Chapter 1
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Le lendemain, après une journée passée au ban de l’éducation institutionnelle, la discussion reprend son cours à l’heure des retrouvailles pour les devoirs scolaires et autres occupations informelles. Il était temps de répondre à son frère dont la question est restée suspendue.
Imperturbable, Racim déroule sa théorie échiquéenne telle une carte routière qu’il s’apprête à étudier.
-On est bien d’accord, s'il ya une partie d’échecs, elle ne peut avoir lieu que sur la route menant de Mascara à Alger ! c’est durant les derniers trajets faits à répétition avec papa pour assister à ses matchs de basket que tout est devenu évident pour moi. Alors, suis mon raisonnement ! Mais avant,une petite colle : quel est le village le plus propre de Mascara ?
-Ah! tu es attentif à maman à ce que je vois ! je dirai Aîn Fares! là où elle rêve d’avoir une maison de campagne pour cultiver ses courgettes.
-Exact ! Le premier village rencontré après avoir parcouru quelque 15 km c’est “Aîn Fares” qui veut dire en français..... ‘la source du cavalier’! Ainsi j’ai la seconde pièce de notre carré magique, le cheval ou si tu veux le cavalier.
Comme dirait leur papa, “toute route se frayant un chemin à travers les vignes est obligatoirement belle”. C’était le cas de celle reliant Mascara à Aîn Fares. Jamais la même à travers les saisons, sa révélation était différente à chaque voyage. En période de pluie et même s’il faisait froid, la verdure était omniprésente, car le climat se réchauffait constamment. Une fois les fortes chaleurs installées, aucune végétation ne résistait. Par endroit, l’impression d’être dans un désert sans dunes était presque réelle. Heureusement que dès le printemps,les fréquentes rencontres avec les vignobles et les champs de coquelicots rehaussaient l’envie de se laisser entraîner par la route malgré ses fresques brûlées par endroit.
La voie était ponctuée de virages trompeurs, parfois quelques étendues plates faisaient de brèves apparitions. Les monts Béni Chougrane visibles au départ de Mascara via la forêt El Zakkour sur son flanc gauche faisaient des clins d’œil aux voyageurs attentifs. Ce qui caractérisait cet itinéraire c’était de monter en altitude. En quittant Mascara par la nationale 7, on pouvait déjà sentir l’air se rafraichir, avec un passage rapide de 489m d’altitude à 681m.
Le village est resté beau et propre voir charmant comme aimait le qualifier les pieds noirs nostalgiques. Ce petit bourg a su garder son empreinte de village colonial sans défigurer l’artère principale par la prolifération de constructions anarchiques en briques plâtrières à l’aspect inesthétique, mis à part la protubérance surprise à l’entrée du village, d’une mosquée pas comme les autres au nom grandiloquent « masjid elchariaa » (mosquée de la loi islamique). Une manière de faire oublier le passé colonial qui a donné une réputation mondiale à son vin « coteaux de Mascara », appellation d’origine garantie du domaine d’Aîn Fares.
-J’ai une envie folle de t’interrompre pour te dire que l’autre fois papa l’a appelé Aîn basscléte (En dialecte mascarien, bicyclette se dit ainsi) ! vu le nombre de vélos qui sont proposés à la vente à l’entrée du village.
À l’écoute de ce drôle de commentaire, Racim s’esclaffe en disant :
- C’est très malin de transformer mon échiquier en piste cyclable. Le gamin davantage sûr de lui, regarde son frère droit dans les yeux avec l’air de lui dire ‘surtout,ne m’interromps pas une seconde fois! ‘je suis chaud now’, son expression favorite quand une bonne main s’offre à lui après la distribution d’un jeu de cartes, quel que soit ce dernier. Puis continuant :
-Ensuite, on fait genre dix autres km pour arriver où ? au seul village à Mascara comme dit maman, où la cabane du Canada peut s’implanter, car la neige revient chaque hiver comme au Québec. Je parle d’El Bordj bien sûr, qui veut dire en français le Fort donc ‘la Tour”. D’ailleurs dans beaucoup d’endroits en Algérie, il ya des villes dont le nom commence par “Bordj” comme Badji Mokhtar ou Bouareridj”, mais notre pièce échiquéenne mascaréenne est unique, car c’est El Bordj” avec le “El” qui en arabe exprime le connu, genre tu dis “The” Bordj” le seul est unique.
Racim parle et rigole avec son aisance à manier le français châtié, le sérieux de l’arabe classique, la légèreté du dialecte algérien ainsi que le high’s cool anglais.Dans ce second bourg échiquéen, on continuait de prendre de l’altitude, 800 mètres exactement en passant du Cavalier à la Tour. Mais aussi pour parler de l’importance du petit village à la grande histoire. Cette dernière se résumant en une succession de rivalités et de conquêtes entre berbères, arabes, et Turcs. Et en parlant de la Tour, pour y arriver, la route débutait tout de suite avec des virages en forme de “L” élastique alors qu’on quittait “la source du cavalier”. Elle tournait et tournait en succession de chemins serrés et alambiqués rallongeant les 15km conventionnels d’un ressenti de 5km de distance supplémentaire. À l’origine, El Bordj était un Fort de résistance turque, détruit et reconstruit. Si historiquement, cette cité était plus importante que le village précédent, il faut dire qu’elle est moins belle à présent.
Traverser ce lieu en voiture pour aller à Relizene, laissait l’impression comme pour toute l’Algérie d’ailleurs, d’un grand chantier en cours de construction où la brique plâtrière défigurée avec du ciment étalé n’importe comment, pullulait et polluait la vue. Mais il faut dire que le court chemin du bourg, traversé de bout en bout, laissait se dévoiler deux belles mosquées bien soignées et agréables à regarder. On ne sait pas si cette beauté était due à la laideur ambiante tout autour ou c’était réellement son cas. Par contre ou plutôt en contraste, on souriait face au salon de coiffure au nom sympa écrit en arabe « coiffeuse moderne » et un café laissant dévoiler une enseigne en français « café mondial ».