Chapter 1
La voix grave et posée du narrateur résonne dans mon loft plongé dans une semi-obscurité.
« Les loups vivent en meute, unis par des liens indéfectibles. Chaque membre a un rôle précis, et c’est cette cohésion qui leur permet de survivre dans les environnements les plus hostiles. »
Sur l’écran, une meute traverse une étendue enneigée. Leurs silhouettes majestueuses découpent le froid mordant de l’air. Ils avancent ensemble, synchronisés, presque chorégraphiés, comme si une volonté unique les animait.
Enveloppée dans un plaid en cachemire, je suis recroquevillée sur le canapé. Mes yeux fixent la télévision, mais mon esprit s’égare déjà ailleurs. Un verre de vin rouge repose sur la table basse devant moi, à moitié plein, complètement oublié.
Le documentaire continue, vantant les mérites de l’unité et de la solidarité des loups. Des concepts qui me semblent si étrangers, comme s’ils appartenaient à un monde auquel je n’ai jamais eu accès.
Un sourire amer effleure mes lèvres. L’unité. La solidarité. Je ne connais ces notions qu’à travers des réunions glaciales et des contrats signés. Je n’ai jamais eu de « famille » j'ai grandit dans un orphelinat, je n’avais que quelque mois quand mes parents sont mort dans un accident de voiture, me laissant seule. Mon équipe de travail n’est qu’un regroupement d’opportunistes, et ma vie personnelle se résume à une solitude soigneusement entretenue.
À seulement vingt-quatre ans, j’ai accompli ce que beaucoup ne parviennent même pas à effleurer en une vie entière. J’ai gravi les échelons du monde des affaires avec une détermination impitoyable, construisant un empire sur les ruines des ambitions des autres. Diplômée avec mention d’une prestigieuse université, j’ai refusé les chemins tracés pour choisir celui du risque et de la gloire. Un chemin qui m’a menée au sommet, mais au prix d’une existence dépourvue de chaleur humaine.
Les médias adorent l’image que je projette : celle d’une jeune femme brillante, ambitieuse et inébranlable. Les interviews que j’accorde sont toujours calibrées, mes réponses ciselées pour inspirer admiration et jalousie. Pourtant, derrière cette façade de perfection, je sais que je ne suis qu’un échiquier vide. Pas de roi, pas de reine, juste une succession de mouvements stratégiques sans fin.
Je détourne mon regard de l’écran pour balayer mon appartement. Immense, immaculé, chaque centimètre reflète mon succès. Les meubles, tous signés par des designers renommés, sont des pièces uniques, choisies pour impressionner les rares invités que je daigne recevoir. Les œuvres d’art accrochées aux murs, des créations audacieuses d’artistes émergents, ont été sélectionnées par un consultant en design intérieur, plus pour leur valeur marchande que pour ce qu’elles m’inspirent.
Pourtant, aucun de ces objets, aussi précieux soient-ils, ne m’apporte le moindre réconfort. Chaque détail de mon appartement crie ma réussite, mais le silence pesant de l’espace crie plus fort encore ma solitude.
Je m’arrête un instant devant une sculpture minimaliste qui trône sur une console en marbre noir. Une œuvre contemporaine qu’on m’a décrite comme une « allégorie de la résilience ». En observant les lignes nettes et froides de la pièce, je ne peux m’empêcher de penser qu’elle ressemble étrangement à ma vie : une surface lisse et impeccable, mais dénuée de profondeur, de sens.
Du bout des doigts, j’effleure la surface polie de la sculpture, et un frisson glacé parcourt ma main. Ce n’est pas la matière qui est froide, mais ce qu’elle symbolise. Une résilience vide, une victoire stérile.
Je m’écarte, le cœur lourd, et mon regard se perd à nouveau vers les larges baies vitrées qui dominent Manhattan. La ville scintille sous mes pieds comme un trésor inatteignable, une mer de lumières vibrantes et de promesses auxquelles je ne crois plus. Combien de fois ai-je rêvé, enfant, de conquérir cet endroit ? Combien de fois me suis-je dit que ma place était ici, dans ce sommet de verre et d’acier ?
Et maintenant que je l’ai atteint, que me reste-t-il ? Le vertige du vide.
Toute ma vie, je l’ai consacrée à bâtir cette carrière impressionnante. Pourtant, aujourd’hui, elle me semble aussi vide que cet espace parfaitement organisé autour de moi. J’ai tout… et rien à la fois.
Je me dirige vers la cuisine. Le carrelage froid sous mes pieds contraste avec la chaleur de mon plaid, mais je m’en fiche. J’ouvre machinalement le réfrigérateur, hésite devant les étagères bien remplies, puis referme la porte sans rien prendre. Le vin fera l’affaire.
En revenant vers le salon, je passe devant une étagère garnie de trophées, de distinctions et de photos encadrées. Des preuves tangibles de mon ascension sociale. Femme d’affaires de l’année, proclame l’une des plaques dorées. Une autre célèbre l’ouverture d’une succursale en Europe. À côté, une photo de moi entourée de collègues, avec ce sourire professionnel figé sur mon visage.
Je détourne les yeux, agacée. Ces objets ne sont que des rappels constants de ce que j’ai sacrifié : des soirées entre amis, des relations sincères, des moments où j’aurais pu simplement être.
Je retourne sur le canapé et attrape mon verre. Mon regard se fixe sur les baies vitrées. Manhattan brille comme un joyau sous un ciel étoilé. Chaque lumière est une promesse d’aventure ou d’opportunité. Mais pour moi, ce n’est qu’une toile froide et figée.
« Les loups ne sont jamais vraiment seuls, » dit le narrateur à la télévision. « La meute est leur force, leur raison de vivre. Un loup solitaire est un loup vulnérable. »
Ces mots s’enfoncent en moi comme une lame. Un loup solitaire. Voilà ce que je suis. Errant sans but, essayant de survivre dans une existence où rien ne semble compter.
Je prends une longue gorgée de vin, espérant que l’alcool chassera cette pensée intrusive. Mais le poids dans ma poitrine ne fait que grandir.
Des souvenirs flous me reviennent. Des visages, des éclats de rire, des promesses échangées dans des moments d’innocence. À une époque, j’y croyais. J’étais convaincue que je bâtirais ma propre tribu. Mais les années et mes choix m’en ont éloignée.
Je me lève et me dirige vers les baies vitrées. Je pose une main sur le verre froid, mon reflet se superposant aux lumières de la ville.
Qu’ai-je accompli, au fond ? Oui, je suis riche, puissante. J’ai tout ce que je désirais enfant. Mais à quel prix ? Mes journées sont une succession de tâches mécaniques, mes nuits une lutte constante contre une solitude que je n’ai pas le courage d’affronter.
Je retourne vers le canapé, mais au lieu de m’asseoir, j’éteins la télévision. Le hurlement des loups se coupe brusquement, et l’appartement retombe dans un silence encore plus oppressant.
J’attrape mon téléphone et le parcoure distraitement. Des e-mails professionnels, des notifications de réseaux sociaux… rien qui m’intéresse.
Un message non lu attire brièvement mon attention : une invitation à un gala de charité, pour l’association Pink Ribbons Hope. J’hésite, puis je supprime le message sans répondre. À quoi bon ? Ces événements ne sont que des mascarades où chacun essaie de briller plus fort que l’autre. Je penserai tout de même à envoyer un don, comme je le fais toujours.
Je pose mon téléphone et jette un coup d’œil à l’horloge : 22h13. Une autre journée inutile s’est écoulée.
Le silence devient trop lourd. Je me dirige vers mon piano, un majestueux quart-de-queue qui trône dans un coin du salon. Mes doigts glissent sur les touches, mais je ne joue pas. Le son briserait quelque chose en moi, un barrage fragile qui maintient mes émotions à distance.
Je soupire et me détourne.
Alors que je me dirige vers ma chambre, une pensée s’insinue en moi : et si tout cela ne suffisait pas ?
C’est une idée que je repousse depuis des années. J’ai travaillé trop dur, sacrifié trop pour me permettre de douter. Mais ce soir, face à mon reflet dans le miroir de la salle de bain, je ne peux plus l’ignorer.
Mes yeux, d’un vert pâle, semblent éteints. Mes traits sont tirés, malgré les soins coûteux et les nuits complètes. Je touche mon visage, comme pour m’assurer que c’est bien moi.
« Qu’est-ce que tu fais, Erina ? » murmuré-je.
Je n’attends pas de réponse, bien sûr. Mais cette question résonne en moi avec une intensité troublante.
Je retourne dans ma chambre et rallume la télévision. Les loups apparaissent à l’écran, leurs silhouettes se découpant sur la neige. Ils hurlent, leurs voix se mêlant dans un chant qui semble transcender le temps.
Je les regarde, fascinée.
Un loup solitaire, explique le narrateur, est condamné à disparaître. La meute est leur salut, leur raison d’être.
Et moi ? me dis-je. Quelle est ma raison d’être ?
Cette pensée s’installe en moi, lourde et tenace. Toute la nuit, je reste là, les yeux grands ouverts, incapable de trouver le sommeil. Les images des loups me hantent, leur hurlement résonne dans mes tempes, tout comme cette idée obstinée : je dois agir. Je dois changer. Je ne sais pas encore comment ni quoi faire, mais je sais que je ne peux plus continuer ainsi.
Quand l’aube pointe enfin, ses teintes roses et dorées se répandant lentement à travers le ciel, une décision germe en moi. C’est encore fragile, comme une étincelle vacillante, mais c’est là.
Il est temps. Temps de fuir cette prison dorée que j’ai construite de mes propres mains.
Le lendemain, ma journée s’écoule comme un mécanisme bien huilé. Rien ne dépasse, tout est calculé. Mon entreprise tourne comme une machine parfaite. Chaque employé est à sa place, chaque compétence exploitée avec une efficacité maximale. Je n’ai même plus besoin de m’impliquer vraiment : tout fonctionne, même en mon absence. Je ne suis plus qu’une observatrice silencieuse de ma propre réussite.
Les réunions s’enchaînent, les contrats s’accumulent. Je signe, je décide, je tranche sans hésiter. Cela me vient si facilement que ça ne m’apporte plus rien, ni fierté, ni satisfaction. Juste une lassitude diffuse, constante. Les regards admiratifs de mes collaborateurs – parfois intimidés, souvent envieux – glissent sur moi sans laisser de trace.
Quand l’horloge dépasse 20 heures, je ferme mon ordinateur portable dans un geste automatique, comme chaque soir. Mon bureau est impeccable, organisé, froid. À son image, ma vie : fonctionnelle, mais sans âme.
Je me lève, ajuste ma veste avec soin, attrape mon sac en cuir – un modèle de créateur, élégant mais sobre. Les derniers employés présents me saluent timidement en partant, leur sourire poli dissimulant leur hâte de rentrer chez eux, de retrouver une vie qui, je suppose, leur appartient encore.
Je descends dans l’ascenseur, seule avec mon reflet sur les parois métalliques. Mon visage me semble étranger. Mes traits sont tirés, mes yeux fatigués. Une ombre s’y est glissée, imperceptible pour les autres, mais bien réelle pour moi.
Dehors, la nuit m’accueille avec un vent frais. Manhattan scintille de mille feux, comme toujours. La ville ne dort jamais. Mais pour moi, elle semble morte, figée, un décor artificiel pour une existence qui ne rime plus à rien.
Je monte dans ma voiture et prends le volant sans réfléchir. La route jusqu’à chez moi se déroule comme d’habitude, dans un silence ponctué seulement par le ronronnement du moteur. Mais ce soir, quelque chose en moi refuse de céder à l’écrasante monotonie.
Je pense à mon appartement, à ce rituel que je répète chaque soir : un verre de vin, une émission quelconque en fond sonore, et le vide oppressant qui m’enveloppe. Rien que d’y penser, j’ai envie de hurler.
Non, pas ce soir. Ce soir, je ne rentrerai pas pour m’effondrer dans ce cycle immuable. Pas encore.
Ce soir, je veux fuir.








