L'Appel des Cimes
Escaladant seule la paroi de la rude Montagne Céleste, la jeune alpiniste leva la tête pour observer le blizzard chasser la lumière du soleil. Mira avait décidé d'avancer seule dans leur ascension à cause d'une tension qui s'était installée entre les deux femmes. Ainsi, la solitude avait invitée Anastasia à danser ensemble.
L'air givrant du mont brûlait ses poumons, la respiration saccadée empirait la douleur. Les larmes de l'effort de la rousse tiraillaient ses joues et il était difficile de voir quelque chose dans ce brouillard infini. Son affliction ne s'arrêtait pas à cela : ses membres supérieurs voulaient l'abandonner par usure et ses orteils étaient proches de la nécrose. Le poids de son sac était semblable pour elle à celui d'un éléphant. La flamme de la lanterne manquait de s'épuiser de sa force vitale, amplifiant ainsi l'inquiétude de la grimpeuse. Cette simple lumière attachée à son ceinturon l'avait protégée de la pénombre.
Tout à coup, une bourrasque de vent manqua de faire tomber la jeune femme. Heureusement pour elle, son harnais était bien accroché à la corde d'escalade mais elle avait cru que la mort allait rejoindre la valse. Malheureusement, la lanterne par ce coup d'air a rendu l'âme et malgré qu'elle n'avait aucune utilité dans ce brouillard, une once de panique assailli la rouquine. Cependant Anastasia possédait une facilité à reprendre le contrôle de ses émotions. Ni une, ni deux, elle se frappa le visage pour rester concentrée sur son objectif et hurla telle une guerrière sur un champ de bataille.
"Il faut que j'escalade cette fichue montagne, pour prouver que Mira avait tort, haletait Anastasia."
Alors le voyage continuait grâce à sa volonté de fer. Elle trouvait le temps d'avoir de bons appuis et se hissa sur les différentes surfaces accrocheuses de la paroi. Les efforts de l'alpiniste n'étaient pas vains, elle pouvait à nouveau voir le soleil dominer le ciel dans sa splendeur. Mais aussi le sommet était enfin à portée de son regard. L'espoir de la boule de feu avait amélioré son moral mais Anastasia portait une conscience en elle qui lui chuchotait à l'oreille que rien n'était gagné. Elle trouva alors une surface assez plate et convenable pour s'arrêter et prendre une collation pour regagner de l'énergie et reprendre son souffle.
Au loin des vautours tournaient autour du pic, la grimpeuse se demandait si Mira était décédée. Cette pensée l'avait faire rire mais aussi dérangée. Directement, elle se trouvait horrible d'avoir ces pensées. Le manque de dioxygène était sûrement pour quelque chose. Sinon, Céleste tenait Anastasia en gage : je te laisse m'escalader mais en échange je posséderai peu à peu tes choix d'actions. Un frisson parcourut entièrement le corps de la rousse et elle préférait que ce soit le manque d'air qui lui faisait perdre la tête.
"J'espère qu'elle va bien, soupira-t-elle."
Étrangement, les oiseaux avaient l'air plus gros qu'auparavant. La grimpeuse se frottait les yeux car elle ne croyait pas ce qu'elle vit. Avec leurs grandes ailes, les charognards plongèrent en piqué, direction Anastasia. Un effroi paralysa la jeune femme. Les attaques de vautour étaient censées être rares, eux qui se nourrissaient seulement de cadavres. Le karma l'avait frappée, la mort l'avait sur sa liste.
En un éclair, une des bêtes s'attaqua à son visage, lui lacérant ainsi ses pommettes avec ses griffes acérées. Le cri assourdissant résonna dans la montagne et Anastasia enfin libérée de sa paralysie essaya de se défendre contre le rapace. Ces coups d'ailes déstabilisèrent Anastasia, mais elle prit la bête d'une poignée féroce et mordit dans le cou de celle-ci. Elle toussa car son offensive lui avait permis de goûter les plumes de l'oiseau. Il partit loin de notre jeune rousse car ce lâche avait sous-estimé la force de son adversaire.
Malheureusement, trop occupée par son combat, l'alpiniste n'avait pas remarqué qu'un de ses confrères abimait la corde de survie. Elle essaya avec toute ses forces de de se rapprocher de lui. Le rapace continua à picorer et le fil se délia, puis il s'enfuit. Ainsi le mal était fait, le lien qu'elle avait avec la montagne était rompu. Cependant, Anastasia ne tomba pas encore, elle était toujours sur la surface plane. Alors elle essaya de poursuivre la corde fuyante qui se trouvait au bord du précipice et l'attrapa de justesse. En revanche, elle n'avait pas vérifié à quel point la plate-forme était fragile sur les bords. Ainsi le sol rocheux céda sous son poids et Anastasia commença à dégringoler, perdant ainsi toute sa lumière.
Elle était si proche de son but, on pouvait même dire qu'elle le frôlait. Cependant, à mesure qu'elle regardait le ciel, elle s'en éloignait. La grimpeuse devait accepter qu'elle avait échoué et qu'il n'y avait pas de retour en arrière. Mais Anastasia n'était pas une égoïste. Elle ne pensait surtout pas au fait que le mont Céleste était inatteignable, et ne remettait ni la faute sur les oiseaux de la mort, ni sur son équipement défectueux. Toutes ses pensées étaient dirigées sur Mira. La dispute avec sa sœur paraissait tout à coup futile et disproportionnée comparé à la valeur de la vie. La culpabilité qu'elle ressentait à ce moment était incomparable au sentiment de peur de la finitude. Elle avait l'impression d'avoir raté l'essentiel de cette expédition : le partage de l'aventure. Le remords allait être sa punition en enfer.
"Je suis terriblement désolée Mira."
Alors elle accepta ainsi sa sentence et se laissa tomber. Le vent siffla dans ses oreilles, la chute paraissait interminable. Elle sourit à la faucheuse et la félicita pour son beau jeu. Tomber d'aussi haut semblait si long et interminable, fermer les yeux sur sa vie était alors plus appréciable.
Flotter sur un nuage. C'était la sensation qu'Anastasia avait ressenti quand elle était arrivée à son terme. Elle ne pensait pas que la finitude pouvait être agréable et douce. La rousse ne croyait pas à la vie après la mort, et ne revenait pas à quel point elle se sentirait bien dans ses bras. L'impression de planer lui permettait de se déposséder du poids qu'elle retenait depuis tout ce temps sur ses épaules. La tension se libéra de tous les nerfs de son corps. Apaisée, elle était prête à commencer son sommeil éternel.
Un bruit assourdissant l'empêcha de partir, et la réveilla en sursaut. Le son venait de son sac qui était tombé quelques mètres plus bas. Elle regarda le vide et reconnut qu'elle tombait dans le blizzard. Tout d'un coup, elle sursauta réalisant qu'elle n'était plus en train de dégringoler du mont. Un jeune homme l'enlaçait près de son torse, elle pouvait le sentir se gonfler quand il aspirait son air et elle entendait surtout son cœur battre. Le plus impressionnant était ses grandes ailes blanches qui étaient deux fois plus énormes que lui. De son côté Anastasia ne voulait pas le lâcher, elle utilisait toutes ses forces pour éviter de tomber, car encore une fois elle a échappé à la mort. On aurait dit qu'un ange venu du ciel l'avait sauvé et l'avait aidé à filer des mains de la faucheuse. Elle commença à rougir de honte d'avoir fait allusion que cet homme était un gardien des cieux.
"Je m'excuse pour votre sac, il était trop lourd pour moi."
Anastasia ne dit rien, elle était trop ébahie par la succession des événements et elle n'arrivait pas à croire qu'une telle créature pouvait exister. Le sac pour elle n'avait plus aucune importance, Mira ne la croirait jamais. Ses yeux jaunes perçants insistaient sur Anastasia, elle se sentait déstabilisée et comme mise à nue. Alors elle détourna le regard par timidité. Elle ne croyait pas au surnaturel mais comment pouvait-t-elle ne plus y adhérer ? Elle souhaitait lui demander qui il était et quel était son but mais sa prestance la désorienté dans ses pensées.
De nouveau, l'alpiniste regardait le ciel, à la recherche de sa sœur, pressée de la retrouver, car elle avait admis ne plus jamais la revoir. La créature la regardait toujours aussi intensément comme s'il la reconnaissait.
"Je souhaite retrouver ma sœur au sommet de la montagne, exposa Anastasia."
Sans hésiter l'homme oiseau quitta son vol stationnaire et décida de s'envoler jusqu'au sommet. La rousse grimaça par peur de tomber, mais il s'avérait que cet individu était de confiance. Elle remarquait qu'elle ne ressentait plus la douleur de ses extrémités et qu'il faisait une chaleur agréable. Elle pouvait enfin se reposer un petit peu suite à son long périple et faisait confiance à lui comme un ange gardien. Elle avait une douce impression de rêver.
Malgré la tempête, il s'efforçait d'aller toujours vers le haut. Il ne manquait plus grand-chose pour dépasser cette étape difficile. Il prenait soin d'Anastasia comme si on le lui avait demandé. Il n'hésitait pas à remettre en place la capuche de la rousse quand elle en avait besoin et apportait une importance à son état. En se propulsant avec ses ailes, ils s'échappèrent enfin à cette tempête nocturne. Le soleil mettait en lumière cet ange et notre belle rousse l'avait bien remarqué. On aurait cru que sa peau étincelait puis reflétait toute la couleur du ciel réchauffant ainsi le cœur de toutes personnes aux alentours. Ana avait le souffle coupé par sa merveillosité et se demandait si cela pouvait être bien réel.
Avec un peu de mal, il déposa la grimpeuse sur une surface assez sécurisée et lui souria. Elle voulait s'approcher de lui afin de vérifier si tout ceci était bien réel. Elle désirait entendre sa voix mélodieuse de nouveau. Elle souhaitait lui demander comment il s'appelait. Anastasia ouvrit la bouche afin d'échanger quelques mots, ne serait-ce n'importe lequel. L'homme semblait si sacré et si rare qu'elle ne voulait pas perdre l'occasion d'apprendre à le connaître.
C'est alors qu'il grimaça de douleur, il ne réussissait plus à le cacher à sa protégée, mais la savoir en sécurité lui a permis de se relâcher.
Ainsi le majestueux oiseau replia ses ailes et se recroquevilla sur lui-même. Dès que l'alpiniste l'avait remarqué, elle se précipita en direction de lui afin de le récupérer. Elle demandait tout simplement de le sauver. Malgré son temps d'action rapide, elle n'a pas réussi à rattraper la main de la créature. Elle hurla de terreur quand elle l'a vu se heurter aux différentes parois rocheuses et tendit toujours sa main en direction de lui. Après quelques secondes de paralysie, Anastasia recula du vide et se mit assise dans la neige. Elle posa violemment ses mains sur les oreilles afin de faire taire le souffle du vent.
"J'ai juste besoin que tu te taises Céleste !"
La Montagne semblait être protégée par tous les éléments de la nature qui l'entourait. Ana devenait folle et pensait que le mont lui en voulait de l'avoir escalader. Elle ne savait plus différencier le vrai du faux, et commençait à perdre toute raison.
"Tu veux me faire pire que la mort ? Tu veux juste me torturer !"
Elle se leva brutalement et commença à faire les cent pas en cercle. Elle prit un caillou assez lourd et le lança de toutes ses forces contre la montagne. Ainsi de la neige lui tomba dessus et son corps fut émergé. La jeune femme toussota et se dégagea de la poudreuse. Elle rouspétait encore un peu, mais cette température glaciale l'a tout de même calmée.
"Mira. N'oublie pas Mira."
Alors, la grimpeuse retira ses gants et commença à escalader les pierres afin d'avoir une meilleure accroche. Ses mains étaient pourpres et des éraflures apparaissaient. Elle tirait un rictus de douleur mais ne voulait abandonner pour rien au monde sa sœur. Il était sûr qu'elle était déjà au sommet, vivante elle l'espérait.
Malgré les courbatures, Anastasia arriva enfin au sommet de la montagne, mais aussi dans le dos de sa sœur :
"Mira je suis là. Retourne-toi, est-ce que c'est bien toi, hurla-t-elle.
Les secondes semblaient durer une éternité. Etait-ce réellement Mira ?
Elle se retourna et la regarda d'un air interrogateur :
-Bien sûr que c'est moi ! Qui veux-tu que ce soit d'autre dans ce trou perdu ?"
Alors la jeune femme rassurée par la présence de sa sœur, commença à s'agenouiller sur le sol et à pleurer en sanglots. La sœur blonde courra vers elle à son secours. Son constat sur l'état de sa sœur était très inquiétant : visage lacéré, membres engourdis et violet mais aussi une impression que sa cadette était perdue. Mira l'enlaça de toutes ses forces et lui apporta les premiers soins dont elle avait besoin. Ainsi l'alpiniste n'avait plus rien à craindre, et elle pouvait ainsi se reposer. Elle ne souhaitait pas parler de ce qui a pu se passer, car elle n'était pas sûre de la réalité des choses. Surtout elle était trop hébétée vis à vis de la situation. Malgré son état, la blonde lui proposa de l'aide afin de découvrir le paysage environnant. En s'appuyant sur Mira, l'alpiniste se releva et s'avança lentement vers le paysage. La Montagne avait la réputation de sa difficulté à être gravi, mais ce n'étaient pas les seules rumeurs à son sujet. Aux alentours, on pouvait apercevoir une ribambelle de poudrée d'or tombant du ciel sur les monts avoisinants Céleste. Anastasia ne savait pas quoi penser sur tout ce qu'elle avait vécue pendant son aventure mais une seule chose lui restait en tête.
"Alors Ana tu en penses quoi, interrogea sa sœur, c'est surprenant n'est-ce pas ?"
Elle réfléchit et pris le temps de lui répondre pensivement :
"Je te remercie."
Mira leva un sourcil et pouffa de rire par sa réponse à côté de la plaque. Elle lui fit une grande tape dans le dos et commença à installer le camp.
"Je pense que c'est un paysage dans lequel il peut être facile de faire de beaux rêves, exprima la blonde, et au fait tu feras attention mais tu as une plume dans tes cheveux."
L'alpiniste écarquilla ses pupilles et retira en effet une plume blanche de ses cheveux. Elle la regarda délicatement dans ses mains et fit un grand sourire. Oh oui il était sûr qu'ici on pouvait faire des rêves merveilleux.
"Bon tu as fini de sourire comme une débile, viens m'aider à installer nos affaires.
-Hey, je te ferai dire que je suis blessée pour ma part, exclama Anastasia."
Elle rangea délicatement la plume dans sa poche et se dirigea calmement vers sa sœur afin de lui apporter son aide.