Chapitre I : À l'aube d'un nouveau rêve
« Et quand les nuages s'en iront un jour,
Le ciel se dégagera, clair et pur,
L'enfant, seul, poursuivra sa route. »
Le Chant de la pluie, Livre I
Le récit qui va suivre raconte l'histoire de Lyra Artelis, une jeune femme rêveuse et profondément sensible au monde qui l'entoure. Passionnée de littérature depuis son plus jeune âge, elle ne passait pas une journée sans avoir un livre à portée de main, et c'était toujours avec une certaine mélancolie qu'elle en tournait la dernière page, contrainte de quitter un univers qu'elle avait aimé explorer, ligne après ligne. C'était un précieux héritage de son père, Sylvan, précepteur au service de la famille Prerya, une famille noble de Parnassie. Il était un homme brillant, très apprécié des enfants qu'il éduquait, Elwynn et Joran, ainsi que de leurs parents, le baron Aelar et la baronne Evelynde Prerya. Lyra, qui était du même âge qu'Elwynn, grandit aux côtés des deux garçons. Ensemble, ils s'aventuraient dans les vastes jardins du domaine et dans les forêts avoisinantes, où, sous les voûtes de feuillage, leur imagination débordante donnait naissance à des mondes infinis. C'est sous l'œil bienveillant de son père, que Lyra apprit à lire et à écrire, développant peu à peu son amour inconditionnel pour les mots.
Malheureusement, la douce harmonie de cette enfance heureuse fut brutalement interrompue lorsque Sylvan tomba gravement malade. Fidèles à leur réputation, les Prerya ne ménagèrent aucun effort pour lui offrir les meilleurs soins. Hélas, la maladie qui le consumait était déjà bien trop ancrée, malgré tout leur dévouement, Sylvan s'éteignit, laissant Lyra orpheline à l'âge de seize ans. C'était toujours douloureux lorsqu'elle repensait aux derniers instants de son père. Elle se tenait à ses côtés pour sentir son dernier souffle, écouter le dernier battement de son cœur affaibli.
Sylvan n'avait que peu d'économies, mais il possédait une petite maisonnette nichée à l'orée de la forêt de Parnassie, celle-ci appartenait à la famille Artelis depuis plusieurs générations. Cet endroit devint le sanctuaire de Lyra, un lieu empli des souvenirs de son père, dont la présence semblait encore imprégner chaque recoin, chaque meuble. Bien que petite, Lyra se sentait bien dans cette maison, entourée des nombreux livres qui tapissaient les murs jusqu'à en masquer la couleur.
Le soir, elle aimait s'y replonger, parcourant les pages usées par le temps. Parfois, en lisant un poème ou la fin d'un roman, elle essayait d'imaginer ce que son père avait pu ressentir à leur lecture. Parmi tous ces ouvrages, l'un avait une place spéciale dans le cœur de Lyra. Il s'agissait d'un recueil de poèmes, sur la couverture on pouvait lire le titre brodé au fil d'or : Le Chant de la pluie. Elle était subjuguée par la beauté de l'écriture et l'intensité des émotions qu'elle ressentait en le lisant. À la mort de son père, il constitua pour elle une véritable source de consolation. Sylvan lui avait lu tant de fois les vers de ce recueil qu'elle pouvait aisément se remémorer sa douce voix en les parcourant.
La famille Prerya se montra toujours présente pour Lyra, mais ils avaient déjà fait tellement pour elle et son père que la jeune femme refusait catégoriquement leur aide. Son père n'aurait pas apprécié qu'elle profite de leur charité, elle devait se débrouiller seule.
Ainsi, elle trouva un petit travail chez Monsieur Paginaut, le libraire de la ville. Monsieur Paginaut était un vieil homme à la voix tendre et posée, ses yeux brillaient d'une flamme vive et passionnée, rappelant à Lyra ceux de son défunt père. Il avait le même amour pour les livres et la même soif de connaissances, transmettant sa passion à tous ceux qui entraient dans sa librairie. Comme Sylvan, il aimait écouter les histoires des gens et aider ceux qui en avaient besoin, offrant parfois un livre comme remède à un cœur blessé. Il appréciait beaucoup Lyra pour l'attention qu'elle accordait à chaque ouvrage de sa boutique, s'en amusait presque et la comparait souvent à un joaillier qui manipule des pierres précieuses.
Elwynn, quant à lui, demeura un ami précieux pour Lyra au fil des années. Leurs liens d'enfance s'étaient transformés en une amitié solide et le jeune homme devînt peu à peu un véritable confident pour la jeune femme. Il venait souvent la voir à la librairie pour échanger des conseils de lecture. Lyra trouvait un plaisir immense à lui recommander des ouvrages, nourrissant avec lui cette complicité littéraire qui les unissait. Malgré son maigre salaire, elle chérissait son travail, convaincue que commencer dans cette librairie était une chance en soi.
C'est dans ce quotidien paisible que s'écoulèrent quatre ans, Lyra entamait alors sa vingtième année.
Un soir, alors qu'ils s'apprêtaient à fermer la librairie, une femme d'une soixantaine d'années entra une lettre à la main, et s'approcha du comptoir d'un pas pressé. Elle n'accorda aucune attention à Lyra et s'adressa directement au libraire :
« Bonsoir Monsieur Paginaut, je suis Madame Ordonon, intendante au domaine d'Ormeron, voici une lettre de mon maître. Celui-ci cherche un précepteur et en votre qualité d'homme de lettres, je sais que vous êtes le plus à même de trouver la personne idéale.
La famille d'Ormeron, Lyra avait déjà entendu ce nom lors d'une discussion chez les Prerya. D'une illustre lignée, elle possédait tout le comté voisin, Aédorval. La baronne avait décrit le Comte comme un homme froid et distant, difficile d'approche pour quiconque n'appartenant pas à son entourage le plus proche. Cette réputation avait contribué à alimenter des rumeurs sur son caractère impitoyable, rendant son nom à la fois respecté et craint dans la région.
Le vieil homme, tentant de masquer son étonnement derrière une légère ironie, rétorqua, le sourire en coin :
- Un précepteur ? Le Comte d'Ormeron est pourtant en âge de savoir lire et écrire.
La bonne femme ne broncha pas et poursuivit :
- Il ne s'agit pas de lui, bien évidemment.
Monsieur Paginaut récupéra la lettre et commença à en lire quelques passages à voix haute :
- Alors voyons voir... recherche d'une préceptrice pour une enfant de sept ans... bonne santé... plusieurs années d'expérience... faire preuve de discipline et de rigueur... consolidation des apprentissages de la lecture et de l'écriture... Je vois que Monsieur le Comte est exigeant. Pourquoi ne passe-t-il pas cette annonce dans une ville plus grande ? Parnassie reste une ville plutôt modeste pour un homme de son rang.
La femme, toujours imperturbable, expliqua :
- Cela doit avoir son importance aux yeux du Comte. De plus, il se murmure dans les cercles de la haute noblesse que votre ville fournit les meilleurs enseignants.
- Vraiment ? Je suis très heureux de l'apprendre ! Bien, je m'en occupe alors.
- Lorsque vous aurez trouvé un profil correspondant aux critères de Monsieur le Comte, faites-nous parvenir sa candidature à cette adresse, ajouta-t-elle en pointant du doigt le dos de la lettre avant de tourner les talons.
Mais avant de franchir le seuil, elle se ravisa puis se retourna légèrement, baissant la voix avec une gravité soudaine.
- Une dernière chose, Monsieur Paginaut. Cette recherche requiert... une certaine discrétion. Le Comte tient à ce que tout cela demeure confidentielle.
Son regard appuyé ne laissait pas place à l'ambiguïté. Puis, comme si rien d'inhabituel n'avait été dit, elle conclut avec un sourire poli :
- Je ne vous retiens pas plus longtemps. Au revoir, Monsieur. »
Lyra, restée muette tout au long de cet échange, était impressionnée par la prestance de cette femme. La manière dont elle se tenait, la précision de ses mots, tout chez elle semblait empreint d'une autorité naturelle qui laissa Lyra sans voix.
Monsieur Paginaut, pensif, déposa la lettre sur son bureau avant de quitter la boutique.
Sur le chemin du retour, Lyra ne pouvait s'empêcher de repenser au poste de préceptrice. C'était une ambition qui germait en elle depuis plusieurs années, cependant, elle avait bien conscience de ne pas répondre aux exigences élevées du Comte d'Ormeron. Elle n'avait aucune expérience et ne connaissait pas grand-chose à l'éducation des jeunes filles de la noblesse. Elle avait suivi la même éducation que les enfants Prerya, qui étaient deux garçons, et elle savait pertinemment que l'éducation des jeunes filles et des jeunes garçons étaient très différentes.
Le soir même, Lyra rêva qu'elle passait l'entretien au domaine d'Ormeron. Dans l'obscurité d'une vaste salle, elle se tenait debout, seule, face à la silhouette d'un homme dont le visage était caché dans l'ombre. Elle sentit une peur viscérale la saisir, une angoisse qu'elle ne pouvait expliquer. L'homme, sans proférer un mot, dégageait une aura de sévérité glaciale, presque méprisante, à travers le regard impénétrable qu'il posait sur elle. Lyra avait l'impression qu'il la jugeait, qu'il lisait dans son âme. Elle cherchait en vain à se rassurer, à convaincre son esprit que cette vision n'était qu'un produit de son imagination, mais elle ne pouvait s'empêcher de trembler. Elle se réveilla en sursaut, le cœur cognant contre sa poitrine, et ne put se rendormir avant le lever du jour.