. Alida l’ignorait. Sur sa petite île isolée du grand monde, la magie ne vivait qu’à travers les histoires des voyageurs de passage.
C’était la première fois qu’elle y était réellement confrontée, si bien qu’elle ne pouvait lâcher des yeux ce souffle coloré, presque tangible, qui s’était échappé de ses lèvres. Une fascination de courte durée : son corps devint lourd, ses paupières brûlantes, son esprit flou. La réalité se dissout, les contours du monde s’effacèrent.
Elle eût à peine le temps de balbutier quelques mots avant de s’endormir brusquement, gardant seulement en mémoire ce regard doré, brillant de magie et de mystère. L’inconnu retira alors sa capuche, ses yeux ne quittant pas le visage de la jeune endormie, et murmura d’une voix mystérieuse :
— Une vie contre une vie...