Mortex
Je tournai une dernière fois la tête. Ils étaient tous là, derrière moi, venus assister à mon départ. J’aperçus les commerçants, les agriculteurs, mes amis de l’armée, et même le Grand Chef.
La prophétie des Mortex, des Anges de la Mort, nous avait prédit que je mènerais inévitablement mon peuple à sa perte. La seule manière de l’épargner était qu’ils m’emmènent.
Des larmes manquèrent de m’échapper. Ma famille se tenait au premier rang. Mon père retenait ma mère dans ses bras et mon petit-frère, trop jeune pour comprendre, gigotait sans cesse sa main en criant : « Au revoir, Hélia ! »
Je pris une grande inspiration et regardais mes pieds entourés de leur armure. Je devais le faire. Pour sauver mon peuple. Pour sauver ma famille. J’avais accepté mon sort. Je devais disparaître pour ne pas les mettre en danger. Je ne pouvais plus faire marche arrière. La mort m’attendait. J’avançais lentement un pas après l’autre vers le bord de la falaise.
Je tentai de ravaler ma terreur. L’immense masse de pénombre me faisait face. Le Mortex me surplombait de plusieurs mètres. Il avait sa tête penchée vers moi, mais paraissait ne pas me voir. À la place de ses yeux, deux trous ténébreux étaient creusés. En fait, tout son corps était constitué d’un épais brouillard d’énergie sombre qui créait vaguement une apparence humaine. La seule chose qui en donnait de la consistance était des lambeaux grisâtres allant de ses épaules au sol. Un squelette noir sculptait le haut de son visage, jusqu’à son nez, d’où partait de la chair noircie pour former son menton. Une bouche aux contours et aux dents sombres surmontait ce bas de visage. Une immense faux qu’il tenait dans sa main droite complétait cette vision à glacer le sang.
Tout à coup, un grondement assourdissant résonna. Des cris d’inconfort éclatèrent dans la foule mais je ne parvenais pas à quitter le Mortex des yeux. Un phénomène étrange se produisait : une ouverture s’agrandissait au centre de son abdomen. D’un coup, un cyclone d’énergie noire m’aspira.
Le visage de mon petit frère en train de courir et crier mon nom fut la dernière image qui s’imprima dans mon esprit. Pourtant, très vite, elle m’échappa. Tout comme mon corps. Je ne parvenais plus à le contrôler. Mes yeux étaient restés ouverts alors je percevais mon environnement. C’était comme une bulle dont la paroi était l’épaisse énergie sombre du Mortex.
Sous mes pieds, un gigantesque pont noir s’élançait. Je ne quittais pas l’horizon des yeux. J’arrivai à distinguer un curieux objet à l’autre bout. Je ne savais pas de quoi il s’agissait, je savais seulement qu’il fallait que je m’y rende, coûte que coûte.
Je sentais mon esprit se vider à mesure que mes pieds foulaient le pont. Mes soucis, mes inquiétudes et même mes souvenirs disparaissaient. Je ne me rappelais presque plus qui j’étais.
Mais j’en étais heureuse. Je me sentais de mieux en mieux, apaisée, libre. Mon âme creuse souriait. Je me sentais à ma place au milieu de cette énergie sombre. Je me sentais acceptée, voulue. Un bonheur comme on en cherche toute sa vie.
Soudain, des bruits vinrent titiller ma quiétude. D’abord sourds et lointains, ils me parvinrent bientôt distinctement. Il s’agissait de voix humaines. Qui osait me déranger ?
Elles se firent de plus en plus récurrentes et bientôt, un bruit strident retentit. Mon corps frissonna. Un cri de détresse.
Ma tête me répondit la première. Je la tournais dans tous les sens mais je ne voyais personne. Les cris continuèrent. Mon torse, puis mes jambes me répondirent. Rien non plus derrière moi.
Il fallait que je sorte d’ici. J’étais surprise de voir que j’étais arrivée au bout du pont. L’objet était à deux pas de moi. Il s’agissait en fait d’un organe humain, d’un cœur. Il était noirci. De nombreux fils d’énergie ténébreuse étaient semblables à des artères et des veines qui alimentaient le lieu où je me trouvais.
Je remarquai que non loin de là, une des artères formait un cadre dont le noir était d’une profondeur comme je n’en avais jamais vu. Un trou noir. Une partie de moi désirait ardemment me laisser tomber dans ce précipice sans fin, sans retour, et me laisser envahir par son vide. Mes pieds se dirigèrent vers ce trou...
Mais les cris reprirent de plus belle. Ni une ni deux, je fis le chemin inverse. Je replongeai dans le cyclone qui me fit atterrir sur le bord de la falaise. Je fus stupéfaite de voir qu’une partie de mon armure avait disparu et que l’énergie obscure parsemait maintenant mon corps. Mais ce qui me déconcerta le plus était la faux immense dans ma main droite. Comment était-elle arrivée là ?
Des hurlements me sortirent de mes interrogations. Au loin, mon peuple se faisait attaquer par une armée de Mortex ! Mon énergie noire me propulsa en un clin d’œil dans la maison familiale. Je vis un Ange de la Mort faire face à mes proches agenouillés. Il sourit en me voyant.
« Tu n’étais pas censée retrouver le contrôle de toi-même dans le portail, affirma-t-il d’une voix grave.
— Pourquoi attaquez-vous ma famille ? J’ai accepté la prophétie, j’ai accepté de rejoindre votre monde pour sauver mon peuple ! criai-je, tremblante.
Le Mortex se mit à rire.
— Pourquoi voudrais-tu que nous prévenions ton peuple de ses malheurs ? C’était un mensonge. La prophétie ne disait pas que tu allais mener ton peuple à sa perte mais que tu allais le sauver ! C’est nous que tu t’apprêtais à détruire, petite sotte ! s’exclama-t-il. Il fallait que nous te fassions partir. Et éliminer toute chance de retour.
Une larme coula sur ma joue.
— Même si tu es sortie avant la fin de ta transformation, c’est trop tard, reprit-il dans un rictus. Tu es entrée. Tu as laissé l’énergie noire t’habiter et te transformer. Une partie de nous t’habite. Nous sommes maintenant connectés, grâce au cœur noir que tu as sans doute aperçu dans le portail. Nous sommes tous reliés à ce centre énergétique. Tous de la même famille, ajouta-t-il un sourire en coin. Comme nous, tu es faite pour tuer, à présent. Tu n’as d’autre choix que de nourrir l’organe en te servant de ta faux.
— Je suis faite pour tuer, d’accord, mais je choisis encore qui meurt.
J’agrippai fermement ma faux, la levai sur ma joue pour essuyer ma larme et la tint au-dessus ma tête.
— Relâchez ma famille et partez. Sinon-
— Nous sommes la Mort, tu ne peux nous tuer, nous, se moqua-t-il.
C’était à mon tour de ricaner.
— Savez-vous comment on peut tuer la mort ?
Il ne répondit pas.
— En l’acceptant.
Ses yeux accueillirent un voile d’incompréhension.
— Vous êtes tous interconnectés. Ensemble, vous êtes plus forts, repris-je.
— Tu as tout compris, fit-il en levant sa faux sur ma famille. Maintenant, si tu veux bien, je dois tuer ces gentilles personnes.
— Mais… si vous êtes tous interconnectés, il suffit d’un élément...
Il s’arrêta dans son élan et se tourna lentement vers moi.
— D’un seul élément pour tout éteindre. Comme si rien n’était jamais arrivé...
Je laissai un silence.
— Il suffit de détruire la source. Et tout disparaît, affirmai-je enfin, un sourire en coin.
À ces mots, je sortis le cœur noir du centre de ma poitrine, où l’énergie noire s’était établie et avait laissé un trou à la place de mon armure.
— Comment-
— J’ai emprunté ça, ça avait l’air important.
Au même moment, je lançai le cœur en l’air, levai ma faux et le tranchai en deux alors que le Mortex s’approchait pour tenter de me le voler.
— NON ! Comment as-tu fait ?!
— Parce que je n’en ai pas eu peur. Je l’ai juste pris. Ce n’était jamais impossible. Même si toute cette énergie noire l’entourait, rien ne le retenait. Je n’ai pas eu peur de sa noirceur, alors j’ai pu le saisir. C’est vous, en l’idolâtrant, qui vous êtes empêché de l’approcher. C’est vous seul qui vous êtes convaincu de sa surpuissance. Vous pensiez que vous n’aviez d’autres choix que de l’alimenter. Mais la vérité est que vous n’avez jamais essayé, ni même voulu qu’il en soit autrement. »
Le temps de mes révélations, le cœur disparut en fumée avant de retomber sur le sol, tout comme l’Ange de la Mort. Dehors, les cris s’essoufflèrent. Je courus enlacer ma famille, enfin.


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